Flavie Eidel fait des photos

Flavie Eidel fait des photos

Modèle : @audgpus

Comment es-tu arrivée à la pratique de la photographie ?

J’ai grandi dans la photographie, en tant que fille de passionné, et ai eu mon premier bon vieux DSLR quand j’avais une dizaine d’années. J’ai commencé à photographier un peu tout, mais surtout n’importe quoi. Les portraits sont arrivés bien plus tard, vers l’âge de 20ans. Alors que le féminisme m’était complètement inconnu à ce moment là, c’est tout de même tout naturellement que je me suis tournée vers les femmes.

Qu’est-ce qui te plaît dans ce média ?

Je pense que ce qui me tient à coeur dans la photographie, c’est le fait de capturer la vulnérabilité d’un moment entre le.a modèl.e/client.e et moi-même, la photographe. J’ai réalisé il y a peu que je faisais très difficilement confiance aux gens, donc la photographie me pousse dans mes retranchements. Mon travail n’aurait jamais vu le jour si je n’avais pas fait entièrement confiance aux personnes que je photographie. C’est un instant spécial, durant lequel on est complètement connecté.e.s l’un.e à l’autre avec pour unique but de créer quelque chose de spécial ensemble.

Même si j’aime plein de choses dans la vie, j’entretiens un lien tout particulier avec la photo. En effet, étant bipolaire, la dépression n’est jamais loin, mais la photographie a toujours su me sortir des moments les plus sombres. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai un boîtier tatoué sur le corps.

Quel est ta relation avec la mode et particulièrement la photographie de mode ?

Selon moi, la photographie de mode idéale est un parfait mélange d’art, d’avant gardisme, et de parti pris. Elle est loin de l’élitisme qu’on lui prête et elle parle à tou.te.s. Nous vivons dans une société capitaliste alimentée par la surconsommation d’images. La photographie de mode est absolument partout, ce qui en fait un facteur important en terme de représentation. Lorsqu’elle décide de nous occulter, on en vient vite à se demander ce qui cloche chez nous et ce que l’on doit changer pour être enfin acceptée, validée, aimée. Puis moins les autres nous voient représentés, et plus le faussé se creuse.

Le manque de représentation participe très clairement aux inégalités sociales. C’est ce pourquoi je suis toujours ravie d’adapter mes tarifs pour mes client.e.s issu.e.s de minorités sociales ou d’offrir des photoshoots à certaines occasions, comme par exemple pour la Trans Day of Visibility.

Est-ce que tu utilises tes valeurs et tes convictions dans ta pratique de la photographie ?

J’essaye d’utiliser mon art pour parler de sujets qui me tiennent à coeur en les enrobant d’une esthétique qui me ressemble. Et si je peux inspirer des femmes à s’aimer ou vouloir essayer la photo, alors j’ai tout gagné!

Modèle: @anastasiaxmiller.

Modèle: @happyhannahkkuh

Modèle : @jluna0715

Modèles: @niaandness

Modèle: @ari_reb

Modèle: @selena_cindy MUA: @kitschyxwitch

Modèles: @anastasiaxmiller @happyhannahkkuh

 

 

 

 

PROPOS RECCUEILLI PAR ALICE DARDUN
PHOTOS PAR FLAVIE EIDEL

 INSTAGRAM FLAVIE EIDEL

TWITTER FLAVIE EIDEL

 

 

Tendre Violence par DZ et Marie Rouge

Tendre Violence par DZ et Marie Rouge

JOURNÉE INTERNATIONALE DES DROITS DES FEMMES – 8 MARS 2019

Dans le cadre de la journée internationale des droits des femmes, DZ et Marie Rouge s’engagent contre les violences faites aux femmes, voici l’histoire de cette série.

@DZlanuitlejour est un compte Instagram de phrases, crée par DZ aka Sandra Nicolle anciennement Jackie Palmer, musicienne et auteure. Exutoire et terrain de jeu, ce compte rassemble ses pensées, ses aspirations, ses désillusions sur l’amour, l’écologie et le déterminisme social. Les messages se veulent directs et sans artifices.

