Par-delà les corps imaginaires

Par-delà les corps imaginaires

Par-delà les corps imaginaires

Et si les accompagnantes sexuelles nous aidaient à repenser la place des travailleuses du sexe au sein de la société ? Et si les relations qu’elles tissent auprès de personnes en situation de handicap nous permettaient d’envisager la sexualité telle qu’elle est : un monde d’infinies possibilités ?

Lorsque Sophie s’assoit sur le lit, elle est un peu happée par la tension qui s’échappe des corps. Le sien, et celui de Paul. Elle qui travaille comme infirmière depuis des années se pensait habituée à la présence de l’autre, au contact de la peau. « Sans être dans l’intention sexuelle, j’ai toujours touché les patients comme je voudrais moi être touchée. Sans brutalité. Sans réticence non plus. » Son engagement en tant qu’accompagnante sexuelle répond à ce désir de poser un autre regard sur les corps des personnes en situation de handicap. Un regard de désir, à mille lieux des coups d’œil furtifs, empreints de pitié et de culpabilité, qu’on pose sur les autres, les différents. Sans réellement savoir qu’il n’y a rien de pire que de se sentir réduit dans les yeux de l’autre. 

Ce jour-là cependant, nous ne sommes pas à l’hôpital, et Sophie n’est plus dans le soin. « Il était très timide et je n’en menais pas large, se souvient-elle. Nous étions tous les deux coincés, à ne pas trop savoir comment faire. J’ai proposé un massage pour briser la glace, il m’a dit qu’il détestait ça ! Il y a des choses qui s’acquièrent et qui ne s’apprennent pas. » Sophie réalise que chaque handicap, chaque individu est différent. Les 4 jours de formation qu’elle a effectué avec l’APPAS étaient peut-être un peu courts, brefs et théoriques. Le retour à la réalité, la sienne, est aussi plus difficile à gérer que ce qu’elle imaginait. « On ne peut pas accompagner autant de bénéficiaires qu’on le souhaiterait, regrette-t-elle. Il y a un gros engagement psychologique. » Elle raconte combien elle a été émue par un homme, atteint de paralysie cérébrale, qui lui faisait part entre deux caresses de sa solitude et de son enfermement… « Je me suis rendue compte que j’étais sa seule visite, qu’il ne voyait jamais personne à Lyon! Ça m’a détruite. »

On ne s’improvise pas travailleuse du sexe. Prendre du recul, rester humble et savoir qu’une heure et demie de plaisir donné ne règlera pas tous les problèmes demande du temps, de la pratique aussi. La gestion de l’autre et de sa solitude sont des choses que ces ouvrières du corps et de l’esprit donnent l’impression de mieux assumer, parce qu’elles connaissent ce terrain depuis longtemps. Cybèle, qui se définit comme escort depuis plusieurs années, plaide pour un rapprochement entre tou.te.s les travailleuses du sexe : « Il faut une redéfinition de la notion de proxénétisme pour que nous puissions travailler ensemble – notamment en créant des regroupements de travailleur.euses qui dispenseraient elles-mêmes des formations – et contribuer à améliorer l’offre des services sexuels aux personnes en situation de handicap. »

Cela permettrait surtout d’ouvrir les formations d’accompagnant.e.s sexuel.le.s. à des sexualités plus diverses ; à des discours moins hétéronormés. « Souvent avec les personnes en situation de handicap, nous explorons des relations un peu différentes, raconte Cybèle. Nous avons besoin d’écouter les corps, ses différentes fonctionnalités. C’est beau d’avoir besoin d’imagination et de créativité dans les rapports sexuels… Comme lorsqu’on utilise des objets et qu’on essaie de les customiser. Nous essayons aussi de contourner l’injonction à la pénétration, de chercher d’autres voies et d’être dans la recherche du plaisir pur. C’est militant, queer et agréable. De cette manière, j’ai vraiment l’impression d’exercer un art. »

Au sein de l’association Corps Solidaires, basée en Suisse, on prend très à cœur cette diversité sexuelle. « Au cours de la formation, nous invitons les personnes à être les plus authentiques possible notamment concernant leur appartenance sexuelle, explique Alice, formatrice au sein de cette organisation et accompagnante en région lyonnaise. Nous les amenons à s’affirmer, à dire si elles sont hétéros, gays, transsexuelles ; si elles aiment le BDSM, le massage tantrique, tel ou tel type de pénétration… Une fois que nous connaissons les possibilités de tout un chacun, il est plus facile de les aiguiller vers les bénéficiaires. »

Mais alors une autre problématique se pose. Ce sont parfois les kinés qui font appel aux accompagnantes sexuelles, parfois les parents ou les amis… Qui ne savent pas toujours quelles sont les préférences sexuelles de leurs patients et de leurs proches. « Hier j’ai fait un entretien préalable avec un jeune homme autiste, raconte Cyblèle, et j’ai réalisé que sa mère poussait énormément pour qu’une relation ait lieu. A un moment j’ai tenté de comprendre s’il était vraiment intéressé par ce qui était en train de se passer. Je lui ai demandé qui est-ce qui l’attirait : les femmes ou les hommes ? Il a répondu : les deux. » Est-ce que cette question-là a été posée avant ? Cybèle ne le pense pas. Or, le risque de se tromper est trop important pour qu’on se permette de ne pas demander. Et comme dans toutes les familles, les parents projettent parfois sur leurs enfants leur vision d’une sexualité réussie. « C’est vrai qu’un certain nombre d’entre eux m’invitent à prendre le thé juste après une séance, confie Alice en souriant. Je vois bien qu’ils veulent savoir ce qu’il s’est passé. Et il y a ce présupposé, cette question implicite mais tellement criante : alors il bande bien mon fils ? » 

Il y a plusieurs mois, Cybèle taille la route jusqu’en région parisienne. Les parents d’un jeune homme cherchent désespérément une accompagnante expérimentée après plusieurs déconvenues. « Ils m’ont raconté qu’elles n’avaient pas su s’y prendre, explique Cybèle. Mais au cours de notre relation je me suis rendue compte que le jeune homme n’avait pas d’érection… Or, cette poussée pour la pénétration frustrait bien plus les parents que leur fils ! Lui souhaitait simplement qu’on reste collés l’un contre l’autre et qu’on laisse défiler la playlist. » Les parents ne l’ont jamais rappelée, s’imaginant floués une fois de plus…

