Faune, une bijouterie éthique et responsable

Faune, une bijouterie éthique et responsable

Faune, une bijouterie éthique et responsable 

Faune : Bijoux féminins et masculins. Originalité, savoir-faire et engagement sont les maitres mots de la bijouterie. Des créations brutes et raffinées qui réinventent le monde de la joaillerie. 

Valentine, la créatrice de la bijouterie Faune, fabrique de petites merveilles dans son atelier-boutique à Montpellier. Fruit d’une reconversion professionnelle, son métier elle l’adapte aux enjeux de notre société en diminuant son empreinte sur la nature et en aidant une association de défense des Océans. Une bague Pingouin, un collier Baleine ou encore un jonc Bouzigues, toutes ses créations sont réalisées à la main. Rencontre avec Valentine, mi-femme, mi-chat.

Parle-nous de toi. Ton parcours ? Tes passions ?

À la base j’ai fait une formation de graphiste à Montpellier. J’ai ensuite travaillé 7 ans en tant que graphiste à Montréal, à Paris et à Lyon. J’aimais beaucoup ce métier mais le problème c’est que je devenais exécutante sur ordinateur. Je voulais rester dans un milieu de création et d’esthétique mais faire quelque chose de plus concret. 

Les bijoux j’ai toujours aimé ça et le métal m’intriguait. Je voulais faire une vraie formation donc je l’ai faite sur Lyon à la SEPR. J’ai commencé par un CAP « Arts et techniques de la bijouterie option joaillerie » puis « Arts et techniques de la bijouterie option sertissage » pour pourvoir atteindre mon but : ouvrir une bijouterie dans le sud. Dans cette région il n’y a pas beaucoup de sous-traitant comme à Lyon ou à Paris donc il fallait que je sache sertir mes bijoux toute seule pour ne pas déléguer.  

Après avoir mis le plus de cordes à mon arc je suis revenue dans mon pays natal, à Montpellier, et j’ai trouvé un local dans une rue que j’aimais bien. J’ai pris mon local en janvier et j’ai ouvert le 3 mars donc juste avant le confinement. Sur 10 mois d’entreprise j’ai fermé 5 mois. Ce n’est pas le meilleur des démarrages.

Tous tes bijoux portent le nom d’un animal, pourquoi ?

J’ai toujours tripé sur les animaux. Je suis partie sur un truc qui n’est pas du tout une bijouterie traditionnelle. Que ce soit sur les couleurs ou mon choix de nom : « Faune ». Je voulais faire quelque chose d’éthique et responsable. Je donne aussi un pourcentage du chiffre de mes ventes Internet à une association. J’ai choisi Sea Shepherd parce que c’est une ONG qui aide la faune marine et comme je suis passionnée par la mer Méditerranée, je trouvais que ça collait bien avec Faune. 

Collier Paon

Boucles d’oreilles Combattant

Si la créatrice de Faune était un animal, lequel serais-tu ? 

Je pense que ce serait un chat. Ce n’est pas très original mais ma mère m’appelle « chat » depuis que je suis bébé. Même mon copain dit que je ressemble à un chat parce que je me blottis toujours sur le canapé dans un plaid. Pourtant je n’en ai pas et je préfère les chiens mais apparemment je me comporte comme un chat.

Sur Instagram, en dessous de chaque nom de bijoux tu décris une spécificité d’un animal, comment as-tu toutes ces connaissances sur les animaux ? 

Je fais des recherches. En général le nom du bijou je le trouve après avoir eu l’idée de l’esthétique. Je me demande à quoi il ressemble. Par exemple j’ai créé un bijou avec des perles et ça m’a fait penser à une huitre du coup je l’ai appelé Bouzigues. En plus c’est une ville à côté de Montpellier qui fait des huitres alors ce nom allait parfaitement ! 

Je lis pleins d’articles sur les animaux du coup. Quand ça va pas trop je parle de l’extinction de la race et quand ça va mieux j’essaye de me focaliser sur le positif même si je vois pleins de choses négatives.

Tous tes bijoux sont en métaux précieux mais restent plutôt accessibles. C’était une volonté de ta part de rendre tes bijoux accessibles ? 

Oui et surtout j’ai un peu le syndrome de l’imposteur pour être honnête. Je suis arrivée dans cette rue de Montpellier avec un concept simple alors qu’il y a beaucoup de grands artisans bijoutiers dans le quartier.

Je ne fais pas de la « haute joaillerie »  et ce milieu ne m’intéresse pas vraiment quand je vois comment ces bijoux sont souvent fabriqués, bien loin des établis.

Il y a aussi les bijoux faits en série « plaqués or », qui ont des prix parfois hallucinant, c’est fou ! On dupe les gens sur un nom car ce n’est pas écrit que le métal utilisé est du laiton en dessous du plaquage, et que le bijou a été conçu en usine bien loin d’un atelier. J’essaie juste de remettre le vrai prix sur les choses selon ma vision.

Je calcule mes prix en fonction du coût de la matière et de la production pour ne pas abuser de l’appellation « métal précieux ». Après il n’empêche que certain.e.s trouvent mes bijoux chers. Je le justifie avec le prix des matières qui a tendance à augmenter avec la crise et du travail à la main.

Boucles d’oreilles Panda / Collier Merle / Collier Pingouin 

Boucles d’oreilles Scorpion / Collier Lamantin

Tu ne crées pas uniquement des bijoux puisque tu proposes aussi de réparer ou de donner une nouvelle beauté à nos bijoux. En quoi cela consiste ? 

Pour l’or, tous les bijoux qu’on a envie de transformer et qu’on ne porte plus je les refond et les transforme dans mon atelier. Je ne vais pas échanger dans une banque de métaux parce que c’est souvent ce qui est fait. Généralement il y a un côté économique, écologique et sentimental quand on fait refondre un bijou pour le transformer donc j’attache de l’importance à tout faire dans mon atelier. 

D’autres veulent mélanger deux styles de bijoux que j’ai fais pour en créer un nouveau et c’est intéressant. Si ça reste dans mon esthétique ça ne me dérange pas du tout de créer des pièces uniques

Tous tes bijoux sont en métaux précieux recyclés ou certifiés RJC (label qui garantit les bonnes pratiques d’extraction en matières sociales et environnementales). C’était important pour toi de créer tes bijoux de manière plus raisonnée ? 

Oui vraiment ! Quand je vois tout l’or qui n’est pas utilisé ou qui dort dans les tiroirs, je ne vois pas l’intérêt de continuer à creuser et détruire ce qui reste de notre planète. Les conditions de travail sont quand même assez horribles donc il faut que la nouvelle génération s’en soucie. Dans les produits que j’utilise j’essaye d’être le plus clean possible

Je pense que le diplôme de CAP bijouterie n’a pas changé depuis les années 40. Je me souviens qu’on nettoyait les bijoux avec un type d’acide et qu’ensuite tout allait dans les toilettes. Normalement quand tu utilises cet acide tu dois aller à la déchèterie mais là je ne sais pas vraiment ce qu’ils en faisaient. Du coup même ça je le vire et je trouve des alternatives comme travailler avec du vinaigre blanc. 

En plus de travailler avec des matériaux recyclés et certifiés RJC, 3% du prix de vente en ligne de tes bijoux est versé sous forme de don à Sea Shepherd France. Pourquoi as-tu choisi cette association ? 

C’est une ONG que je suis depuis longtemps. Ils avaient fait une série où on pouvait les suivre sur leur bateau et j’étais vraiment à fond ! Même leur identité de pirate et tout j’adore donc je soutiens à fond !  Si je pouvais j’en choisirais mille mais c’est celle avec qui j’ai eu envie de m’associer pour l’instant. 

Concrètement je peux suivre ce qu’ils font pour la faune marine. Par exemple en ce moment ils sont à Mayotte pour protéger les tortues victimes des braconniers qui les attrapent pour leur viande. J’ai un bijou qui s’appelle « Tortue » donc j’en profite pour partager l’information. 