Sur son compte Instagram, elle déclare à propos de cette série :

« Je suis une femme, une travailleuse, je suis aussi une soeur, une amie et peut-être qu’un jour je serai une mère. Toute ma vie j’ai collecté des témoignages de proches, observer des situations. C’est comme une map géante dans ma tête, constituée des récits de ces femmes, entremêlés à mes propres expériences. 
En grandissant j’ai compris qu’il y avait une inégalité flagrante entre les hommes et les femmes, à beaucoup d’égards. Il y a toute une éducation à repenser pour les générations futures. »  
                                                                                                                                    @DZlanuitlejour

« Nous sommes des femmes, nous sommes des artistes, nous portons un message. »

@MarieRouge arrive à Paris il y a 6 ans, à tout juste 20 ans elle se plonge dans l’univers des folles nuits parisiennes dont elle tire le portrait pour Barbi(e)turix, plate-forme de culture lesbienne. En parallèle, son travail de portraitiste offre des images troublantes et colorées où les genres se confondent. Un jeu sur les codes de représentations que Marie brouille à dessein pour mieux bousculer les constructions sociales imposées par la société. 

Elle collabore régulièrement avec Libération, Grazia, Causette, Néon, Le Parisien et a exposé au Point Éphémère, à la Gaité Lyrique et à l’institut Français de Saragosse. 

« Aïe miss you » montre l’attachement, la dépendance et le défit psychologique qui consiste à se défaire d’une personne violente.

« Un amour à couper le souffle » parle du fantasme de l’amour passionnel, une histoire que l’on se raconte à soi-même et que l’on raconte aux autres pour se justifier.

La troisième photo est une décision. « Un poing c’est trop ».

Tendre Violence par @DZlanuitlejour et @MarieRouge

 

 

 

 

 

Arsène Marquis fait des photos

Arsène Marquis fait des photos

SOFTGROUNDS. « Nos corps sont des territoires meubles : ils sont tendres et mobiles, en permanente reconstruction, parfois secoués par des séismes, modelés par les normes mais capables d’en submerger les frontières. Ensemble, le temps d’une image, nous essayons, modèle et photographe, de traduire un écho de ces secousses qui nous traversent. Rappelant le motif de la vanité, les matériaux périssables convoqués ne sont pourtant pas tant ici un rappel du caractère éphémère de la vie que le début de questions : que choisissons nous de faire des temporalités que nous partageons ? Quelles empreintes laissons nous dans les corps de celles et ceux qui nous entourent ? Comment s’inventer ?« 

Arsène Marquis 

 

Comment tu en es venu à la photographie ? Et comment tu t’es professionnalisé ?

Je me suis professionnalisé bien avant de considérer devenir un photographe au sens « artiste » du terme. C’est arrivé un peu par hasard : après des études de stylisme à Paris qui m’ont beaucoup apporté, y compris la certitude que ce n’était pas un domaine pour moi, j’ai déménagé à Lyon où je me suis offert quelque chose qui me faisait envie depuis longtemps : une licence en littérature (chacun ses rêves ok).

Ça a été une période hyper active : en parallèle de mes études et de mon boulot, j’ai monté un collectif avec des copines. Ça s’appelait La Chatte, on organisait des soirées avec que des meufs au line up, c’était un truc pour des gouines par des gouines en forme d’orgie électro/techno et c’était super. On documentait énormément, je faisais les visuels, la merveilleuse Marie Rouge prenait les photos des soirées et de fil en aiguille, comme j’avais acheté un appareil photo pour mes études, j’ai aussi commencé à prendre des photos des apéros qu’on organisait au Livestation DIY.
J’ai quitté le collectif au bout d’une saison à cause de désaccords, à un moment où Lou, la gérante du Livestation DIY, cherchait un photographe : elle m’a proposé le poste et j’ai accepté. Je me suis lancé en auto-entrepreneur et ça m’a permis de me former en autodidacte et de m’équiper jusqu’à devenir un technicien correct.