Cette incapacité à répondre à la sacro-sainte injonction à la pénétration peut être très difficile à assumer et peut plonger certains individus dans un profond désarroi.  « On leur explique que la sexualité ne tourne pas forcément autour de cet absolu, reprend Alice. Ils ont une bouche, des doigts, une sensualité, des mots, un regard… tous pénétrants. J’ai d’ailleurs offert le livre de Martin Page, Au-delà de la pénétration, à l’un de ces bénéficiaires pour alimenter sa réflexion. »

Ce livre appelle en effet à envoyer balader les normes sexuelles, redécouvrir les corps et comprendre que les sexualités sont plurielles. Des pistes de réflexion chères à l’association Corps Solidaires, qui devait organiser à Lyon les premières rencontres de l’accompagnant sexuel d’Europe les 8,9 et 10 mai. Le Coronavirus est passé par là, mais ce n’est que partie remise : « On réalise qu’on est plusieurs à avoir un savoir-faire, il nous faut partager nos expériences au sein des différents pays européens. Entre accompagnants sexuels mais aussi avec d’autres travailleuses du sexe qui ont ce rôle depuis très longtemps. »

La nécessité de se positionner sur la prostitution permettrait aussi d’évacuer un postulat validiste qui accorderait des droits aux personnes en situation de handicap et pas aux autres. « A partir du moment où l’on pense qu’une personne en situation de handicap mérite plus d’être accompagnée qu’un individu ordinaire, on est dans le validisme, affirme Cybèle. Certaines accompagnantes refusent par exemple d’assister des personnes non-voyantes en disant que ce handicap n’est pas un obstacle à la vie affective. Mais qu’en savent-elles ? Qu’est-ce que cela signifie ? » Pour Cybèle, ces réflexions reflètent à la fois le validisme et la putophobie ambiants : « Ces accompagnantes refusant de s’affirmer travailleuses du sexe, c’est sans doute pour cette raison qu’elles se pensent plus utiles auprès de personnes avec un handicap lourd. Mais c’est une vision très misérabiliste. Et à partir du moment où on trace une ligne entre les gens de toute façon on est dans la discrimination. »

C’est pour en finir avec cette différenciation que des accompagnant.e.s, escorts et prostitué.e.s refusent la rédaction d’une législation spécifique qui permettrait aux personnes en situation de handicap, et à elles seules, d’avoir accès à un service sexuel. « Il s’agit une nouvelle fois de séparer les valides des non-valides, comme s’ils n’avaient pas les mêmes besoins, réagit Cybèle. C’est totalement déshumanisant. »

Par Jennifer Simoes

Biblio

Assistance sexuelle et handicaps, de Françoise Vatré et Catherine Agthe Diserens. Editions Chronique Sociale.

Mon corps, moi et les autres, brochure éditée par l’AFFA et le Planning Familial. 

Femme, nature et culture : Je (ne) suis (pas) une écoféministe

Femme, nature et culture : Je (ne) suis (pas) une écoféministe

Femme, nature et culture : Je (ne) suis (pas) une écoféministe

Lorsque j’étais enfant, j’aimais m’asseoir sur le toit de tuiles en contrebas de la fenêtre de ma chambre, sur ces tuiles roses et sèches, typiques des maisons du sud de la France. Je regardais, émerveillée, les collines au loin développant sur des kilomètres leur garrigue, leur pinède et ces nuances de verts constamment réagencées par la danse des nuages. Cette majestueuse architecture, ces cathédrales de calcaire. Bercée par le chant des cigales, je m’effaçais dans la chaleur du soleil  et les limites de mon corps, jusque-là imposées par mon épiderme, s’oubliaient, s’élargissaient, jusqu’à contenir la nature qui m’entourait. Je n’étais pas moi, j’étais tout. Le ciel, la nature, le soleil. Une pulsation de vie sans forme ni entrave. Je n’étais pas une fille, j’étais juste moi. Etre une fille, ou plutôt être une femme, c’est venu après.

Ce n’est pas un hasard si mon travail de chercheuse en sociologie environnementale vise à déconstruire le dualisme humain/nature et les croyances culturelles nous séparant de notre environnement. J’ai découvert l’écoféminisme en cherchant à comprendre ma place dans le monde, mon identité de femme au sein d’un environnement naturel. Parler de l’écoféminisme, c’est parler de notre besoin de nature aujourd’hui, c’est parler de ce que signifie être femme et de ce que signifie l’être dans la nature. C’est parler de la femme sauvage qui résonne en chacune.

© Annika von Hausswolff, Back to Nature, 1993

Ecoféminisme et spiritualité

Commençons par un peu d’histoire. L’écoféminisme, terme issu de la contraction d’écologie et de féminisme, est un courant de pensée associant deux formes de domination : la domination de l’homme sur la femme et la domination de l’être humain sur la nature. L’expression a été introduite par Françoise d’Eaubonne dans un ouvrage de 1974 intitulé Le féminisme ou la mort. Lors de ses débuts dans les années 1970, l’écoféminisme s’imprègne de l’idéologie contre-culturelle et du mouvement hippie. Le retour de la femme à la nature se veut mystique, affirmant un lien ancestral perçu comme unique, sacré et exclusif. On pense alors que les femmes possèdent une connexion à l’environnement dont les hommes sont dépourvus.

En 1978, l’auteure américaine Mary Daly décrit le mouvement en ces termes : « Il s’agit des femmes faisant l’expérience d’elles-mêmes, s’aimant et se recréant tout en recréant le cosmos. Il s’agit de nous déposséder, de nous inspirer, d’entendre l’appel du sauvage, de verbaliser notre sagesse et de tisser la tapisserie universelle de notre genèse et de notre perte. » Cette période, allant environ de 1970 à 1980, constitue une première vague écoféministe. Elle est principalement axée sur le spirituel, et sur la connexion à la nature par le corps et les sens (la féministe américaine Starhawk parlait d’une spiritualité émanant de la Terre). Alors que l’homme est associé à la sphère de l’intellect et de la raison, la femme, elle, est associée au côté animal, émotionnel et intuitif. La notion de féminin divin, aka la déesse qui réside en chacune, vient en partie de là. Mais cette période, tout en glorifiant l’union de la femme à l’environnement, renforça aussi certaines croyances et certains stéréotypes autant sur la femme que sur la nature. Une de ces croyances est que la femme et la nature partagent des caractéristiques spécifiques, dites ‘féminines’. Toutes deux sont nourricières, généreuses, créatrices, porteuses de vie mais aussi sauvages, chaotiques, cycliques ou destructrices, tour à tour ange et démon. Cette dimension spirituelle sera profondément critiquée par la deuxième vague écoféministe permettant ainsi aux femmes de redéfinir leur relation à l’environnement.