Bague Porc-épic

Boucles d’oreilles Orque 

Es-tu optimiste pour l’avenir de notre terre ? 

Franchement pas beaucoup. J’aimerais bien mais ce n’est pas le cas. Je ne sais pas si c’est le fait de chercher des informations tous les jours sur les animaux qui me fait dire ça mais en tout cas ce qui nous attend n’est pas forcément très beau. 

Avec ces histoires de confinement on a vu que ça allait un peu mieux sans toute cette productivité mais finalement ça repart de plus belle. Ce n’était pas forcément positif pour les animaux parce qu’ils ont commencé à envahir les villes mais quand tout a repris ça a fait un carnage. Maintenant on autorise même la chasse pendant le confinement… 

J’ai envie d’y croire et c’est pour ça que j’essaye de faire ce que je peux à mon échelle. 

Pendant le confinement comment peut-on acheter tes créations ? 

Quand on est sur Montpellier on peut me contacter sur Instagram pour savoir si j’ai les choses en stock et combien de temps ça prendrait. Il y a une belle solidarité dans le quartier du coup la boutique qui est en face de la mienne m’a proposé de faire du click and collect parce qu’ils sont toujours ouverts. Après sinon il y a le site Internet ! Pour les commandes sur-mesure vous pouvez me faire un mail et j’y répondrai avec toutes les possibilités.

Instagram : @faunebijouterie

Site Internet : www.faune-bijouterie.com 

Café Rosa, un café féministe et inclusif

Café Rosa, un café féministe et inclusif

logo – @sergepiqure

Des bancs de l’université de sociologie au café féministe et inclusif, Mélodie et Justine ont concrétisé des années d’études et de recherche. Quoi de mieux que d’ouvrir un lieu de vie et d’échanges pour incarner la prise de conscience qui s’opère sur les réseaux sociaux ? Pour les deux amies c’était une évidence. Pour accueillir tout le monde, dans toute sa diversité, le Café Rosa posera bagage dans le 7ème arrondissement de Lyon. Une rencontre, de l’inclusivité et des projets, une belle promesse qu’il nous tarde de découvrir.

L’histoire a débuté pendant le confinement. En effet les deux jeunes femmes se sont rendues compte de leur envie commune de donner davantage de relief à leurs 10 années d’études en sociologie.

Justine s’est lancée un matin après une remise en question de sa poursuite dans le milieu universitaire :

« On lance un café librairie féministe ? »   

Mélodie qui réfléchissait comment articuler ces recherches dans un bouquin ou un reportage :

« On s’appelle tout à l’heure ! » 

Un projet à leur image 

A la suite de cet échange, tout s’est enchaîné assez rapidement.

« On avait les mêmes envies : ouvrir un maximum la diffusion des savoirs et la transmission et tout ça articulé autour des droits des femmes et des minorités », explique Mélodie.

Une vision commune donc qui les a poussé à lancer, fin juin 2020, leur première campagne d’adhésion. Celle-ci leur a permis de savoir si le projet enthousiasmait au-delà de leur sphère privée. Les adhérents, lorsque le café sera ouvert, pourront assister aux événements à prix libre et consommer de l’alcool sur place.

Plus qu’un simple café, Mélodie et Justine envisagent d’organiser de nombreux événements : des conférences, des groupes de paroles, des ateliers d’écriture ou encore des rencontres.

« Nous veillerons que dans notre programmation il y ait une pluralité des regards, des personnes trans quand on parle de trans identité, des militants.es, mais aussi des mondes professionnels divers comme la santé, la cuisine, le droit, etc. », affirme Justine.

Toujours dans l’idée de décloisonner le monde académique au service du plus grand nombre, elles voudraient également faire profiter de leurs viviers universitaires en invitant des chercheurs.euse.s désireux.euses de faire de la vulgarisation. De quoi s’abreuver de bonnes boissons tout en écoutant, en apprenant et en partageant. 

L’inclusivité comme règle stricte

Justine et Mélodie n’ont pas souhaité faire les choses à moitié. Avec une programmation si alléchante il fallait absolument que tout le monde se sente le bienvenu. Pour commencer les deux compères ont réfléchi à une carte des boissons aux prix les plus bas. Celle et ceux qui le désirent pourront également manger sur place leur propre nourriture si le prix d’une assiette servie dans leur établissement est trop élevé. Elles ont aussi pensé à l’aménagement de l’espace pour toutes les mobilités,

« On n’hésitera pas à casser une cloison pour élargir les portes, mettre des rambardes et des rampes, notre café sera aux normes PMR (Personnes à mobilité réduite) », affirme Justine et Mélodie.

Pour que leur établissement soit le plus inclusif possible elles mettront à disposition des protections hygiéniques dans les toilettes et organiseront des collectes.

Pour continuer dans leur démarche les deux femmes assurent que « tout propos ou comportements sexistes, transphobes, putophobes, homophobes, grossophobes seront proscrits ». Les exigences qu’elles se sont fixées permettront, elles l’espèrent, que « tout le monde puissent s’emparer de ce lieu et se sente libre de poser des questions ».

Pour les curieuses et curieux, encore un peu de patiente, le Café Rosa est en plein travaux ! Mais ne vous inquiétez pas, l’équipe de Cacti est aux aguets pour vous donner le top départ de ce nouveau lieu féministe et inclusif, bref le café nouvelle génération

Pour adhérer au Café Rosa, rendez-vous sur leur page HelloAsso en cliquant ici

Pour suivre l’actualité du café, Clémentine et Justine vous attendent sur leur page Instragram : @_cafe_rosa_

Par Noémie Perrin 

A (complete) history of feminism in France – SEX WORKERS

A (complete) history of feminism in France – SEX WORKERS

A (complete) history of feminism in France – SEX WORKERS

The defense of sex workers in France : a long battle against the State ; a redefinition of feminist solidarity

Mid-august 2018 in France, in  “Bois de Boulogne” a forest famous for the presence of both sex workers and clients, Vanessa Campos Vasquez  was murdered. She was a transgender woman.

In February 2020, at night, Jessyca Sarmiento was working in the same place and was hit by a car. She was an immigrant trans woman.

Both women came to France seeking something. Both were proud to be sex workers and both were working unprotected, may this protection come by the state or the police or the surrounding environment.

For building this piece, I have been helped by the generous participation of the STRASS (Syndicat du TRAvail Sexuel – Sex workers Union, national group). This organization was born in 2009 after the  colloquia “Assises Droits et Prostitution”. The union saw its creation in reaction to an observation made at the time by a union of sex workers participating this meeting : in France, regarding sex work, French laws are repressive. Sex workers need a union by and for sex workers.

The Strass is the first official sex worker union in France. Their goal is to enforce sex work in common labor law, whatever may be the conditions of practice, gender identity or sexual orientation of the workers. Since 2016, their fight is structured around decriminalization of the clients as well as the reclamation for rights and access to health care and protection.  The Strass works tightly with non-profit organization such as Acceptess defending trans people rights, AIDS and Doctors Without Borders amongst others. 

Before going further, Amar, my source at the Strass, questions the fact of being a white woman and being able to talk about sex work with your face uncovered. “This is a privilege that Latina women or trans sex workers don’t have”. For this interview, I also asked a friend of mine, Rose, who is an escort in Paris to tell me about her work and testify about the realities she lives daily. She also is a white woman and supports others sex workers who don’t have the privileges to talk out loud about their professional lives the way she does.

In France, there is a reality of transphobia and racism perpetrated by the State. The fear and rejection of sex workers is  what we call here “Putophobie” or “whorephobia”.  In French, “Pute” = whore. This word is the most used to speak about sex workers ; it comes from the old-school insult “putain” also a very common swearword. In the Larousse dictionary, the definition of “pute’ is Vulgar, offensive. Synonym of whore. ‘Putain’ according to the same dictionary means “Prostitute. Debauched woman, without morality.”

