Friendly Witches ! – Cacti Magazine

Friendly Witches !

Dans l’océan d’informations relatif à la sorcellerie, il est vite fait de se perdre.La pratique est si ancienne et si déclinée qu’il est difficile de renforcer ses connaissances dans le domaine sans rencontrer quelqu’un du milieu qui peut nous parler de ce qu’il ou elle fait. Pourtant, les blogs, chaines, comptes instagram et autres sites web dédiés fourmillent et se multiplient, donnant sans douteune nouvelle impulsion à la sorcellerie.

« Sorcière », le mot est féminin. Je me suis demandé qu’en penser. Je me suis questionné sur le rapport entre la sorcellerie et le genre. J’avais évidemment mon avis sur le sujet mais je ne trouvais aucune source sur lesquelles m’appuyer, sur lesquelles construire mes arguments. Je suis alors allée à la rencontre de deux jeunes femmes lyonnaises qui pratiquent le tarot et/ou la sorcellerie. Toutes deux se questionnent sur les femmes d’aujourd’hui, sur le genre et la sexualité, dans la société et dans leurs pratiques respectives. Laurie et Lilith ont accepté de répondre à mes questions, même les plus naïves. Mon entretien avec Laurie restera privé mais a guidé mes questionnements et m’a aidé à aborder le sujet avec Lilith.

Clémentine: Salut Lilith, peux-tu te présenter ? Tu te dis sorcière. Peux-tu m’en dire plus ?

Lilith: Je vais commencer par expliquer mon vocabulaire : pour parler de moi, j’utilise sans problème le mot sorcière, néanmoins pour parler des gens qui pratiquent la magie, j’utilise le mot « witch ». Pourquoi ? Parce que le mot witch va au-delà des genres. C’est un mot neutre, même s’il a pris une connotation féminine avec le temps.

Je me définis comme une jewitch (jew + witch). Sur Tumblr, tu peux retrouver facilement les witches abrahamiques : musulman·e·s, chrétien·ne·s, juif·ve·s. Je suis également une sorcière moderne, une sorcière connectée. J’utilise un peu tout dans ma pratique, j’adapte énormément les choses. J’ai écrit un ebook qui s’appelle Emoji Spells : jeter des sorts avec son téléphone portable, c’est quand même hyper cool ! Je suis aussi une sorcière fainéante – plus c’est simple, plus ça me parle, d’où mon amour pour les sigils (Un sigil est une inscription ou un symbole qui représente une intention magique. Il vient du latin « sigillum » qui signifie « signature ») et leur pendant moderne, les emoji spells.

Je reçois beaucoup de remarques de gens qui me disent qu’on ne peut pas être juive et sorcière: j’ai envie de dire, on fait ce que l’on veut ! D’autant plus que le tarot a des origines kabbalistiques, que la haute magie a des origines kabbalistiques, que les sigils sont d’origine kabbalistique, que les pentagrammes s’écrivent pour beaucoup en hébreu… Et la kabbale (la vraie, pas la secte de Madonna avec le fil rouge), c’est juif ! Aux USA et sur internet, il y a plein de jewitches, dont certaines officient pour les fêtes juives, donc impliquées dans la vie de leur communauté religieuse et dans la pratique exotérique. Mais en France, ça a l’air de gêner qu’on puisse avoir une foi abrahamique et qu’on se dise witch. Gaby Herstik, la witch qui écrit sur Nylon, est juive et d’origine mexicaine – sa magie mélange tout ça, et ça ne gêne personne. Je suis une sorcière inclusive : dans mon groupe Facebook, on trouve des witches de toutes origines religieuses, sociales, de tous genres, j’ai même des witches laïques, qui n’ont aucun dieu, ou des witches sceptiques qui ne croient pas à l’efficacité des sorts.

 

La sorcellerie aujourd’hui c’est quoi ?

La question piège ! Je dirais que c’est un peu de tout, des cultures et des horizons différents, le respect de soi et des autres, un outil de développement personnel, une aide psychologique, un lien entre les gens, c’est la tradition qui rencontre la modernité. C’est aussi ce qui dérange la société. De manière plus prosaïque : tout ce qui propose une alternative au monde actuel. Le féminisme, les personnes transgenres, non-binaires, les militant·e·s. C’est aussi les véganes, les partisan·ne·s de la décroissance. Les ZAD. On le voit avec des collectifs comme WITCH BLOC.

La sorcellerie, c’est s’assumer, casser les cases et les moules dans lesquels on veut nous faire rentrer.
Aujourd’hui, on peut être une fashion witch, jeter des emoji spells, mais aussi écrire à la plume sur son grimoire, on peut faire ses propres bougies avec du matos Aroma Zone.