Mais hors de ça je n’avais ni trop d’inspiration ni d’ambition, je photographiais ce qui venait, c’était plus un passe temps qu’autre chose et ça m’allait très bien. Et puis à partir de là, j’ai avancé : j’ai pris des positions militantes, j’ai dévoré des bouquins, j’ai transitionné, j’ai rencontré des gens fantastiques et j’ai continué à faire des photos hors du cadre « pro », pour beaucoup avec des ami.e.s, jusqu’à ce que ça fasse boule de neige.

J’ai fini par savoir un peu mieux ce que j’aimais en photographie, ce que je cherchais dans ma propre pratique, et quand j’ai eu à peu près le doigt sur ce que je voulais montrer, et je me suis lancé et j’ai commencer à partager la partie plus personnelle de mon travail. Là ça fait un peu moins d’un an que je ne fais plus que de la photo, c’est un peu terrifiant parfois mais j’apprends énormément donc : zéro regrets. »

 

Arsène n’a pas tout de suite pensé Softground comme une série photo. L’harmonie évidente de ces images, issues de différents moments, de différentes séances photo, est venue plus tard. Comme quoi, il n’est pas toujours nécéssaire de réfléchir chaque démarche photographique comme une série, avec un message bien défini en amont. Parfois, le message vient après, et la série aussi.

PROPOS RECCUEILLI PAR ALICE DARDUN
PHOTOS PAR ARSÈNE MARQUIS

Maxime Muller fait des photos – Dystopia

Maxime Muller fait des photos – Dystopia

De nos jours, on se noie vite dans cette masse d’images fades et sans saveurs des internets, mais ne t’inquiète pas kiddo ! La team Cacti a sélectionné pour toi la crème des artistes d’aujourd’hui. Ce mois ci, on te présente (encore) lE photographe 

MAXIME MULLER

 

Après un parcours scientifique et des études de médecine, Maxime se consacre à la photographie, diplômé de la promotion Bachelor 2017/18 à Bloo Ecole et intègre l’année suivante l’Ecole Nationale Supérieure de la Photographie d’Arles. Il réalise un travail plastique sur les mécanismes de constructions psychologiques et physiques de personnes dans des milieux marginaux comme sur la maladie d’Alzheimer, l’univers des drag queens ou sur la guerre d’Algérie. Mêlant histoire personnelle et mémoire collective, il questionne le genre de l’autobiographie fictionnelle sur une base de graphisme décontextualisant les images. Il publie une autoédition sur sa série DYSTOPIA en 2018.
 
 
la série : DYSTOPIA. Elle résonne dans ma tête, les mots, les gens. UnE HisToire. Un monde biaisé, par le sexe. Un tourbillon. De PEUr, dAngOissE et de CoLÈRe. DYSTOPIA est un lieu, une histoire, elle sétend. Se complexifie. Cest ici et nulle part. Tout le temps. Désolé.

Maxime Muller 

Photos et texte par Maxime Muller

Félix Seiler Fédi fait des photos

Félix Seiler Fédi fait des photos

De nos jours, on se noie vite dans cette masse d’images fades et sans saveurs des internets, mais ne panique pas kiddo ! La team Cacti a sélectionné pour toi la crème des artistes d’aujourd’hui. Ce mois ci, on te présente lE photographe félix seiler fédi.

Félix s’intéresse à la photo dès l’école, dix ans en arrière. Lorsqu’il s’initie à au développement argentique et qu’il se retrouve pour la première fois plongé dans le noir complet du laboratoire, c’est une évidence : l’alchimie se crée et il comprend que c’est ce qu’il veut faire de sa vie.
Il rencontre Paolo Roversi grâce à une amie qui l’encourage tout en le mettant en garde quant aux difficultés du métier, et devient par la suite son assistant. Depuis, il ne cesse d’apprendre à ses côtés. Avide de connaissances, il s’inspire des photographes de rue américains des années 40/60 comme Saul Leiter, Bruce Davidson, Robert Frank, Garry Winogrand, Diane Arbus…

À travers son regard brut, sans mise en scène, on retrouve une réalité lancinante et sans artifice, celle du véritable Paris, le Paris que l’on vit tous les jours, loin des images poster que l’on retrouve dans les guides. Un Paris vivant, sincère, diversifié et parfois implacable, inégal, pourtant gonflé d’une beauté sincère.