Crédit : Léa Michaëlis

The construction of the french myth : from control to invisibilization

“Putophobie” was conceptualized by Marianne Chargois, sex worker, festival initiator (artwhoreconnection) and activist. She uses the word ‘whorephobia’ to designates the systemic oppression lived by the sex workers, may they be transgender or not, may they be immigrant or not, may they be women or not.

Firstly, according to Amar, my contact at the Strass, the most important to know when we think about sex work is to recognize the term ‘whorephobia’ as well as recognizing what it means in the collective, as well as in the feminist collectives.

In her words, the main issue in France is the institutional systemic oppression regarding sex workers. More precisely, “In the French legal system and the media, the prostitute figure is the one of the victim. There is a language/semantic code referring to the absence of choice (…) This implies that we are not capable of thinking and commitment to ourselves”.

“There is this idea that our bodies don’t belong to us, that they belong to a system. The body becomes merchandise. The concept of ‘paid rape’ becomes the main vision of what we do.”

In an ideological system where whorephobia is still practiced by the state, the possibility of choice by sex workers does not exist. In that sense whorephobia as a tool for oppression, influences the representations. Furthermore, the construction of this still-image of what is and what should be the prostitute has been fixed for several centuries and pushed towards an even more stereotypeds canvas in the latest years. Amar, talking about this tells me about the image of the prostitutes in “high heels in the car, garter belt, obscurity”. This representation, in itelf, is whorephobic.  It can be said and written now that the institutional feminist discourses have been for decades reinforcing this “typology of the sex worker as an exoticized victim”

The point here is: the hypocrisy living well and strong in France in regards to the presence of sex workers in all the territory and their conditions of work has been denied by the successive governments. This state of ignorance of reality is continuously harming sex workers. Moreover, and it is not the least to say, agressions of this kind not only come from the authorities but also from within the feminist ranks. During the confinement period in France (from march 16th to may 11th 2020) sex workers became targets for some of the most radical abolitionists out there. The Strass received threats and some sex workers were personally cyberattacked by other women on the fact that they were taking risks in working with clients during a pandemic period.

Colonization of langage by white feminists: a whorephobia issue

Even if this is a badly promoted reality, as much as whorephobia exists, there is also a mechanism of erasure of sex work existing in the French feminist mainstream movements. Amar explained to me that during the quarantine time in France, a wave of violence directly targeted the sex workers community in France. A specific group called “Abolition Porno Prostitution” used this quiet time to organize a harassment campaign on social media. As Amar told me, this kind of cyber-violence was not knew, those feminists have been strongly fighting against any improvement for sex workers labelling themselves as “feminists heroines fighting prostitution”. This argument highlights the well-spread idea that sex workers cannot help themselves, that they are once again victims that need to be saved by the only feminists that matter: white, privileged, close to power structures.

In response to these attacks, the Strass and their allies have reported a complaint to the police for psychological violence. The hope that they will be heard stays but the relationship between the French judiciary system and the union of sex workers is unfortunately not in the best terms.

@Syndicatdutravailsexuel 

Racism and transphobia in the French public sphere : a sex work issue

This issue also relates to what goes on in the feminist mainstream discussions in France where most of the time, migrant women, trans women and women of color overall are excluded. 

The Strass, as Amar tells me firmly, positions itself strictly against these feminist groups for one main reason : sex workers feel unrepresented. “There are trends that are getting stronger. In France, the biggest movements are whorephobic, transphobic, Islamophobic and negrophobic”

For example, this year, on March 8th, the movement NOUS TOUTES organized an enormous gathering all around the country in order to celebrate the fight for women’s rights. This collective is part of the problem in the fact they underrepresent what makes women in this country and what those women which they don’t represent need, and ask : colorful, diverse in their goals, in their gender identities and sexual orientations, in their economic statuses and in their recognition in the country. Intersectionality is yet to be used as a real tool for representing and giving the voice of all women the space they deserve.

Lately, groups calling themselves “radical feminists” have been taking more and more public spaces and power in the feminists movements in France. These groups easily communicate with the state because they represent the same fringe of people that institutionalized mainstream cis-centered white feminists in the government. Even though some of them, in all their radicality aim at shaking up the public opinion, have anchored their biggest success in the exclusion of sex workers and transgender women. The feminism of these groups is mainly universalist and abolitionist, as well as – and I hate to say it – whitely supremacist. Even the ‘official’ numbers supposed to give informations concerning the situation of sex work in France don’t play out the reality. The number of transgender migrant women who are sex workers are inflated in the official news. The idea that most migrant women automatically enter prostitution networks and same for trans women aims at reinforcing the “BAD etiquette” on sex work. Moreover, this inflation creates a distance between what happens really on the field and the direction that the government could actually take regarding helping ALL sex workers and guaranteeing them legal status and health care rights”.

By virtue of Amar’s word, “There is a need to reinvent the movements. Something strong is happening behind the scene. FeminismS in the plural forms will have the space they deserve with accordingly spread discourses, expertises from a militant point of view. Women, from the street, need they realities recognized”.

Advocating for autonomy : sex workers in France want self-organization and their voices heard

In the public debate in France, a lot of people (most of them who don’t know much about the realities of sex workers) think that the best thing to do (how ironic right ?) would be to reopen the ‘maisons closes’ or brothels. According to Amar, this would bea deletarian solution allowing the State to control the bodies, hence suppressing our self management”.

Re-instaurating ‘whorehouses’ in France, according to the Strass’ representant, would imply sanitarian control from the state. For migrant women, the situations would be even more difficult ; they would not be able to work because of the immigration statuses and the length of the process, slowing down the access to work permits especially because of the illegal aspects of prostitution.

One solution would be to organize cooperatives. Through them, sex workers could self-organize without depending on the French government and allowance for work. Rose (escort in Paris) who is independent sex workers, tell me that in this way of working, she found self-sufficiency, autonomy and a sense of freedom that only this frame of work can provide.

“If we don’t self-organize, we become each other’s pimps. It’s a hypocrite vicious circle” explains Amar. As collective initiatives, the idea would be to create ‘Common places of work” in order to guarantee the security of everyone. The history of prostitution in France[1] has shown through time that having a matron didn’t help women have financial security and that every bump in the political spheres has them on the first line of conflict. Police, historically too, has not been the first help nor facilitator for sex work to do their job peacefully.

[1] Mothers, Marraines, and Prostitutes: Morale and Morality in First World War France Author(s): Susan R. Grayzel Source: The International History Review, Vol. 19, No. 1 (Feb., 1997), pp. 66-82

@Syndicatdutravailsexuel 

Police and sex workers: the need to highlight realities of conflict and negligence

“We’re not really friends with the police” To say the least… Amar stays polite but says very clearly that things got even more difficult during the 2020 confinement period.

Indeed, the police stigmatizes, gives fines, and shames sex workers. They will keep doing it and have been doing it for centuries. Why ? There is this return of the 19th century imaginary culture (also thanks to tv shows and mainstream media) brothels fantasy, daily mundane police brutality for those working in the streets. In other words, even though prostitution in itself is not illegal, there is a process of re-criminalization in action, that is unjustified, directly coming from the police forces.

When it comes to official complaints to the police regarding aggressions or rapes, may it be by clients OR NOT, may you be a sex worker, a woman, transgender or not, “either they don’t take the complaint because you’re a prostitute, or because you were looking for it”.  Amar insists on the fact that the majority of sex workers in France do not trust the police. There is a reality where in case of harassment, rape or any kind violence (also psychological), appropriate and efficient help rarely comes from these authorities which are supposed to protect rather than intimidate.

“In 99% of the cases, we cannot say to the police ‘I’ve been attacked while doing my work’ and that is why we mostly go to specific associations helping sex workers”. The solution seems, for now, to seek help inside communities, in between workers. Amar repeats, sadly “The police cannot do anything for us”.