Mes rituels préférés : me faire les ongles (oui !) ou jeter des gif spells : je tweete un gif qui représente ce que je veux manifester. J’adore charger mes bougies d’intentions aussi, et les laisser brûler à leur rythme. Dernièrement, j’ai gravé un sigil pour la libération de ma kundalini (energie du pur désir) sur une bougie rouge et j’ai placé la bougie dans son verre à bougie. Tout aurait dû bien se passer, mais le verre a explosé. J’y vois un symbole de la réussite de mon sort!

Dans tes diverses pratiques, il y a le tarot. Pourquoi le tarot ? Peux-tu m’expliquer les enjeux que ça soulève ?

Depuis gamine je suis fascinée par tout ça : la magie, les cartes. Je sais que je reçois la visite d’esprits mais j’ai encore peur de les laisser me parler. Mais attention : pas besoin d’être psychique pour être une sorcière ou tirer les cartes !
Avec mes soeurs, nous jouions « aux soeurs Halliwell », nous sommes trois ! D’ailleurs dans cette série, Charmed, Phoebe offre un tarot à Paige et Chris tire les cartes. Dans cette série, notre witch abrahamique Piper se demande si elle a le droit d’aller à l’église en étant sorcière. Oui, elle peut être sorcière et chrétienne.

Je trouve au Bal des Ardents ce qui sera mon premier tarot, pas du tout le top pour débuter mais à l’époque je n’y connaissais rien et j’en avais franchement rien à faire : le Tarot de Mars de Quentin Faucompré, publié au Dernier Cri. Il est très phallique et expressif, et j’adore ! Depuis, je ne me suis pas arrêtée. Jamais.

Pourquoi le tarot ? Le tarot m’a trouvée. C’est mon truc. Ça me parle. La structure me parle. J’ai du mal avec les oracles, il n’y a pas ce chemin universel de l’âme humaine incarnée que l’on retrouve dans le tarot.
Pour moi le tarot est un outil de connaissance de soi avant tout. Il ne ment pas, il ne triche pas. Il te dit, et tu fais ce que tu veux avec ce qu’il te raconte. Tu es libre d’agir ou de ne rien faire. Mais tu ne pourras pas dire que tu ne savais pas. Beaucoup de gens ont peur du tarot, on m’a même dit que je parlais avec le diable. Personnellement, je ne crois pas au diable comme on nous le présente, le diable est une notion archétypale comme une autre, et si parler avec le diable c’est apprendre à faire tomber les masques et les faux-amis et les faux- semblants, alors oui, on peut dire que via les cartes je parle avec le diable.

Le tarot m’a aidée à me retrouver, à m’assumer, m’a aidée à sortir de la dépression… Ce n’est pas un remède miracle, mais pour moi, ça a été un tournant décisif.

En parlant avec Laurie, on a évoqué le fait que le tarot semble travailler autour d’une vision très essentialiste du féminisme. Qu’en penses-tu ?

Il ne faut pas prendre le tarot comme un art littéral. Ici, on parle de symboles et d’archétypes. Sur la carte, tu auras un homme ou une femme, certes. Mais ça évoque plus des concepts spirituels que juste le fait d’avoir une bite ou une chatte (oui, je suis une sorcière vulgaire mais j’aime dire les choses). Il y a des jeux qui remplacent les pages par des princesses ou encore le Bad Bitches tarot ne fait figurer que des femmes mais les mots masculins restent – si ça aide des gens, why not. J’utilise le Bad Bitches tous les jours, je l’adore ! Mais il faut garder à l’esprit que nous parlons d’archétypes, et pas de qualités individuelles.

Le tarot, au contraire, est très universel, notamment les arcanes majeurs. Du Mat jusqu’au Monde, c’est le parcours de chaque individu, avec ses qualités et ses défauts, ses étapes, ses peurs… Si tu veux, le tarot c’est un peu comme le Yin et le Yang, ou comme on dit dans Genèse 1, quand Dieu crée le premier être humain « il le créa à son image MÂLE ET FEMELLE IL LE CRÉA ». Ces archétypes mâles et femelles, nous les incarnons tous·tes, nous avons la possibilité de les explorer. Et on dit bien « mâle et femelle », pas « homme et femme » : on parle bien de qualité archétypales et non de genres, et ces notions s’expriment dans tous les genres.

Rien n’est opposé, tout est complémentaire. Le tarot n’est pas une lutte patriarcale en soi. C’est un outil symbolique, de l’encre sur du carton. La façon dont on le lit en revanche en dit long sur notre posture dans cette lutte. Il faut s’affranchir des livres de tarot à la Mme Irma et des significations cartomantiques hyper limitantes, sexuées, et franchement vexantes pour les femmes brunes, qui sont les traîtresses, les femmes fausses… C’est dur, parce qu’on va te dire que tu ne lis pas les cartes comme il faut, mais le mouvement a bien été initié dans les pays anglo-saxons. Ça finira bien par arriver chez nous. J’ai envie de travailler sur un livre de tarot avec des significations plus queers, inclusives. Mais je ne suis pas forcément pour changer les

archétypes – ils sont symboliques. La différence, ça va être dans ta manière de les lire. Du coup, dialoguer avec la/le consultant·e c’est hyper important : savoir son genre, comment il/elle se voit, quel type de personne l’attire.