«J’ai commencé assez vite par moi même à essayer de crever le temps, à shooter partout et tout le temps sur film, essayer sans cesse de capturer à ma manière ce flot incessant. Capturer non, mais suspendre oui. Suspendre le flot de tout ce mouvement dans les rues de Paris, observer le spectacle de la rue et essayer d’en faire une image cohérente. 
Aujourd’hui, j’utilise ce que je trouve dans la rue: la réalité des petits scénarios de la comédie humaine, des instants de vie furtifs et délicats, sans fard. À bas le temps, la photographie fait partie de mon équilibre. Ma seule exigence est la spontanéité, j’observe et j’oublie parfois que je suis là, présent. Tout est prétexte à photographier: le tristement ordinaire, la complexité de la vie urbaine. »

Félix Seiler Fédi

Propos recceuillis par Éva Merlier

Félix Seiler Fédi

TUMBLR 
FACEBOOK
INSTAGRAM

Romy Alizée fait des photos et s’insurge contre la politique d’Instagram

Romy Alizée fait des photos et s’insurge contre la politique d’Instagram

De nos jours, on se noie vite dans cette masse d’images fades et sans saveurs des internets, mais ne panique pas kiddo ! La team Cacti a sélectionné pour toi la crème des artistes d’aujourd’hui. Ce mois ci, on te présente la photographe RomY Alizée.

 

La photographe Romy Alizée a vu son compte Instagram fermé après la publication d’une photo. Avec la contribution d’Apolline Bazin (co-fondatrice de « Manifesto XXI »), elle s’insurge dans une tribune publiée dans Libération, contre la politique de contrôle des plateformes qui vise avant tout le corps des femmes.

Un texte nécessaire et co-signé par de nombreux artistes et collectifs dont Cacti fait partie.

Voici sa tribune que nous avons choisi d’illustrer de ses photos :

Tribune. Le 24 novembre 2018 à 10 heures, je me suis connectée à Instagram pour partager l’une de mes dernières images, un autoportrait où je pose avec une amie, et un long double gode. J’avais pris soin de penser cette photo sans nudité. Pas par crainte de la voir signalée, mais par simple choix artistique. Cette photo fut ma dernière publication. Mon compte a été supprimé quelques heures après, sans le moindre mail explicatif. Il y a trois ans, Facebook me faisait déjà le coup. 72 heures plus tard, après avoir rendu public mon petit coup de gueule et gentiment contesté auprès d’Instagram la suppression de trois ans de contacts, photos et échanges de messages, je reçois un mail de leur part. La modération s’excuse de cette erreur et m’invite à me reconnecter. Malheureusement, d’autres n’ont jamais eu cette chance. Cette expérience nous amène aujourd’hui à alerter sur le totalitarisme culturel insidieux qui régit cette censure.

Des décisions arbitraires

En l’espace de trois jours j’ai échangé avec de nombreuses personnes concernées par cette censure. Beaucoup d’artistes, de modèles photo ou encore de travailleuses·eurs du sexe qui travaillent tou·te·s sur le corps ou l’érotisme. Des artistes majoritairement féministes qui prennent pourtant soin de censurer au préalable leurs images à grand renfort de flou et d’émojis. Propriété dudit Facebook depuis 2012, Instagram impose en effet des conditions d’utilisation qui ont moins à voir avec ce que la loi sanctionne (exposition pornographique à des mineurs, incitation à la haine…) qu’avec des décisions arbitraires et réactionnaires. Alors que pullulent sur le feed mondial d’Instagram des images sexistes, violentes et haineuses, doublées de commentaires homophobes, misogynes ou racistes, c’est bien moi, photographe et travailleuse du sexe féministe qu’ils ont condamnée et ce, sans préavis. Les productions visuelles de grandes entreprises telles que Playboy ne semblent pas inquiétées par ces mesures restrictives. Je déplore une différence de traitement pour le moins sexiste.