       Imágen de Yágul, Ana Mendieta, 1973/2018

Arbol de Vida, Ana Mendieta, 1977

Ecoféminisme et dualité

Dès 1980, dans un ouvrage intitulé The Death of Nature, Carolyn Merchant dénonce le lien femme-nature comme étant une construction sociale. Selon elle, penser que les femmes partagent une connaissance spécifique de la nature et un talent inné pour en prendre soin est une erreur. Prôner un lien unique entre la femme et la nature, c’est nier l’appartenance de tous les êtres humains, quelque soit leur sexe, à la Terre.  Au lieu de mettre en corrélation le statut social de la femme et celui de l’environnement, l’écoféminisme moderne reconnaît que la femme possède des qualités à la fois masculines et féminines et qu’il lui appartient de choisir et déterminer sa relation, ou absence de si elle le souhaite, à la nature. Le discours écoféministe moderne s’élargit alors pour inclure l’homme et se teinte de politique pour mieux s’inscrire dans le débat écologique. Plus que l’homme, cet autre masculin, c’est l’esprit patriarcal inhérent à la culture occidentale qui est à présent visé. Le discours écoféministe s’oriente vers les dichotomies et séparations générées par l’héritage occidental.

Le dualisme entre nature et culture, un concept qui définit l’être humain et la nature comme séparés, est un filtre mental que nous surimposons à toute expérience avec la nature. C’est le mode par défaut de notre regard occidental. On a tendance à voir la ville et la nature comme différents et opposés, l’être humain comme supérieur aux plantes et aux animaux, ou les inventions modernes (voiture, smartphone, plastique, ordinateur, etc.) comme non-naturelles. On crée une barrière entre soi et la nature. Si ces concepts nous semblent évidents aujourd’hui (« Bien sûr, mon iPhone n’est pas naturel ! »), ils ne sont pas une vérité en soi, et il ne faut pas oublier qu’ils ne sont qu’une manière de voir le monde parmi tant d’autres. Lors de recherches récentes que j’ai faites en Australie, j’ai plus appris sur la nature par la culture aborigène que par la culture australienne occidentale. L’activiste aborigène Fabienne Bayet explique que la nature est la culture des peuples aborigènes. C’est dans ses arbres, ses sillons, dans ses orages, ses saisons, qu’ils établissent l’histoire, littéralement au sens de narration, de leur civilisation. Cette citation de Standing Bear, philosophe Sioux d’Amérique du Nord, illustre également cela : « Nous ne voyons pas les vastes plaines, les belles collines ondoyantes et les entrelacs de rivières et de végétation comme ‘sauvages’. Ce n’est qu’aux yeux de l’homme blanc que la nature est perçue comme telle, et seulement à ses yeux, que la terre est ‘infestée’ d’animaux ‘menaçants’ et de peuples ‘barbares’. A nos yeux, la nature est bienveillante. » Ainsi, l’être humain occidental est le seul spécimen vivant capable de faire partie de la nature tout en s’en croyant séparé. C’est pourquoi un nombre croissant de scientifiques, dont Val Plumwood, écoféministe australienne et auteure de Feminism and the Mastery of Nature, critique toutes les dichotomies issues de la culture occidentale, femme/homme, nature/culture, intellect/émotion ou encore individuel/universel, comme faisant la force de l’esprit patriarcal et étant source d’aliénation.

Woman Rising/Sky, Mary Beth Edelson, 1988

   Goddess Head, Mary Beth Edelson, 1975

Femme sauvage, etc.

Ainsi, l’écoféminisme est plus un mouvement de pensée qu’un courant pratique. Il ne propose pas tant des solutions à la crise environnementale qu’il offre une possibilité de repenser la manière dont certains grands problèmes dans ce monde sont gérés. Ce qui reste, au final, c’est ce lien entre femme et nature, et ce que chacune décide d’en faire. Oui, j’aime la nature, je la respecte et la défends. Et pourtant, j’ai du mal avec l’écoféminisme. D’abord parce que je n’aime pas les étiquettes, aussi intéressantes soient-elles, ensuite parce que je trouve que cela nous enferme dans une relation cérébrale à la nature. Le dualisme humain/nature, notre manière scindée de voir la vie,  le monde extérieur commence là où mon épiderme finit, tout ce qui n’est pas mon corps est autre, étranger, menaçant, ennemi, ces croyances naissent du langage. Des mots. Cette manière de voir le monde s’inscrit dans l’enfant dès qu’il apprend à parler et à lire. Que reste-t-il dans le silence ? Que signifie être humain, être femme, être écoféministe dans le silence ? Où vont les mots ? Et quelle réalité ont-ils face à la vie, à la sensation d’être vivant ?

L’écoféminisme a apporté et apporte des choses belles et positives dans le monde afin de faire évoluer les consciences. Mais ce n’est qu’un outil, un panneau signalétique indiquant une voie à suivre. Le chemin se poursuit seul, loin des idéologies. Pour nombre de chercheurs aujourd’hui, il s’agit de court-circuiter l’esprit pensant qui cherche à mettre des étiquettes sur toutes les choses qu’il voit, de faire taire le brouhaha mental et d’appréhender ce qui se trouve devant soi de façon neutre, apaisée, silencieuse afin de toucher à l’authenticité. Elizabeth Dickinson, sociologue à l’université de Caroline du Nord à Chapel Hill, a créé le terme de non-verbalisation (non-naming) pour décrire une expérience de la nature par les sens. Les mots divisent, le silence unifie. Le combat écoféministe au XXIe siècle n’est plus contre le patriarcat mais contre le civilisé, la société, et la culture qui enferment dans des moules réducteurs et des attentes extérieures. La femme sauvage, ce concept élaboré par Clarissa Pinkola Estes, renvoie à la nature instinctive, créative et vitale qui s’exprime en chacune. La femme sauvage, comme la nature sauvage, est victime de la civilisation.