Mais je comprends complètement le besoin de représentation : le Slow Holler tarot est un mélange oracle/tarot queer, il y a des tarots où les personnages sont racisés… C’est cool aussi, cette évolution ! Mais il ne faut pas se limiter au dessin sur la carte avec le tarot. C’est clairement pas le but. Sinon, il vaut mieux acheter un oracle hyper limitant dans ses illustrations mais qui répondra mieux à la demande.

Sur ma chaîne, j’essaie de toujours donner des exemples qui cassent le modèle standards de la société : j’essaie de donner des exemples aussi pour les polyamoureux·ses, pour les gens qui seraient dans un couple libertin, pour les trans, les solopreneur·euse·s, et je raconte pas mal ma vie pour que les gens voient comment une carte peut s’appliquer dans le quotidien.

Ce qui me dérange plus, c’est les courants spirituels très essentialistes justement : les stages pour se connecter avec la Lune via les règles, les personnes qui se stressent parce que leur cycle n’est pas régulier et à qui on dit qu’elles ne sont pas liées au féminin sacré : WHAT THE FUCK, les personnes qui disent que La Fâme enfante… Je pense que les femmes ménopausées, stériles, ou trans, sont ravies d’entendre ça ! Ça pullule en ce moment sur Internet et je trouve ça dangereux as fuck. Et pas inclusif. Et pas respectueux du choix de certaines femmes de ne pas enfanter.

Enfin, quel est le rapport de la sorcellerie à la sexualité, en terme général, d’après toi ?
C’est une très, très vaste question. Je ne sais pas si je vais pouvoir y répondre correctement. Mais laisse-moi essayer.

Les deux peuvent être liés, mais je pense qu’il ne faut pas à tout prix vouloir sexualiser la magie, ni chercher à rendre magique la sexualité, même si les deux peuvent être très ritualisés. Dans mon groupe, j’ai des witches asexuel.le.s par exemples. En revanche, la magie c’est manipuler les énergies, et la sexualité, la kundalini, l’énergie vitale, la libido, C’EST DE L’ÉNERGIE. Donc en ce sens, oui, c’est lié.

Personnellement, avec le transit de Jupiter en Scorpion, et le Scorpion abritant ma maison 9 et 10 dans mon thème astral, je ressens actuellement le besoin d’explorer les liens entre sexualité et spiritualité – kundalini, tantra, magie sexuelle. Je travaille sur une série d’articles lié au pouvoir transformateur et sexuel du Scorpion. Je travaille la réappropriation du corps notamment en élaborant un numéro de burlesque. Cette année, ces notions, sexe et magie, vont clairement se faire sentir, justement parce que Jupiter est en Scorpion.
Personnellement je trouve la magie sexuelle très efficace – et très agréable à pratiquer aussi !

De plus, si on se réfère à l’image classique de la sorcière qui fornique avec le diable pour avoir ses pouvoirs, forcément que c’est lié dans l’imaginaire commun. La sorcière, c’est la femme impure et tentatrice pour beaucoup, il y a beaucoup de Lilith, la première compagne d’Adam, dans l’image de la sorcière – une femme indépendante et rebelle, qui refuse de se soumettre sexuellement à son compagnon, et qui se fait chasser par lui qui n’a pas eu les couilles de la virer lui-même et a préféré aller se plaindre à Papa, enfin à Dieu quoi…

Dans le Bad Bitches Tarot, Ethony donne au diable une définition très sexuelle – elle parle de BDSM, de tester la contrainte consentie… C’est culotté, mais j’adore cette interprétation de vieux archétypes.

Quelques exemples d’initiatives sex positive :
– le Slutist tarot
– Stripcraft Spellbook
– Chakrubs : des plugs et gode en pierres semi-précieuses…

Je ne voulais pas parler de « grand retour des sorcières », elles ne sont jamais parties. Je voulais comprendre ce qui fait qu’une sorcière aujourd’hui est une sorcière, ce qui fait qu’un mot tout entier explique ce qu’elle fait, ce qu’elle est. Je voulais aussi voir ce qu’une sorcière pense de tout ça, puisque c’est finalement ce qui compte vraiment. Une sorcière elle-seule peut définir sa propre pratique et ses propres croyances.

Je suis heureuse de m’être entretenue avec ces deux jeunes femmes. Je suis heureuses qu’elles aient pu s’ouvrir à moi, m’expliquer clairement, prendre le temps de me faire comprendre, de vous faire comprendre. La sorcellerie est qualifiée d’ « obscure », de « sombre ». Finalement, en ces deux jeunes femmes je n’ai vu que lumière, que tolérance et questionnements légitimes sur elles-mêmes et sur les autres.

 

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Interview – Clémentine Pons

Photos : Titouan Hervet

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