Certes, Facebook et Instagram sont des entreprises américaines, emblématiques d’une certaine mondialisation. Mais si elles séduisent des utilisateurs partout dans le monde, la neutralité affichée se révèle finalement néolibérale et conservatrice. Or donc, dans ces espaces qui fonctionnent sur l’autoreprésentation des utilisateurs, un contrôle des corps et des idées sévit. Le manque de transparence d’Instagram se révèle quand des utilisatrices rapportent que leurs photos en lingerie n’ont jamais entraîné de signalement contrairement aux images où leur nudité accompagnée d’un discours politique leur a valu de nombreuses suppressions. Est-ce cela la (vraie) norme à respecter ? Est-ce pour cela que les contenus mainstream de Playboy USA ne sont pas attaqués ? Ou bien est-ce parce que les grands producteurs d’images paient pour distribuer leurs contenus, devenant ainsi des clients de Facebook et Instagram ?

Travail gratuit et exploitation

Un constat évident ressort des échanges avec divers acteur·ice·s concerné·e·s par la censure : nous ne sommes plus sur Instagram réellement par choix, nous y sommes parce que son usage est devenu indispensable pour diffuser notre travail.

Nous pouvons certes créer des sites internet qui éviteront cette censure, mais comment les promouvoir si Facebook et Instagram en bloquent l’accès ? En plus d’une censure manifeste, il s’agit d’entraves à l’évolution professionnelle d’artistes proposant des contenus «problématiques». Ces réseaux dits sociaux possèdent le monopole de la diffusion artistique en ligne ; il est donc gênant qu’ils exercent de tels abus de pouvoir, excluant de leurs plateformes certain·e·s artistes au motif qu’ils ou elles ne respectent pas leur politique. Encore une fois, de quels «problèmes» parle-t-on dans les contenus dont il est question ici ? Qu’est-ce qui dérange tant ?

Nous, artistes, partageons gratuitement nos œuvres dont Instagram tire profit. Présentée comme celle d’un service de diffusion, la réalité d’Instagram est plus simple : son existence ne tient qu’à nos contenus. Ces derniers représentent du temps, du travail. Instagram ne nous rémunère pas pour cela. En ce sens, il est intéressant de parler de travail gratuit et d’invisibilisation au même titre que les tâches domestiques qui n’ont jamais rendu les femmes au foyer financièrement autonomes. En bonnes entreprises capitalistes, Facebook et Instagram savent tirer parti de l’implication de notre audience. Qu’en est-il de la répartition de ces bénéfices ? Puisque Facebook et Instagram sont des espaces de médiation privés, et non des espaces publics ayant à cœur la diversité culturelle. Les interactions des utilisateur·rice·s ont une valeur mercantile et le «travail des utilisateur·rice·s» doit aussi être qualifié comme tel pour que notre public puisse comprendre que nous sommes tou·te·s concerné·e·s. Pourquoi sanctionner des contenus désirés et soutenus par une communauté active si ce n’est pour signifier que ces contenus sont déviants, que nous artistes et utilisateur·rice·s sommes déviant·e·s ? Nos imaginaires et leur pouvoir politique sont en jeu.

La guerre contre le téton

La politique discriminatoire d’Instagram et Facebook nous pose enfin problème en ce qu’elle semble cibler principalement le corps des femmes, ou plutôt certains corps de femmes. Dans ses nouvelles conditions d’utilisation, Facebook – et donc Instagram – interdit la nudité, les scènes d’activité sexuelle même si elles ne sont pas directement visibles et réaffirme au passage son puritanisme en banissant tout ce qui touche de près ou de loin à la notion de plaisir. Le flou qui entourait le banissement d’images de mamelons se précise et, encore une fois, ce sont les femmes qui ressortent vaincues de cette épuisante guerre contre le téton. Le sein féminin, responsable de tous les maux, n’est en clair autorisé qu’à la condition d’être enfoui dans la bouche d’un enfant, en cas de maladie ou bien s’il est lié à un acte de protestation. Cette nouvelle mention pose question : dans quelle mesure Facebook peut-il juger qu’il y a «protestation» ? Faut-il manifester seins nus, une couronne sur la tête et délivrer des discours discriminants pour être tolérées par ce dernier ? Nous sommes nombreuses à utiliser nos corps comme outils politiques et à lutter contre la discrimination genrée à travers nos œuvres et différents médias, dont la pornographie éthique et féministe fait partie. Et nous serions les seules à ne pas pouvoir décider de nos autoreprésentations féministes et politiques ?