In 2018, Rose went to the police to file a complaint against a client. In the 13th precinct of Paris police, Rose simply got rejected when she said she was a sex worker. Finally, she met a police officer who took the complaint for hours. For a complaint that’s supposed to take no more than an afternoon, she felt unsafe, had to justify herself several times and in the end, the complaint was classified as a cold case on the principle that she may have lied because the client didn’t pay. In fact, this was an aggression and the fact that the last one was classified was used against her when she filed a complaint for rape against the father of her child in summer 2019. This testimony shows the harshness of the situation for sex workers when it comes to reporting aggressions, the fact that the police simply do not believe victims most of the time. Specifically for sex workers, we cannot undermine the difficulty for them to trust the police and the absolute necessity of alternative networks of solidarity to help one another survive gender violence in the practice of work or in the personal spaces.

Outside of Paris : a solidarity all over the French territory

In France, the reality of sex work is that everybody works. There is this very famous cliché of the Parisian prostitute but the real world is significantly different. The question is : what are the specificities of every places of work ?

The federation Parapluie Rouge aims at gathering associations of sex workers all over the French territories in order to create a cartography of sex work in France. This mapping of sex work and its mobilizations shows a panorama of how sex workers evolve. Their work is necessary also to help defend their cause in front of the court when it’s time to defend the sex worker’s cause in front of the government, amongst other necessities.

Amar, whilst telling me about the realities outside of the Parisian sphere, highlights a very important point “Everybody has to work together” meaning that the solidarity has to be real and efficient. In some places in France, where women work in rural areas, the danger is sometimes bigger than in the cities and the police forces even more small-minded. All over the country, the community fights for the same goal: rights, protection, heath care and labor equality.

No feminism without the ‘whores’

Outside of the known: what going on for those working online?

Most people think that sex works occurs in dark places with clients that are violent and rough, visions are full of clichés and realities mainly very different than the lambda citizen thinks. Rose for, example, tells me explicitly “I love my job, I get to choose who I meet or not. I have a very flexible way of working, specific websites where I feel safe.”

Some sex workers work online, others work in the porn industry, may it be feminist or not, the scenes all happen to have their own personal issues. Rose adds, regarding the specificities of escorting : “When we work online, it’s very important to find girls to speak with. We find each others and remind ourselves we’re not alone, we’re very real people with our love life, struggles and it is necessary to be in touch with networks of sex workers.”

Regarding the internet, France and sex work, it is very recently that things got worse.

La LOI AVIA (The Avia LAW) passed in France on June 24th 2020, stipulates that any content that could harm children or heinous content could be censored in 24 hours. On paper, this could be a positive thing, for protectors of the morale, it is. But for minorities, or and here, sex workers, it is a direct call to hate. It is a means to and end : silencing and stopping and sex work activities outside of the street where the police can actually fine and stop the clients from going to get their service. More over, this law was passed forcefully in two times. Firstly, the deputee Avia asked for any escort ad online on the French web services could be suppressed. This amendment was not voted. Secondly, and in the voted version, Amar resumes the law as such “It is as if they want to supress soliciting but online. They penalize what is legal on the street”.

Rose, in regards to this law, could not be clearer: “This is bullshit. It is hyprocrite, unsane. They want to unable us to work pretexting to protect us. In fact, we are even more stigmatized, erased. Our jobs, our voices are being erased, our legitimacy, our status that is supposed to be tolerated. In France, a police officer can hear you if you file a complaint (which means we are not illegal) but this law puts us in great danger.”

The Avia law directly aims at cam girls and cam boys, escorts and anyone working in the sex industry and online. This is state censorship and officialised surveillance. “They impeach us from working in normal conditions.” Twitter accounts are being supressed, ads on escorting websites, in other words “we can’t work. Porn is bad, explicit is bad, sex is bad” (Amar).

Overall in France, there is a lack of consultation by the state to the concerned populations. Sex workers and the Strass have been trying to reach the government but Marlene Schiappa, the former minister delegated at the gender equality ministry has repeatedly refused to meet anyone from the Syndicate. The French government keeps using oppressive rhetorical mechanisms to confirm repressive laws and authoritarian practices enforced by the police. Sex workers as collective form a part of the feminist thought in France and have been for decades. Now, the challenge is that the feminists in power, those who have a sufficient length of arm to reach out the poles of decisions finally open their discourse and doors to those who need it most.

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By Alizée Pichot

Illustration – Lucie Mouton

 

 

Par-delà les corps imaginaires

Par-delà les corps imaginaires

Par-delà les corps imaginaires

Et si les accompagnantes sexuelles nous aidaient à repenser la place des travailleuses du sexe au sein de la société ? Et si les relations qu’elles tissent auprès de personnes en situation de handicap nous permettaient d’envisager la sexualité telle qu’elle est : un monde d’infinies possibilités ?

Lorsque Sophie s’assoit sur le lit, elle est un peu happée par la tension qui s’échappe des corps. Le sien, et celui de Paul. Elle qui travaille comme infirmière depuis des années se pensait habituée à la présence de l’autre, au contact de la peau. « Sans être dans l’intention sexuelle, j’ai toujours touché les patients comme je voudrais moi être touchée. Sans brutalité. Sans réticence non plus. » Son engagement en tant qu’accompagnante sexuelle répond à ce désir de poser un autre regard sur les corps des personnes en situation de handicap. Un regard de désir, à mille lieux des coups d’œil furtifs, empreints de pitié et de culpabilité, qu’on pose sur les autres, les différents. Sans réellement savoir qu’il n’y a rien de pire que de se sentir réduit dans les yeux de l’autre. 

Ce jour-là cependant, nous ne sommes pas à l’hôpital, et Sophie n’est plus dans le soin. « Il était très timide et je n’en menais pas large, se souvient-elle. Nous étions tous les deux coincés, à ne pas trop savoir comment faire. J’ai proposé un massage pour briser la glace, il m’a dit qu’il détestait ça ! Il y a des choses qui s’acquièrent et qui ne s’apprennent pas. » Sophie réalise que chaque handicap, chaque individu est différent. Les 4 jours de formation qu’elle a effectué avec l’APPAS étaient peut-être un peu courts, brefs et théoriques. Le retour à la réalité, la sienne, est aussi plus difficile à gérer que ce qu’elle imaginait. « On ne peut pas accompagner autant de bénéficiaires qu’on le souhaiterait, regrette-t-elle. Il y a un gros engagement psychologique. » Elle raconte combien elle a été émue par un homme, atteint de paralysie cérébrale, qui lui faisait part entre deux caresses de sa solitude et de son enfermement… « Je me suis rendue compte que j’étais sa seule visite, qu’il ne voyait jamais personne à Lyon! Ça m’a détruite. »

On ne s’improvise pas travailleuse du sexe. Prendre du recul, rester humble et savoir qu’une heure et demie de plaisir donné ne règlera pas tous les problèmes demande du temps, de la pratique aussi. La gestion de l’autre et de sa solitude sont des choses que ces ouvrières du corps et de l’esprit donnent l’impression de mieux assumer, parce qu’elles connaissent ce terrain depuis longtemps. Cybèle, qui se définit comme escort depuis plusieurs années, plaide pour un rapprochement entre tou.te.s les travailleuses du sexe : « Il faut une redéfinition de la notion de proxénétisme pour que nous puissions travailler ensemble – notamment en créant des regroupements de travailleur.euses qui dispenseraient elles-mêmes des formations – et contribuer à améliorer l’offre des services sexuels aux personnes en situation de handicap. »

Cela permettrait surtout d’ouvrir les formations d’accompagnant.e.s sexuel.le.s. à des sexualités plus diverses ; à des discours moins hétéronormés. « Souvent avec les personnes en situation de handicap, nous explorons des relations un peu différentes, raconte Cybèle. Nous avons besoin d’écouter les corps, ses différentes fonctionnalités. C’est beau d’avoir besoin d’imagination et de créativité dans les rapports sexuels… Comme lorsqu’on utilise des objets et qu’on essaie de les customiser. Nous essayons aussi de contourner l’injonction à la pénétration, de chercher d’autres voies et d’être dans la recherche du plaisir pur. C’est militant, queer et agréable. De cette manière, j’ai vraiment l’impression d’exercer un art. »