Alors qu’est-ce qu’être écoféministe aujourd’hui ? Et que signifie être une femme sauvage ? Je ne sais pas. Mais je sais que le monde est plus beau pris dans sa globalité, et la vie plus facile lorsque j’étends mon identité propre à sa multitude. Ma respiration semble plus fluide lorsque j’honore l’interconnexion de tout être vivant à la planète, pas un au-dessus, un au-dessous, mais tous sur un pied d’égalité. Alors, j’essaie de faire la paix avec ma part d’ombre. J’essaie d’accepter mes contradictions, ma masculinité, ma féminité. Je continue de lutter pour faire la différence entre le brouhaha ambiant et ma voix propre. Et c’est souvent dans le silence de la nature que je l’entends le mieux. Je ne suis pas une femme. Je suis l’enfer.

 

 

 

Par Mélusine Martin

Illustration – BOSQUETRO

Récit d’histoires oubliées « Les espionnes racontent »

Récit d’histoires oubliées « Les espionnes racontent »

Récit d’histoires oubliées « Les espionnes racontent »

Et si les figures de l’espionnage international étaient des femmes ? Chloé Aeberhardt a décidé de mener l’enquête il y a quelques années et a publié en 2017 « Les espionnes racontent » (Robert Laffont). Aujourd’hui retranscrit en mini-série sur Arte, c’est Aurélie Pollet qui nous plonge dans l’univers de ces femmes qui ont donné leurs vies à leur pays. C’est grâce à leurs confidences, leurs opérations spéciales mais aussi aux faits historiques que nous pouvons enfin reconstruire l’histoire complète de l’espionnage. Entretien croisé avec Chloé l’autrice et Aurélie la réalisatrice de la série « Les espionnes racontent ».

Pourquoi avoir choisi de parler des espionnes ?

Chloé Aeberhardt : Au début je n’avais pas le projet d’en faire un livre, ni autre chose. J’étais journaliste indépendante, je travaillais notamment pour la presse féminine et j’étais toujours en train de chercher des idées de sujets. En 2010 les Américains ont identifié et expulsé 10 espions russes parmi lesquels une jeune femme qui s’appelait Anna Chapman et qui correspondait parfaitement aux clichés de l’espionne telle qu’elle est représentée dans la fiction : plantureuse, rousse aux yeux verts, très belle. Comme le public raffole des histoires d’espionnage, les médias se sont emparés de l’affaire, et de cette femme si photogénique en particulier. D’ailleurs moi la première puisque je travaillais pour un magazine féminin qui n’était pas féministe.

Je me suis penchée sur elle, j’ai essayé de comprendre qui elle était et comment elle opérait sur le sol américain. À cette occasion j’ai interviewé un ancien des services secrets français qui m’a raconté comment ce type d’agent de renseignements travaillait. Nous avons discuté longtemps. Je me suis dit qu’au-delà du cas Chapman, la question du rôle joué par les femmes dans le renseignement méritait d’être traitée plus largement. D’autant que dans mes recherches je me suis rendue compte qu’il y avait très peu de littérature sur le sujet – surtout des livres d’historiens, souvent des hommes, qui s’intéressaient toujours aux mêmes figures comme Mata Hari ou Josephine Baker. Ils avaient tendance à entretenir le mythe de la séductrice, ou de l’espionne qui pratique l’espionnage par « goût de l’aventure », « romantisme ». J’ai décidé d’écrire le portrait de ces femmes en les rencontrant et en leur donnant la parole. Je voulais voir si la réalité correspondait vraiment au mythe. Je me doutais bien que ce ne serait pas toutes des bombes à fortes poitrines qui faisaient l’amour à tout va. Je me suis dis « je vais quand même vérifier » (rires). 

Aurélie Pollet : Ma mission dans l’aventure c’était d’adapter le livre de Chloé en film d’animation. J’ai rencontré Chloé grâce à la société de production qui nous a mise en relation. L’idée c’était de retranscrire ce qui est déjà dans son livre, par exemple le fait qu’elle se mette en scène en train de rencontrer ces femmes qu’elle a découvert à travers le monde. Elle a vraiment mené une enquête journalistique assez pointue pour pouvoir accéder à toutes ces personnes qui ne sont pas forcément faciles d’accès. L’idée c’était aussi de retranscrire son travail journalistique dans la série. Evidemment de faire les portraits de ces femmes mais aussi de dévoiler son travail de recherche.

Combien de temps avez-vous mis à réaliser la série ? 

Aurélie Pollet : La réalisation de la série a été un long travail. C’était passionnant alors je ne vais vraiment pas me plaindre. On a mis plus d’un an à la faire. On était une équipe réduite donc notre process c’était déjà de commencer par les textes. Avec Chloé on a travaillé à l’adaptation des textes pour qu’ils soient conformes au format du film d’animation. On a vraiment calibré les textes pour une narration en six minutes avec les contraintes de fluidité qui vont avec. Cela implique de couper pas mal de choses de l’enquête journalistique de base et donc de faire des choix. C’est pour ça aussi que c’est intéressant de lire son livre parce que ça permet de vraiment rentrer en profondeur dans chacune des histoires.

Ensuite une fois que tous les textes sont bien calibrés moi j’ai fait toutes les illustrations, tous les décors, j’ai créé les personnages et j’ai fait le story board. J’ai aussi fait l’animatique c’est-à-dire que c’est comme un film d’animation mais vraiment synthétique avec les mouvements de base, sans rentrer dans l’animation en détails. Et ensuite j’ai travaillé avec deux animateurs qui ont fais toutes les animations de la série. On était vraiment une petite équipe avec en plus la personne qui s’occupe de la musique et des sons.

Comme vous le disiez Chloé c’est un monde secret, j’imagine que vous avez passé beaucoup de temps à chercher ces femmes ?