Rappelons qu’à ce jour, aucun homme n’est venu se plaindre de la suppression de son compte lié à des images topless. En revanche, des photos d’hommes trans dont le torse est considéré comme féminin par Instagram se font régulièrement signaler et supprimer. Sexiste, transphobe et grossophobe, le hashtag #fatkini (un hashtag de femmes grosses qui posent en maillot de bain) semble effectivement avoir causé de nombreuses suppressions d’images, alors même que des millions de clichés de femmes (ultra)minces (pour ne pas dire anorexiques) posant sur la plage restent en ligne. Un problème d’algorithme peut-être ? En définitive, Instagram tolère les femmes si elles portent de la lingerie, sont épilées, n’ont pas leurs règles et ferment leur bouche (oui, les images de poils ou évoquant les règles sont des contenus indésirables). L’émancipation des femmes chez Facebook, ce n’est pas pour demain !

Un monde aseptisé

A trop censurer les contenus de ses utilisateur·rice·s, Instagram, encore plus que Facebook, fabrique une norme policée… à des années-lumière de ce qu’est le monde, renvoyant un message déformé à ses millions d’inscrit·e·s. Là où la diversité de nos cultures, de nos modes de vie et de pensées pourrait se rencontrer, un monde aseptisé se dessine, où tout le monde mange pareil, voyage aux mêmes endroits, où les filles passent leur temps en maillot de bain, où la violence – des propos non modérés et d’images excluantes – se perpétue.

Pour arriver à leurs fins, les méthodes employées par les réseaux sociaux pour nettoyer leurs plateformes méritent qu’on s’y attarde : un récent documentaire alerte sur les conditions de travail d’employé·e·s sous-payés par ces entreprises dans des pays au niveau de vie largement inférieur à celui des Etats-Unis. Leur emploi consiste à regarder chaque image ou vidéo allant à l’encontre des règles imposées par Facebook et compagnie pour les supprimer. Certaines images sont d’une extrême violence et ces employé·e·s, majoritairement jeunes, sont contraints de les visionner intégralement, sans qu’aucune précaution ou médiation culturelle n’encadre leur travail. Une entreprise américaine puritaine exploitant des personnes racisées et sous-payées, voilà la recette d’une censure rapide et efficace.

Nous pourrions choisir de quitter Instagram. De nous tourner vers d’autres réseaux. Mais les alternatives se font rares : Tumblr vient d’annoncer la suppression de tous les «contenus adultes» de leur plateforme jusqu’ici «conciliante» (merci Apple). Patreon (1) a durci ses conditions à l’été 2018. Certain·e·s s’exilent, mais il y a un prix à payer, en tout cas pour les artistes. Nous pensons surtout que cette sortie ne devrait pas être la solution. La communauté dont parle Instagram, c’est nous aussi. L’injustice qui cible les femmes, les artistes féministes, les travailleuses du sexe, les personnes queer, les personnes trans, les personnes grosses et les personnes racisées n’est pas tolérable. Elle est en totale contradiction avec le combat pour l’égalité entre les femmes et les hommes. Combat qui ne peut se passer de visibilité et de nouvelles représentations. Instagram, géants du net, si vous nous lisez, sachez que les textes comme celui-ci fleuriront, nous en sommes sûres. Il vous faudra répondre de cette discrimination genrée. L’injustice appelle la lutte, et nous, féministes ne baisseront jamais les bras.

(1) Patreon Inc., est une plateforme de financement participatif basée à San Francisco et créée par le musicien Jack Conte et le développeur Sam Yam. Elle permet aux artistes inscrits d’obtenir des financements de mécènes sur une base régulière ou par œuvre créée.