Au sein de l’association Corps Solidaires, basée en Suisse, on prend très à cœur cette diversité sexuelle. « Au cours de la formation, nous invitons les personnes à être les plus authentiques possible notamment concernant leur appartenance sexuelle, explique Alice, formatrice au sein de cette organisation et accompagnante en région lyonnaise. Nous les amenons à s’affirmer, à dire si elles sont hétéros, gays, transsexuelles ; si elles aiment le BDSM, le massage tantrique, tel ou tel type de pénétration… Une fois que nous connaissons les possibilités de tout un chacun, il est plus facile de les aiguiller vers les bénéficiaires. »

Mais alors une autre problématique se pose. Ce sont parfois les kinés qui font appel aux accompagnantes sexuelles, parfois les parents ou les amis… Qui ne savent pas toujours quelles sont les préférences sexuelles de leurs patients et de leurs proches. « Hier j’ai fait un entretien préalable avec un jeune homme autiste, raconte Cyblèle, et j’ai réalisé que sa mère poussait énormément pour qu’une relation ait lieu. A un moment j’ai tenté de comprendre s’il était vraiment intéressé par ce qui était en train de se passer. Je lui ai demandé qui est-ce qui l’attirait : les femmes ou les hommes ? Il a répondu : les deux. » Est-ce que cette question-là a été posée avant ? Cybèle ne le pense pas. Or, le risque de se tromper est trop important pour qu’on se permette de ne pas demander. Et comme dans toutes les familles, les parents projettent parfois sur leurs enfants leur vision d’une sexualité réussie. « C’est vrai qu’un certain nombre d’entre eux m’invitent à prendre le thé juste après une séance, confie Alice en souriant. Je vois bien qu’ils veulent savoir ce qu’il s’est passé. Et il y a ce présupposé, cette question implicite mais tellement criante : alors il bande bien mon fils ? » 

Il y a plusieurs mois, Cybèle taille la route jusqu’en région parisienne. Les parents d’un jeune homme cherchent désespérément une accompagnante expérimentée après plusieurs déconvenues. « Ils m’ont raconté qu’elles n’avaient pas su s’y prendre, explique Cybèle. Mais au cours de notre relation je me suis rendue compte que le jeune homme n’avait pas d’érection… Or, cette poussée pour la pénétration frustrait bien plus les parents que leur fils ! Lui souhaitait simplement qu’on reste collés l’un contre l’autre et qu’on laisse défiler la playlist. » Les parents ne l’ont jamais rappelée, s’imaginant floués une fois de plus…

Cette incapacité à répondre à la sacro-sainte injonction à la pénétration peut être très difficile à assumer et peut plonger certains individus dans un profond désarroi.  « On leur explique que la sexualité ne tourne pas forcément autour de cet absolu, reprend Alice. Ils ont une bouche, des doigts, une sensualité, des mots, un regard… tous pénétrants. J’ai d’ailleurs offert le livre de Martin Page, Au-delà de la pénétration, à l’un de ces bénéficiaires pour alimenter sa réflexion. »

Ce livre appelle en effet à envoyer balader les normes sexuelles, redécouvrir les corps et comprendre que les sexualités sont plurielles. Des pistes de réflexion chères à l’association Corps Solidaires, qui devait organiser à Lyon les premières rencontres de l’accompagnant sexuel d’Europe les 8,9 et 10 mai. Le Coronavirus est passé par là, mais ce n’est que partie remise : « On réalise qu’on est plusieurs à avoir un savoir-faire, il nous faut partager nos expériences au sein des différents pays européens. Entre accompagnants sexuels mais aussi avec d’autres travailleuses du sexe qui ont ce rôle depuis très longtemps. »

La nécessité de se positionner sur la prostitution permettrait aussi d’évacuer un postulat validiste qui accorderait des droits aux personnes en situation de handicap et pas aux autres. « A partir du moment où l’on pense qu’une personne en situation de handicap mérite plus d’être accompagnée qu’un individu ordinaire, on est dans le validisme, affirme Cybèle. Certaines accompagnantes refusent par exemple d’assister des personnes non-voyantes en disant que ce handicap n’est pas un obstacle à la vie affective. Mais qu’en savent-elles ? Qu’est-ce que cela signifie ? » Pour Cybèle, ces réflexions reflètent à la fois le validisme et la putophobie ambiants : « Ces accompagnantes refusant de s’affirmer travailleuses du sexe, c’est sans doute pour cette raison qu’elles se pensent plus utiles auprès de personnes avec un handicap lourd. Mais c’est une vision très misérabiliste. Et à partir du moment où on trace une ligne entre les gens de toute façon on est dans la discrimination. »

C’est pour en finir avec cette différenciation que des accompagnant.e.s, escorts et prostitué.e.s refusent la rédaction d’une législation spécifique qui permettrait aux personnes en situation de handicap, et à elles seules, d’avoir accès à un service sexuel. « Il s’agit une nouvelle fois de séparer les valides des non-valides, comme s’ils n’avaient pas les mêmes besoins, réagit Cybèle. C’est totalement déshumanisant. »

Par Jennifer Simoes

Biblio

Assistance sexuelle et handicaps, de Françoise Vatré et Catherine Agthe Diserens. Editions Chronique Sociale.

Mon corps, moi et les autres, brochure éditée par l’AFFA et le Planning Familial. 

Femme, nature et culture : Je (ne) suis (pas) une écoféministe

Femme, nature et culture : Je (ne) suis (pas) une écoféministe

Femme, nature et culture : Je (ne) suis (pas) une écoféministe

Lorsque j’étais enfant, j’aimais m’asseoir sur le toit de tuiles en contrebas de la fenêtre de ma chambre, sur ces tuiles roses et sèches, typiques des maisons du sud de la France. Je regardais, émerveillée, les collines au loin développant sur des kilomètres leur garrigue, leur pinède et ces nuances de verts constamment réagencées par la danse des nuages. Cette majestueuse architecture, ces cathédrales de calcaire. Bercée par le chant des cigales, je m’effaçais dans la chaleur du soleil  et les limites de mon corps, jusque-là imposées par mon épiderme, s’oubliaient, s’élargissaient, jusqu’à contenir la nature qui m’entourait. Je n’étais pas moi, j’étais tout. Le ciel, la nature, le soleil. Une pulsation de vie sans forme ni entrave. Je n’étais pas une fille, j’étais juste moi. Etre une fille, ou plutôt être une femme, c’est venu après.

Ce n’est pas un hasard si mon travail de chercheuse en sociologie environnementale vise à déconstruire le dualisme humain/nature et les croyances culturelles nous séparant de notre environnement. J’ai découvert l’écoféminisme en cherchant à comprendre ma place dans le monde, mon identité de femme au sein d’un environnement naturel. Parler de l’écoféminisme, c’est parler de notre besoin de nature aujourd’hui, c’est parler de ce que signifie être femme et de ce que signifie l’être dans la nature. C’est parler de la femme sauvage qui résonne en chacune.

© Annika von Hausswolff, Back to Nature, 1993

Ecoféminisme et spiritualité

Commençons par un peu d’histoire. L’écoféminisme, terme issu de la contraction d’écologie et de féminisme, est un courant de pensée associant deux formes de domination : la domination de l’homme sur la femme et la domination de l’être humain sur la nature. L’expression a été introduite par Françoise d’Eaubonne dans un ouvrage de 1974 intitulé Le féminisme ou la mort. Lors de ses débuts dans les années 1970, l’écoféminisme s’imprègne de l’idéologie contre-culturelle et du mouvement hippie. Le retour de la femme à la nature se veut mystique, affirmant un lien ancestral perçu comme unique, sacré et exclusif. On pense alors que les femmes possèdent une connexion à l’environnement dont les hommes sont dépourvus.