Chloé Aeberhardt : Oui. Oui oui ! Entre le moment où j’ai commencé mon enquête jusqu’à la publication du livre, 5 ans se sont écoulés. L’immense majorité des 5 ans ont été consacrés à la recherche plus qu’à l’écriture. Il y avait deux cas de figure. Certaines femmes étaient devenues des personnages publics et étaient faciles à trouver comme Stella Rimington, l’ex-patronne du MI5. On ne l’a pas retenue pour la série mais elle apparait dans le livre. Il y a aussi Gabriele Gast, l’Allemande qui a été la taupe des services Est-Allemand en Allemagne de l’Ouest : elle a été emprisonnée puis jugée et elle a écrit ses mémoires donc c’est quelqu’un de public. Ces femmes-là il a fallu les convaincre et paradoxalement ce n’était pas les plus faciles ! Autrice de best-sellers, Stella Rimington n’avait pas grand chose à gagner à me parler. Quant à Gabriele Gast, ces 17 ans passés à travailler pour la Stasi correspondent à une période douloureuse de sa vie, elle a fait son travail thérapeutique en écrivant son livre et maintenant elle ne veut plus en entendre parler. Voilà pour les personnalités publiques.

Après il y avait toutes celles dont j’ignorais l’existence et qu’il a fallu que je trouve. J’ai commencé par constituer un réseau d’anciens officiers de renseignement français, qui ont contacté leurs anciens contacts étrangers pour savoir s’ils avaient travaillé avec des femmes. Il s’agissait de gagner la confiance d’un premier cercle pour qu’ensuite ils m’ouvrent leurs carnets d’adresses et que peu à peu des amis, des amis d’amis… trouvent une femme. Qu’il fallait ensuite réussir à convaincre….

Pour certaines, votre rencontre leur faisaiENt-elleS du bien ?

Chloé Aeberhardt : C’est une bonne question. Dans le livre je m’interroge là-dessus car presque toutes m’ont offert un cadeau à la fin de notre rencontre. Je trouvais étrange qu’elles me remercient alors que c’étaient elles qui m’avaient donné quelque chose. C’est donc que de leur point de vue il y avait eu un échange… Je ne sais pas exactement ce qui a poussé chacune à me parler. Je soupçonne Gabriele Gast d’avoir accepté pour se débarrasser de moi – cela faisait deux ans que je la sollicitais ! Avec elle, le discours féministe n’a pas trop mal marché.

De façon générale, elles ont été assez sensibles au fait que je veuille rectifier le tir dans la façon dont l’histoire du renseignement a été écrite, en rendant aux femmes leur juste place. Pour convaincre les Russes, j’ai utilisé la corde nationaliste, en leur disant que j’avais déjà interviewé deux Américaines, et que sans elles mon propos sur la guerre froide serait déséquilibré. Au final je pense que vous avez raison, toutes ont accepté plus ou moins consciemment parce que cela devait les soulager de raconter ce qu’elles ont accompli au cours de leur existence. Le fait même d’être écoutées donne une forme de réalité à ce qu’elles ont vécu et à ce qu’elles sont. D’une certaine façon, les écouter c’est déjà les reconnaître. Or la reconnaissance, c’est précisément ce qu’elles n’ont pas eu.

Pourquoi avez-vous centré vos recherches sur la guerre froide ?

Chloé Aeberhardt : Au départ, pour des raisons pragmatiques. Je me suis rendue compte que les femmes encore en activité ne parlaient pas ou trop peu : au mieux elles sont autorisées à évoquer leur parcours, le recrutement, la formation, les cas de sexisme dans les bureaux mais elles ne peuvent rien dire de précis sur leur travail. Or je tenais absolument à pouvoir raconter des dossiers, des opérations de terrain. Seules les femmes à la retraite étaient disposées à partager ce type de récits. Elles avaient travaillé entre 1960 et 1990, donc pendant la guerre froide, ce qui s’est avéré idéal, puisque c’était l’âge d’or de l’espionnage.  A l’époque, le renseignement humain était majeur, alors qu’aujourd’hui les services secrets reposent énormément sur le renseignement technologique. Ce qui m’intéressait le plus, c’était de raconter le traitement des sources humaines, donc cela tombait très bien.

Comment avez-vous réussi à retranscrire l’atmosphère de l’époque ? 

Aurélie Pollet : J’avais vraiment envie de plonger les téléspectateurs dans une ambiance la plus juste possible par rapport à la réalité de l’époque pour vraiment faire passer les informations autrement que par le texte. Il y a un gros travail de documentation derrière. Un des points important à vous dire c’est que cette série a été possible à faire en animation mais elle aurait été beaucoup plus difficile à faire en prise de vue réelle. Il aurait fallu reconstituer tous les décors de l’époque et puis les espionnes auraient refusé d’être filmées. Elles ne voulaient pas apparaitre à l’image, même si elles ont accepté de répondre à Chloé elles sont discrètes. Par exemple Gabriele, l’espionne allemande veut vraiment vivre loin de cette histoire et de son passé, Chloé a déjà eu beaucoup de mal à avoir son témoignage alors elle n’aurait jamais accepté d’être filmée. Au début la boite de production qui a contacté Chloé imaginait plus une série en prises de vues réelles et tout de suite ils se sont rendus compte que ce n’était pas possible et c’est là qu’ils m’ont contacté.

Dessin réalisé par Aurélie Pollet, extrait de l’épisode “Ludmila, dans la peau d’une autre pour le KGB”

Au début du premier épisode vous nous décrivez brièvement la vision collective des espionnes comme des femmes sexy qui couchent pour arriver à leur fin. Pourquoi avons-nous cette vision là ? 

Chloé Aeberhardt : Ce n’est pas simple. Un certain nombre de services font appel à des prostituées pour compromettre des diplomates en poste à l’étranger. Cela a existé et existe toujours. Dans un souci d’efficacité narrative, et peut-être parce que cela nourrissait leurs propres fantasmes, les scénaristes et les romanciers ont pu faire un raccourci en écrivant que ces femmes faisaient partie des services – à moins que ce ne soit le public qui ait fait l’amalgame ? Le renseignement est un univers tellement secret qu’il invite à tous les fantasmes, le droit de tuer, le sexe.

Pour vous Chloé et Aurélie, pourquoi de nombreuses femmes ont été rayées de l’histoire de l’espionnage international ?