Signataires : Erika Lust réalisatrice de films érotiques, Emilie Hallard photographe et éditrice, Tess Raimbeau iconographe, Emilie Moutsis artiste plasticienne, Kali Sudhraartiste, activiste et travailleuse du sexe, Gilles Berquet photographe, Jean-Marc Sanchez fondateur de la Nue galerie, galeriste, Maïc Batmane artiste-illustratrice, Marie Savage Slit éditrice de la revue érotique Berlingot, Kay Garnellen artiste queer et travailleur du sexe, Festival du Film de Fesses, SMITH artiste, Rebecca Chaillon performeuse, Marianne Maric photographe, Emilie Jouvet réalisatrice et photographe, Jessica Rispal photographe et éditrice du Bateau magazine, Misungui Bordelle performeuse, modèle, éducatrice sexuelle, Marianne Chargois performeuse et travailleuse du sexe, Maïa Izzo Foulquier porte-parole du Strass, Hildegarde performeur.se et musicien.ne, SubSpace, Axelle de Sadedominatrice professionnelle, Jeanne Ménétrier photographe plasticienne, Amar performeuse et travailleuse du sexe, Otto Zinsou photographe, Eva Vocz performeuse et travailleuse du sexe, Pierre Em ö acteur, Le Tag Parfait, Marie Rouge photographe, Elena Moaty peintre, Carmina réalisatrice et performeuse de films pornos, Daphné Huynh actrice et danseuse, Anoushka réalisatrice de films porno éthiques, Camille Emmanuelle journaliste et essayiste, Emmanuelle fondatrice de Paris Derrière, Bérangère Fromont photographe, Linda Trime photographe, Tan Polyvalence sex educatrix, Association Polychrome, Art Whore Connection, Collectif Prenez ce couteau, Patrick Cockpit photographe, Dwam Ipomée artiste et travailleuse du sexe, Marion Saurel photographe, Marie-Laure Dagoitécrivain et éditeur, Lily Hook artiste, Alex Huanfa Cheng artiste et photographe, Laure Giappiconi actrice, Miss L N I artiste, réalisatrice, hétaïre, Océane Feld photographe, Aphrodite Fur artiste, Anthony Ferreira photographe, Alizée Pichot auteure, Lobbiazphotographe, Nadège Piton performeuse, commissaire et coiffeuse, Vanda Spenglerphotographe, Laura Lafon photographe, Marguerite Bornhauser photographe, La Fille renne photographe, Dana Magazine, Féebrile photographe, Hana Bolkonski modèle et autrice, Anne Hautecoeur éditrice, Mara Haro photographe, Soisic Belin journaliste, Censored magazine, Collectif Lova Lova, Maïa Mazaurette chroniqueuse, Polysème magazine média féministe, Sarah Fisthole artiste, Cacti magazine revue féministe & culturelle, Lizzie Saint-septembre modèle, Maxime Barbier éditeur et graphiste, Diamantino Quintas tireur-filtreur, Wilfrid Estève directeur Hans Lucas, Antoine Doyen photographe, Vivian Allard musicien, Lucie Leclerc metteuse en scène, comédienne, activiste, Hélène Tchen Cardenas photographe, Virginie Merle photographe, Mélissa Fillon photographe, Raphaëla Icguane autrice, Sandra Fastre photographe, Dominique Secher photographe ,Rasheeda Khobza poétesse, Valérie Evrard photographe, Justine Roquelaure photographe, Martin Bertrand photographe, Paul Roquecave photographe, Gael Michaud photographe, Tien Tran photographe, Théo Giacometti photographe, Idriss Bigou-Gilles photographe, Laurent Ferrière photographe, Ulysse Guttmann-Faure photographe, Nicolas Thomasphotographe, Mathilde Lacombe étudiante et photographe, Alyson Bercuingt photographe, Isabelle Morison photographe, Isabelle Blanc photographe, Guillaume Mussauphotographe, Laurent le Crabe photographe, Emmanuel Vivenot photographe, Chau-Cuong Lê photographe, Rodrigo Chellali photographe, Jimmy Beunardeau photographe, David Himbert photographe, Karine Pierre photographe, Elise Llinares photographe, Alban Grosdidier photographe, Yves Salaün photographe, Christophe de Barry photographe, Virginie Merle photographe, Élisa Monteil comédienne et créatrice sonore.

TEXTE ET PHOTOGRAPHIEs par Romy Alizée