En 1978, l’auteure américaine Mary Daly décrit le mouvement en ces termes : « Il s’agit des femmes faisant l’expérience d’elles-mêmes, s’aimant et se recréant tout en recréant le cosmos. Il s’agit de nous déposséder, de nous inspirer, d’entendre l’appel du sauvage, de verbaliser notre sagesse et de tisser la tapisserie universelle de notre genèse et de notre perte. » Cette période, allant environ de 1970 à 1980, constitue une première vague écoféministe. Elle est principalement axée sur le spirituel, et sur la connexion à la nature par le corps et les sens (la féministe américaine Starhawk parlait d’une spiritualité émanant de la Terre). Alors que l’homme est associé à la sphère de l’intellect et de la raison, la femme, elle, est associée au côté animal, émotionnel et intuitif. La notion de féminin divin, aka la déesse qui réside en chacune, vient en partie de là. Mais cette période, tout en glorifiant l’union de la femme à l’environnement, renforça aussi certaines croyances et certains stéréotypes autant sur la femme que sur la nature. Une de ces croyances est que la femme et la nature partagent des caractéristiques spécifiques, dites ‘féminines’. Toutes deux sont nourricières, généreuses, créatrices, porteuses de vie mais aussi sauvages, chaotiques, cycliques ou destructrices, tour à tour ange et démon. Cette dimension spirituelle sera profondément critiquée par la deuxième vague écoféministe permettant ainsi aux femmes de redéfinir leur relation à l’environnement.

       Imágen de Yágul, Ana Mendieta, 1973/2018

Arbol de Vida, Ana Mendieta, 1977

Ecoféminisme et dualité

Dès 1980, dans un ouvrage intitulé The Death of Nature, Carolyn Merchant dénonce le lien femme-nature comme étant une construction sociale. Selon elle, penser que les femmes partagent une connaissance spécifique de la nature et un talent inné pour en prendre soin est une erreur. Prôner un lien unique entre la femme et la nature, c’est nier l’appartenance de tous les êtres humains, quelque soit leur sexe, à la Terre.  Au lieu de mettre en corrélation le statut social de la femme et celui de l’environnement, l’écoféminisme moderne reconnaît que la femme possède des qualités à la fois masculines et féminines et qu’il lui appartient de choisir et déterminer sa relation, ou absence de si elle le souhaite, à la nature. Le discours écoféministe moderne s’élargit alors pour inclure l’homme et se teinte de politique pour mieux s’inscrire dans le débat écologique. Plus que l’homme, cet autre masculin, c’est l’esprit patriarcal inhérent à la culture occidentale qui est à présent visé. Le discours écoféministe s’oriente vers les dichotomies et séparations générées par l’héritage occidental.

Le dualisme entre nature et culture, un concept qui définit l’être humain et la nature comme séparés, est un filtre mental que nous surimposons à toute expérience avec la nature. C’est le mode par défaut de notre regard occidental. On a tendance à voir la ville et la nature comme différents et opposés, l’être humain comme supérieur aux plantes et aux animaux, ou les inventions modernes (voiture, smartphone, plastique, ordinateur, etc.) comme non-naturelles. On crée une barrière entre soi et la nature. Si ces concepts nous semblent évidents aujourd’hui (« Bien sûr, mon iPhone n’est pas naturel ! »), ils ne sont pas une vérité en soi, et il ne faut pas oublier qu’ils ne sont qu’une manière de voir le monde parmi tant d’autres. Lors de recherches récentes que j’ai faites en Australie, j’ai plus appris sur la nature par la culture aborigène que par la culture australienne occidentale. L’activiste aborigène Fabienne Bayet explique que la nature est la culture des peuples aborigènes. C’est dans ses arbres, ses sillons, dans ses orages, ses saisons, qu’ils établissent l’histoire, littéralement au sens de narration, de leur civilisation. Cette citation de Standing Bear, philosophe Sioux d’Amérique du Nord, illustre également cela : « Nous ne voyons pas les vastes plaines, les belles collines ondoyantes et les entrelacs de rivières et de végétation comme ‘sauvages’. Ce n’est qu’aux yeux de l’homme blanc que la nature est perçue comme telle, et seulement à ses yeux, que la terre est ‘infestée’ d’animaux ‘menaçants’ et de peuples ‘barbares’. A nos yeux, la nature est bienveillante. » Ainsi, l’être humain occidental est le seul spécimen vivant capable de faire partie de la nature tout en s’en croyant séparé. C’est pourquoi un nombre croissant de scientifiques, dont Val Plumwood, écoféministe australienne et auteure de Feminism and the Mastery of Nature, critique toutes les dichotomies issues de la culture occidentale, femme/homme, nature/culture, intellect/émotion ou encore individuel/universel, comme faisant la force de l’esprit patriarcal et étant source d’aliénation.

Woman Rising/Sky, Mary Beth Edelson, 1988

   Goddess Head, Mary Beth Edelson, 1975

Femme sauvage, etc.

Ainsi, l’écoféminisme est plus un mouvement de pensée qu’un courant pratique. Il ne propose pas tant des solutions à la crise environnementale qu’il offre une possibilité de repenser la manière dont certains grands problèmes dans ce monde sont gérés. Ce qui reste, au final, c’est ce lien entre femme et nature, et ce que chacune décide d’en faire. Oui, j’aime la nature, je la respecte et la défends. Et pourtant, j’ai du mal avec l’écoféminisme. D’abord parce que je n’aime pas les étiquettes, aussi intéressantes soient-elles, ensuite parce que je trouve que cela nous enferme dans une relation cérébrale à la nature. Le dualisme humain/nature, notre manière scindée de voir la vie,  le monde extérieur commence là où mon épiderme finit, tout ce qui n’est pas mon corps est autre, étranger, menaçant, ennemi, ces croyances naissent du langage. Des mots. Cette manière de voir le monde s’inscrit dans l’enfant dès qu’il apprend à parler et à lire. Que reste-t-il dans le silence ? Que signifie être humain, être femme, être écoféministe dans le silence ? Où vont les mots ? Et quelle réalité ont-ils face à la vie, à la sensation d’être vivant ?

L’écoféminisme a apporté et apporte des choses belles et positives dans le monde afin de faire évoluer les consciences. Mais ce n’est qu’un outil, un panneau signalétique indiquant une voie à suivre. Le chemin se poursuit seul, loin des idéologies. Pour nombre de chercheurs aujourd’hui, il s’agit de court-circuiter l’esprit pensant qui cherche à mettre des étiquettes sur toutes les choses qu’il voit, de faire taire le brouhaha mental et d’appréhender ce qui se trouve devant soi de façon neutre, apaisée, silencieuse afin de toucher à l’authenticité. Elizabeth Dickinson, sociologue à l’université de Caroline du Nord à Chapel Hill, a créé le terme de non-verbalisation (non-naming) pour décrire une expérience de la nature par les sens. Les mots divisent, le silence unifie. Le combat écoféministe au XXIe siècle n’est plus contre le patriarcat mais contre le civilisé, la société, et la culture qui enferment dans des moules réducteurs et des attentes extérieures. La femme sauvage, ce concept élaboré par Clarissa Pinkola Estes, renvoie à la nature instinctive, créative et vitale qui s’exprime en chacune. La femme sauvage, comme la nature sauvage, est victime de la civilisation.

Alors qu’est-ce qu’être écoféministe aujourd’hui ? Et que signifie être une femme sauvage ? Je ne sais pas. Mais je sais que le monde est plus beau pris dans sa globalité, et la vie plus facile lorsque j’étends mon identité propre à sa multitude. Ma respiration semble plus fluide lorsque j’honore l’interconnexion de tout être vivant à la planète, pas un au-dessus, un au-dessous, mais tous sur un pied d’égalité. Alors, j’essaie de faire la paix avec ma part d’ombre. J’essaie d’accepter mes contradictions, ma masculinité, ma féminité. Je continue de lutter pour faire la différence entre le brouhaha ambiant et ma voix propre. Et c’est souvent dans le silence de la nature que je l’entends le mieux. Je ne suis pas une femme. Je suis l’enfer.