Chloé Aeberhardt : Je pense qu’il y a une bonne raison : elles étaient beaucoup moins nombreuses que les hommes. Toutes celles que j’ai rencontrées avaient un point commun : elles étaient parmi les premières femmes dans leur service ou leur domaine d’activité. Au départ, Stella Rimington, pour le MI5, et Jonna Mendez, pour la CIA, occupaient des postes subalternes de type secrétaire. Au final, chacune à son niveau a explosé un plafond de verre. Les plus conservatrices d’entre elles ne le formuleraient pas ainsi, car elles ne veulent pas avoir l’air féministes, mais de fait, elles ont contribué au rééquilibrage des sexes dans leur domaine.

Une autre explication m’a été donnée par certains interlocuteurs masculins, qui prétendent que les femmes se valorisent moins que les hommes. Je suis toujours un peu gênée par les généralités de ce genre, et n’ai pas de réponse évidente là-dessus. Les Américaines, par exemple, sont assez fortes pour écrire leurs mémoires et monétiser leur expérience via des conférences… Il n’empêche, le fait est que nos sociétés ont plutôt tendance à mettre en valeur les hommes, surtout si cela correspond à l’imaginaire collectif et que les femmes répugnent à se gargariser de leurs exploits.

Aurélie Pollet : Yola a joué un rôle vraiment très important dans l’affaire d’exfiltration des falashas dont on parle dans l’épisode sur le Mossad. En fait ce fait historique est assez connu et il a d’ailleurs été adapté au cinéma récemment. Dans le film Yola a un rôle très secondaire et ils ne mettent pas du tout l’accent sur l’importance qu’elle a joué dans l’opération. C’est une constante. C’est aussi un milieu très militaire donc patriarcale et traditionnel. D’après Chloé ce n’est pas un milieu qui privilégie la mise en avant du rôle des femmes.

Ce qui l’a vraiment fortement marqué dans toutes ces rencontres c’est le besoin de reconnaissance de toutes ces femmes qui ont joué un rôle important mais qui n’a pas été suffisamment valorisé. Jonna Mendez passe derrière son mari, celui qui a inspiré le personnage principal du film Argo joué par Ben Affleck, alors qu’elle a eu un rôle tout aussi important que son mari dans les opérations. Mais voilà dans toutes les adaptations qui sont faites c’est souvent lui qui est mis en avant plutôt qu’elle.

Extrait de l’épisode “Jonna, Hollywood à la rescousse de la CIA” 

Extrait de l’épisode “Yola, l’hôtel du Mossad” 

Qu’elle est la rencontre qui vous a le plus marqué dans toutes ces femmes ? 

Chloé Aeberhardt : C’est très compliqué de répondre car elles m’ont toutes marquée de différentes façons. L’histoire avec Ludmila et le KGB est extraordinaire dans les faits mais aussi du point de vue de l’enquête journalistique. Je le raconte dans le livre, mais c’était assez impressionnant d’aller à Moscou pour rencontrer le KGB, d’autant qu’à l’époque les relations franco-russes étaient tendues. En outre, c’était assez troublant car les deux Russes que j’ai rencontrées ne comprenaient pas toujours mes questions. Quand je leur parlais de leur vie privée, elles appelaient ça des « questions psychologiques » et n’en voyaient pas l’intérêt. Lorsque j’ai demandé à Ludmila comment sa fille a réagi quand elle a appris que sa mère n’était pas allemande, comme elle le prétendait, mais russe, et qu’elle travaillait pour le KGB, elle m’a répondu : « Elle était fière. Fière de ce que j’avais accompli pour la patrie. » Impossible de savoir si c’était la vérité, ou une forme de propagande. En tout cas c’était assez perturbant, cette façon qu’elles avaient de cacher toute intériorité. Même à leur âge ces femmes sont toujours des soldats.

Actuellement, est-ce que le monde de l’espionnage a changé ? Ou les femmes sont-elles toujours invisibilisées ?

Chloé Aeberhardt : Il y a plus de femmes mais elles restent minoritaires sur le terrain. Le contexte a également beaucoup changé. A l’époque de la guerre froide, c’était assez simple : le monde se divisait en deux blocs. Aujourd’hui, la rivalité entre les Etats-Unis et la Russie existe encore, mais d’autres puissances économiques et culturelles comme la Chine ont émergé. Le terrorisme international contribue également à complexifier la grille de lecture. La guerre contre le terrorisme n’a pas de frontière, et l’ennemi n’est pas toujours identifié.

Aurélie Pollet : Ça bouge un petit peu mais c’est quand même loin d’être paritaire.  On en entend un peu plus parler depuis quelques années mais je pense que c’est lié au contexte global. Au sein même des agences je pense que ça reste encore très organisé autour de l’homme et très patriarcal. 

“Les espionnes racontent” diffusé sur arte a été nominé pour le festival du film d’animation d’annecy qui se tiendra cette été en mode digital !

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Le roman qui vous prend en « Otages »

Le roman qui vous prend en « Otages »

Le roman qui vous prend en “Otages” 

Nina Bouraoui, autrice du roman “Otages”. Photo ©Francesca Mantovani 

C’est l’histoire banale d’une femme banale. Immergés en plein coeur de ses pensées, ses secrets, son quotidien et ses angoisses le personnage principal de ce roman reflète plus que jamais les inégalités de notre société, ses failles. Sorti au tout début de l’année 2020, « Otages » est un roman signé Nina Bouraoui. L’autrice nous raconte avec brio l’histoire fictive d’un destin brisé, celui de Sylvie Meyer, 53 ans, mère de deux enfants et séparée de son mari depuis 1 an.

Avant d’être publié aux éditions JC Lattès, Nina Bouraoui a écrit « Otages » à l’occasion du Paris des Femmes, un festival dédié aux autrices. Le court texte introductif nous apprend que la pièce de théâtre, rencontrant un fort succès, a été jouée dans de nombreux théâtres dont le Théâtre du Point du Jour à Lyon. L’autrice poursuit :

« Le destin de mon héroïne ne cessant de se raccorder au chaos du monde, j’ai écrit une nouvelle version, inspirée puis échappée du théâtre en hommage aux otages économiques et amoureux que nous sommes. » 

Pour renforcer l’immersion dans le quotidien de Sylvie Meyer, Nina Bouraoui a entièrement écrit son récit à la première personne. C’est Sylvie qui nous parle et nous fait ressentir ses émotions. Tout commence par son histoire sans folie avec son mari, les circonstances de leur rupture et leur vie vécue d’un amour qui ne se manifeste que trop rarement. Le récit avance et nous comprenons davantage le mal-être de cette femme.

Un deuxième homme intervient, Victor Andrieu, le patron de la Cagex, l’entreprise de caoutchouc dans laquelle Sylvie travaille depuis 21 ans. Ici c’est une emprise presque viscérale que cette homme exerce sur elle. Les longs monologues de Victor Andrieu nous le prouve puisqu’il est l’auteur non seulement des questions mais aussi des réponses de Sylvie :

« Vous savez à quel point je vous fais confiance ? N’est-ce pas ? Vous le savez Sylvie ? Et j’ai une morale. Si vous m’aidez je vous protégerais. C’est le contrat entre nous. » 

Chargée de faire des classements sur les performances de ses collègues, de les observer toute la journée, Sylvie est entrainée dans une spirale qui ne cesse de continuer de la broyer. Tantôt fière de cette mission, tantôt écoeurée Sylvie craque. 

L’avancé de la forme du récit nous pousse à comprendre les motivations de Sylvie Meyer à commettre cette acte. A travers son histoire avec son patron, elle parle aussi de son mari. Comme pour le justifier de sa fuite et pour elle de sa dégringolade. Lors de la prise d’otage Sylvie prend le dessus et nous lisons, presque écoutons, tout ce qu’elle a sur le coeur. 

Ce n’est pas un coup de tête, ni un coup de folie. Lors de la lecture de ce livre nous ne pouvons nous empêcher de ressentir de l’empathie pour cette femme. Son acte a été définit par une vie de sacrifice et de blessures. Nous sommes non seulement les témoins d’un morceau de vie de Sylvie mais aussi les témoins des nombreuses figures masculines qui ont détruit sa vie. C’est une critique d’un système économique toujours plus productif et manipulateur ainsi que d’un système judiciaire violent envers les femmes. 

Ce livre est d’une justesse incroyable et nous permet surement de nous libérer un peu de notre société.

 

Nina Bouraoui est une romancière française, autrICe de nombreux livres à succès. A travers ses ouvrages elle aborde différents thèmes : l’identité, le déracinement, le désir, ou encore l’homosexualité. Ces premiers romans datent des années 90 et parlent déjà des conditions des femmes entremêlées avec d’autres sujets comme la mort ou la guerre. 

Self Made : Inspirée par la vie de Madame CJ Walker.

Self Made : Inspirée par la vie de Madame CJ Walker.

Self Made : Inspirée par la vie de Madame CJ Walker.

Self Made, une série écrite, réalisée et produite par des femmes noires américaines, ressuscite l’héritage de l’une des figures les plus marquantes du 20è siècle. Madame CJ Walker, une femme née de parents esclaves qui a construit un empire commercial de soins pour cheveux. Intronisée au Temple de la Renommée Nationale des femmes, lieu de la convention de 1848 sur le droit de la femme.

Depuis vendredi 20 mars vous pouvez retrouver sur Netflix la mini-série : « Self Made : Inspirée par la vie de Madame CJ Walker », basée sur la biographie On Her Own Ground de A’Lelia Bundles arrière-arrière-petite-fille de Sarah Walker. Cette femme est l’une des personnalités qui a le plus marqué les années 1900 en tant que première millionnaire autodidacte américaine. Pourtant, elle est à peine connue du grand public, comme c’est le cas avec de nombreuses figures historique étant des femmes noires. Née esclave dans des plantations de cotons en Louisiane et par la suite libérée, Walker était blanchisseuse avant de rencontrer Addie Munroe qui lui transmettra sa passion pour les soins des cheveux des femmes noires. En plus de développer son empire de la beauté, madame Walker continue l’entreprenariat et la philanthropie et travaille avec ardeur pour permettre à d’autres femmes noires de gagner elles-mêmes de l’argent en étant autre chose que domestique.

Une série aux multiples enjeux

Pendant 25 ans, Kasi Lemmons l’une des réalisatrices de la série voyage, s’immisce dans la vie de Sarah Walker pour nous déballer le colorisme et la misogynie dont Sarah a souffert au cours de la construction de son empire. Walker a rencontré des préjugés raciaux et de genres, ainsi que des trahisons personnelles et des rivalités commerciales. Kasi Lemmons axe sa série sur la difficulté pour Sarah Walker de monter sa compagnie en étant une femme noire. Malheureusement, l’inspiration inhérente à l’histoire de Sarah Walker est rare dans le script, l’histoire de son entreprise a été beaucoup condensée et peu de temps d’écran est consacré à sa philanthropie et ses actions sociales, qui pourtant étaient une cause très chère aux yeux de Sarah Walker.

Des causes sociétales pas assez mises en avant

Au cours des quatre épisodes des intrigues sont posées. On a à faire à un début de proxénétisme avec Sweetness voulant coucher avec Sarah CJ Walker en échange d’un investissement dans sa compagnie. L’aventure lesbienne que sa fille Lelia, mariée à un homme, entretient avec une autre femme. La fierté blessée et l’infidélité de son mari CJ Walker. Cependant, il est bien mis en avant le soutien de son beau-père, le père de son mari, qui sans cesse remet son fils dans le droit chemin et le raisonne sur le soutien qu’il devrait apporter à sa femme dans la recherche d’investisseurs. Ainsi que Rançon, le premier investisseur de Sarah Walker sur qui elle a pu compter jusqu’à la fin. Bien qu’elle soit écrite et réalisée par des femmes noires, la série développe très peu certains passages là où le spectateur en attend plus.