 

 

 

Par Mélusine Martin

Illustration – BOSQUETRO

Récit d’histoires oubliées « Les espionnes racontent »

Récit d’histoires oubliées « Les espionnes racontent »

Récit d’histoires oubliées « Les espionnes racontent »

Et si les figures de l’espionnage international étaient des femmes ? Chloé Aeberhardt a décidé de mener l’enquête il y a quelques années et a publié en 2017 « Les espionnes racontent » (Robert Laffont). Aujourd’hui retranscrit en mini-série sur Arte, c’est Aurélie Pollet qui nous plonge dans l’univers de ces femmes qui ont donné leurs vies à leur pays. C’est grâce à leurs confidences, leurs opérations spéciales mais aussi aux faits historiques que nous pouvons enfin reconstruire l’histoire complète de l’espionnage. Entretien croisé avec Chloé l’autrice et Aurélie la réalisatrice de la série « Les espionnes racontent ».

Pourquoi avoir choisi de parler des espionnes ?

Chloé Aeberhardt : Au début je n’avais pas le projet d’en faire un livre, ni autre chose. J’étais journaliste indépendante, je travaillais notamment pour la presse féminine et j’étais toujours en train de chercher des idées de sujets. En 2010 les Américains ont identifié et expulsé 10 espions russes parmi lesquels une jeune femme qui s’appelait Anna Chapman et qui correspondait parfaitement aux clichés de l’espionne telle qu’elle est représentée dans la fiction : plantureuse, rousse aux yeux verts, très belle. Comme le public raffole des histoires d’espionnage, les médias se sont emparés de l’affaire, et de cette femme si photogénique en particulier. D’ailleurs moi la première puisque je travaillais pour un magazine féminin qui n’était pas féministe.

Je me suis penchée sur elle, j’ai essayé de comprendre qui elle était et comment elle opérait sur le sol américain. À cette occasion j’ai interviewé un ancien des services secrets français qui m’a raconté comment ce type d’agent de renseignements travaillait. Nous avons discuté longtemps. Je me suis dit qu’au-delà du cas Chapman, la question du rôle joué par les femmes dans le renseignement méritait d’être traitée plus largement. D’autant que dans mes recherches je me suis rendue compte qu’il y avait très peu de littérature sur le sujet – surtout des livres d’historiens, souvent des hommes, qui s’intéressaient toujours aux mêmes figures comme Mata Hari ou Josephine Baker. Ils avaient tendance à entretenir le mythe de la séductrice, ou de l’espionne qui pratique l’espionnage par « goût de l’aventure », « romantisme ». J’ai décidé d’écrire le portrait de ces femmes en les rencontrant et en leur donnant la parole. Je voulais voir si la réalité correspondait vraiment au mythe. Je me doutais bien que ce ne serait pas toutes des bombes à fortes poitrines qui faisaient l’amour à tout va. Je me suis dis « je vais quand même vérifier » (rires). 

Aurélie Pollet : Ma mission dans l’aventure c’était d’adapter le livre de Chloé en film d’animation. J’ai rencontré Chloé grâce à la société de production qui nous a mise en relation. L’idée c’était de retranscrire ce qui est déjà dans son livre, par exemple le fait qu’elle se mette en scène en train de rencontrer ces femmes qu’elle a découvert à travers le monde. Elle a vraiment mené une enquête journalistique assez pointue pour pouvoir accéder à toutes ces personnes qui ne sont pas forcément faciles d’accès. L’idée c’était aussi de retranscrire son travail journalistique dans la série. Evidemment de faire les portraits de ces femmes mais aussi de dévoiler son travail de recherche.

Combien de temps avez-vous mis à réaliser la série ? 

Aurélie Pollet : La réalisation de la série a été un long travail. C’était passionnant alors je ne vais vraiment pas me plaindre. On a mis plus d’un an à la faire. On était une équipe réduite donc notre process c’était déjà de commencer par les textes. Avec Chloé on a travaillé à l’adaptation des textes pour qu’ils soient conformes au format du film d’animation. On a vraiment calibré les textes pour une narration en six minutes avec les contraintes de fluidité qui vont avec. Cela implique de couper pas mal de choses de l’enquête journalistique de base et donc de faire des choix. C’est pour ça aussi que c’est intéressant de lire son livre parce que ça permet de vraiment rentrer en profondeur dans chacune des histoires.

Ensuite une fois que tous les textes sont bien calibrés moi j’ai fait toutes les illustrations, tous les décors, j’ai créé les personnages et j’ai fait le story board. J’ai aussi fait l’animatique c’est-à-dire que c’est comme un film d’animation mais vraiment synthétique avec les mouvements de base, sans rentrer dans l’animation en détails. Et ensuite j’ai travaillé avec deux animateurs qui ont fais toutes les animations de la série. On était vraiment une petite équipe avec en plus la personne qui s’occupe de la musique et des sons.

Comme vous le disiez Chloé c’est un monde secret, j’imagine que vous avez passé beaucoup de temps à chercher ces femmes ?

Chloé Aeberhardt : Oui. Oui oui ! Entre le moment où j’ai commencé mon enquête jusqu’à la publication du livre, 5 ans se sont écoulés. L’immense majorité des 5 ans ont été consacrés à la recherche plus qu’à l’écriture. Il y avait deux cas de figure. Certaines femmes étaient devenues des personnages publics et étaient faciles à trouver comme Stella Rimington, l’ex-patronne du MI5. On ne l’a pas retenue pour la série mais elle apparait dans le livre. Il y a aussi Gabriele Gast, l’Allemande qui a été la taupe des services Est-Allemand en Allemagne de l’Ouest : elle a été emprisonnée puis jugée et elle a écrit ses mémoires donc c’est quelqu’un de public. Ces femmes-là il a fallu les convaincre et paradoxalement ce n’était pas les plus faciles ! Autrice de best-sellers, Stella Rimington n’avait pas grand chose à gagner à me parler. Quant à Gabriele Gast, ces 17 ans passés à travailler pour la Stasi correspondent à une période douloureuse de sa vie, elle a fait son travail thérapeutique en écrivant son livre et maintenant elle ne veut plus en entendre parler. Voilà pour les personnalités publiques.

Après il y avait toutes celles dont j’ignorais l’existence et qu’il a fallu que je trouve. J’ai commencé par constituer un réseau d’anciens officiers de renseignement français, qui ont contacté leurs anciens contacts étrangers pour savoir s’ils avaient travaillé avec des femmes. Il s’agissait de gagner la confiance d’un premier cercle pour qu’ensuite ils m’ouvrent leurs carnets d’adresses et que peu à peu des amis, des amis d’amis… trouvent une femme. Qu’il fallait ensuite réussir à convaincre….

Pour certaines, votre rencontre leur faisaiENt-elleS du bien ?

Chloé Aeberhardt : C’est une bonne question. Dans le livre je m’interroge là-dessus car presque toutes m’ont offert un cadeau à la fin de notre rencontre. Je trouvais étrange qu’elles me remercient alors que c’étaient elles qui m’avaient donné quelque chose. C’est donc que de leur point de vue il y avait eu un échange… Je ne sais pas exactement ce qui a poussé chacune à me parler. Je soupçonne Gabriele Gast d’avoir accepté pour se débarrasser de moi – cela faisait deux ans que je la sollicitais ! Avec elle, le discours féministe n’a pas trop mal marché.

De façon générale, elles ont été assez sensibles au fait que je veuille rectifier le tir dans la façon dont l’histoire du renseignement a été écrite, en rendant aux femmes leur juste place. Pour convaincre les Russes, j’ai utilisé la corde nationaliste, en leur disant que j’avais déjà interviewé deux Américaines, et que sans elles mon propos sur la guerre froide serait déséquilibré. Au final je pense que vous avez raison, toutes ont accepté plus ou moins consciemment parce que cela devait les soulager de raconter ce qu’elles ont accompli au cours de leur existence. Le fait même d’être écoutées donne une forme de réalité à ce qu’elles ont vécu et à ce qu’elles sont. D’une certaine façon, les écouter c’est déjà les reconnaître. Or la reconnaissance, c’est précisément ce qu’elles n’ont pas eu.