Des critiques assez mitigées

Cette série retrace la vie d’une femme d’exception, dont très peu de gens connaissaient le nom. Les critiques américaines de cette mini-série sont assez mitigées avec une moyenne de 5,95/10, d’après le site web d’avis Rotten Tomatoes qui recense les critiques et se lit : « Self Made n’est pas toujours à la hauteur de son homonyme, mais on ne peut nier l’incarnation d’Octavia Spencer de la singulière Madame CJ Walker un spectacle à voir ». D’autres critiques signalent une déception en raison de la fictionnalisation et des inexactitudes du scénario. Addie Munroe un personnage de fiction fut destinée à représenter Annie Malone, une autre millionnaire, également autodidacte étant le mentor de Sarah Walker. Elle est dépeinte comme étant une femme méchante alors que c’était également une femme d’une grande philanthropie ayant été instrumentale dans la construction de la YWCA (La Young Wommen’s Christian Association, une organisation sociale œuvrant pour l’autonomisation, le leadership et le droit des femmes et des filles dans 120 pays).  L’héritage de Sarah Walker a perduré dans le temps et il est bien vivant. Nous sommes en 2020, un siècle plus tard et nous trouvons à Lyon, Les Ateliers Crépus, une boutique de vente de produits et des soins pour les cheveux crépus.

Sarah Walker aurait-elle pensé que son héritage perdurerait dans le temps ?

Art and photography in the age of the female gaze by Charlotte Jansen

Art and photography in the age of the female gaze by Charlotte Jansen

Art and photography in the age of the female gaze by Charlotte Jansen

JAIMIE WARREN : LASAGNE DEL REY : ART AND PHOTOGRAPHIE IN THE AGE OF THE FEMALE GAZE BY CHARLOTTE JANSEN (2017)

  COVER OF GIRL ON GIRL: ART AND PHOTOGRAPHY IN THE AGE OF THE                     FEMALE GAZE BY CHARLOTTE JANSEN (2017)

 

 

 

Girl on Girl de Charlotte Jansen, fait un tour d’horizon de quinze pays en trois ans pour prédire l’avènement du Female Gaze.

 

La journaliste et autrice Britannique Charlotte Jansen a passé trois années à interviewer quarante photographes contemporaines pour son œuvre intitulée Girl on Girl : Art photography in the age of the Female Gaze. Ce livre nous plonge au sein de leur travail d’analyse sur l’identité, la féminité, la sexualité et le féminisme. Elles ne veulent pas être perçues uniquement comme des « femmes photographes » ou « photographes féministes » mais avant tout comme ayant quelque chose à dire. Les images que nous consommons sont pour la plupart créées, pensées par et pour les hommes, nous offrant donc une vision très limitée des femmes. Au cours du XXe siècle certaines photographes essayent de renverser la tendance : Claude Cahun, Juliet Margaret Cameron ou encore Vivian Maier, montrant au grand jour la représentation des femmes à cette époque.

 

 

 

Une société en évolution

 

Nous vivons en 2020, et le Female Gaze commence tout juste à faire un pas dans notre société. Cet avènement du regard féminin se manifeste de plus en plus, grâce à l’aide des réseaux sociaux. C’est avec l’arrivée en masse du mouvement des femmes se photographiant elles-mêmes et d’autres femmes qu’il a pris un rythme considérable sur les plateformes comme Instagram. Elles ont aussi aidé à l’expansion du message des photographes féminines : « il s’agit de revendiquer le pouvoir, de s’approprier nos voix, nos corps et nous même, sans craindre d’être jugées » comme le dit Zanele Muholi, « militante visuelle ». Le regard féminin n’a pas qu’une définition, et ne se définit pas qu’en montrant des corps nus, des expériences et des modèles de femmes pour un spectateur masculin. Ces représentations se veulent nuancées, et ne représentent pas la femme sous les dictats de la société encore patriarcale. Le Female Gaze est une façon de voir le monde différemment, ce regard est fluide et ouvert à la société, ce regard ne s’oriente pas que sur la femme mais sur ce qui l’entoure. Les femmes prennent de plus en plus de pouvoir et d’espace, aussi bien dans le milieu de la photographie, dans le cinéma, mais aussi dans le monde du travail, dans la façon dont les lois sont rédigées. Le female gaze sort de son cadre pour entrer dans nos vies.

   MAISIE COUSINS, STICKY LIPS (FROM S.E.X.), 2015. FROM GIRL ON GIRL: ART AND   PHOTOGRAPHY IN THE AGE OF THE FEMALE GAZE BY CHARLOTTE JANSEN (2017)

ZANELE MUHOLI, ZINZI AND TOZAMA II MOWBRAY, 2010. FROM GIRL ON GIRL: ART AND PHOTOGRAPHY IN THE AGE OF THE FEMALE GAZE BY CHARLOTTE JANSEN (2017)

Des artistes militantes visuelles

Pour Charlotte Jansen, le « regarde féminin » n’est pas la réplique du « regard masculin », mais plutôt un regard qui cherche à savoir pourquoi nous regardons les femmes comme nous le faisons, chercher à regarder les femmes de façon différentes, regarder des femmes photographiées par des femmes. C’est pour cela que Charlotte Jansen a choisi un groupe diversifié de 40 femmes photographes. Elle met à l’honneur Maisie Cousin, qui utilise « des symboles ‘classiques’ de la féminité, des fleurs et des fruits, décrit Charlotte Jansen, qu’elle mélange avec des limaces, des escargots, des épingles de sureté des sirops et autres substances gluantes qui évoquent d’autres aspect du corps des femmes », d’après Charlotte Jansen.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Certaines photographes prennent les idéaux patriarcaux et poussent leur image jusqu’au grotesque, c’est ce que fait Phebe Schmidt, dressant des portraits de femmes aux lèvres disproportionées.  D’autres décident de mettre à l’honneur des corps souvent, trop souvent invisibles. C’est ce que fait Pinar Yolaçan avec sa série de consacrées aux femmes âgées. « Je veux que les femmes que je photographie soient en pleine possession de leur image ». Parmi elles, Zanele Muholi photographie les communautés lesbiennes et transexuelles de l’Afrique du sud. Les artistes ont un désir de contribuer au regard féminin d’aujourd’hui et nous offrent un nouvel aperçu du monde. En remettant en question la représentation féminine dans la culture visuelle, elles participent à l’évolution et l’affranchissement des normes.

LALLA ESSAYDI, BULLET #11, 2012-13. FROM GIRL ON GIRL: ART AND PHOTOGRAPHY IN THE AGE OF THE FEMALE GAZE BY CHARLOTTE JANSEN (2017)

Par Pauline Choppin