Pourquoi avez-vous centré vos recherches sur la guerre froide ?

Chloé Aeberhardt : Au départ, pour des raisons pragmatiques. Je me suis rendue compte que les femmes encore en activité ne parlaient pas ou trop peu : au mieux elles sont autorisées à évoquer leur parcours, le recrutement, la formation, les cas de sexisme dans les bureaux mais elles ne peuvent rien dire de précis sur leur travail. Or je tenais absolument à pouvoir raconter des dossiers, des opérations de terrain. Seules les femmes à la retraite étaient disposées à partager ce type de récits. Elles avaient travaillé entre 1960 et 1990, donc pendant la guerre froide, ce qui s’est avéré idéal, puisque c’était l’âge d’or de l’espionnage.  A l’époque, le renseignement humain était majeur, alors qu’aujourd’hui les services secrets reposent énormément sur le renseignement technologique. Ce qui m’intéressait le plus, c’était de raconter le traitement des sources humaines, donc cela tombait très bien.

Comment avez-vous réussi à retranscrire l’atmosphère de l’époque ? 

Aurélie Pollet : J’avais vraiment envie de plonger les téléspectateurs dans une ambiance la plus juste possible par rapport à la réalité de l’époque pour vraiment faire passer les informations autrement que par le texte. Il y a un gros travail de documentation derrière. Un des points important à vous dire c’est que cette série a été possible à faire en animation mais elle aurait été beaucoup plus difficile à faire en prise de vue réelle. Il aurait fallu reconstituer tous les décors de l’époque et puis les espionnes auraient refusé d’être filmées. Elles ne voulaient pas apparaitre à l’image, même si elles ont accepté de répondre à Chloé elles sont discrètes. Par exemple Gabriele, l’espionne allemande veut vraiment vivre loin de cette histoire et de son passé, Chloé a déjà eu beaucoup de mal à avoir son témoignage alors elle n’aurait jamais accepté d’être filmée. Au début la boite de production qui a contacté Chloé imaginait plus une série en prises de vues réelles et tout de suite ils se sont rendus compte que ce n’était pas possible et c’est là qu’ils m’ont contacté.

Dessin réalisé par Aurélie Pollet, extrait de l’épisode “Ludmila, dans la peau d’une autre pour le KGB”

Au début du premier épisode vous nous décrivez brièvement la vision collective des espionnes comme des femmes sexy qui couchent pour arriver à leur fin. Pourquoi avons-nous cette vision là ? 

Chloé Aeberhardt : Ce n’est pas simple. Un certain nombre de services font appel à des prostituées pour compromettre des diplomates en poste à l’étranger. Cela a existé et existe toujours. Dans un souci d’efficacité narrative, et peut-être parce que cela nourrissait leurs propres fantasmes, les scénaristes et les romanciers ont pu faire un raccourci en écrivant que ces femmes faisaient partie des services – à moins que ce ne soit le public qui ait fait l’amalgame ? Le renseignement est un univers tellement secret qu’il invite à tous les fantasmes, le droit de tuer, le sexe.

Pour vous Chloé et Aurélie, pourquoi de nombreuses femmes ont été rayées de l’histoire de l’espionnage international ?

Chloé Aeberhardt : Je pense qu’il y a une bonne raison : elles étaient beaucoup moins nombreuses que les hommes. Toutes celles que j’ai rencontrées avaient un point commun : elles étaient parmi les premières femmes dans leur service ou leur domaine d’activité. Au départ, Stella Rimington, pour le MI5, et Jonna Mendez, pour la CIA, occupaient des postes subalternes de type secrétaire. Au final, chacune à son niveau a explosé un plafond de verre. Les plus conservatrices d’entre elles ne le formuleraient pas ainsi, car elles ne veulent pas avoir l’air féministes, mais de fait, elles ont contribué au rééquilibrage des sexes dans leur domaine.

Une autre explication m’a été donnée par certains interlocuteurs masculins, qui prétendent que les femmes se valorisent moins que les hommes. Je suis toujours un peu gênée par les généralités de ce genre, et n’ai pas de réponse évidente là-dessus. Les Américaines, par exemple, sont assez fortes pour écrire leurs mémoires et monétiser leur expérience via des conférences… Il n’empêche, le fait est que nos sociétés ont plutôt tendance à mettre en valeur les hommes, surtout si cela correspond à l’imaginaire collectif et que les femmes répugnent à se gargariser de leurs exploits.

Aurélie Pollet : Yola a joué un rôle vraiment très important dans l’affaire d’exfiltration des falashas dont on parle dans l’épisode sur le Mossad. En fait ce fait historique est assez connu et il a d’ailleurs été adapté au cinéma récemment. Dans le film Yola a un rôle très secondaire et ils ne mettent pas du tout l’accent sur l’importance qu’elle a joué dans l’opération. C’est une constante. C’est aussi un milieu très militaire donc patriarcale et traditionnel. D’après Chloé ce n’est pas un milieu qui privilégie la mise en avant du rôle des femmes.

Ce qui l’a vraiment fortement marqué dans toutes ces rencontres c’est le besoin de reconnaissance de toutes ces femmes qui ont joué un rôle important mais qui n’a pas été suffisamment valorisé. Jonna Mendez passe derrière son mari, celui qui a inspiré le personnage principal du film Argo joué par Ben Affleck, alors qu’elle a eu un rôle tout aussi important que son mari dans les opérations. Mais voilà dans toutes les adaptations qui sont faites c’est souvent lui qui est mis en avant plutôt qu’elle.

Extrait de l’épisode “Jonna, Hollywood à la rescousse de la CIA” 

Extrait de l’épisode “Yola, l’hôtel du Mossad” 

Qu’elle est la rencontre qui vous a le plus marqué dans toutes ces femmes ? 

Chloé Aeberhardt : C’est très compliqué de répondre car elles m’ont toutes marquée de différentes façons. L’histoire avec Ludmila et le KGB est extraordinaire dans les faits mais aussi du point de vue de l’enquête journalistique. Je le raconte dans le livre, mais c’était assez impressionnant d’aller à Moscou pour rencontrer le KGB, d’autant qu’à l’époque les relations franco-russes étaient tendues. En outre, c’était assez troublant car les deux Russes que j’ai rencontrées ne comprenaient pas toujours mes questions. Quand je leur parlais de leur vie privée, elles appelaient ça des « questions psychologiques » et n’en voyaient pas l’intérêt. Lorsque j’ai demandé à Ludmila comment sa fille a réagi quand elle a appris que sa mère n’était pas allemande, comme elle le prétendait, mais russe, et qu’elle travaillait pour le KGB, elle m’a répondu : « Elle était fière. Fière de ce que j’avais accompli pour la patrie. » Impossible de savoir si c’était la vérité, ou une forme de propagande. En tout cas c’était assez perturbant, cette façon qu’elles avaient de cacher toute intériorité. Même à leur âge ces femmes sont toujours des soldats.

Actuellement, est-ce que le monde de l’espionnage a changé ? Ou les femmes sont-elles toujours invisibilisées ?

Chloé Aeberhardt : Il y a plus de femmes mais elles restent minoritaires sur le terrain. Le contexte a également beaucoup changé. A l’époque de la guerre froide, c’était assez simple : le monde se divisait en deux blocs. Aujourd’hui, la rivalité entre les Etats-Unis et la Russie existe encore, mais d’autres puissances économiques et culturelles comme la Chine ont émergé. Le terrorisme international contribue également à complexifier la grille de lecture. La guerre contre le terrorisme n’a pas de frontière, et l’ennemi n’est pas toujours identifié.

Aurélie Pollet : Ça bouge un petit peu mais c’est quand même loin d’être paritaire.  On en entend un peu plus parler depuis quelques années mais je pense que c’est lié au contexte global. Au sein même des agences je pense que ça reste encore très organisé autour de l’homme et très patriarcal. 

“Les espionnes racontent” diffusé sur arte a été nominé pour le festival du film d’animation d’annecy qui se tiendra cette été en mode digital !

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