Le Salon des Dames – MERCI BEAUCOUP BLANCO

Le Salon des Dames – MERCI BEAUCOUP BLANCO

Le Salon des Dames – MERCI BEAUCOUP BLANCO

On continue notre collaboration inédite avec la revue Deuxième Temps. Tous les mois, Céline Giraud et Alicia Martins nous parlent de faits de société contemporains et les mettent en relation avec des œuvres et des artistes passé·e·s, présent·e·s ou futur·e·s. Histoire de faire dialoguer tout ce petit monde. 

 

“Merci beaucoup Blanco” 

Sexualisation : déconstruire le fantasme colonial

Une révolution politique s’opère dans le monde muséal : certains pays détroussés durant les colonies exigent qu’on leur rende leurs objets cultuels et traditionnels. C’est bien. Autant dire que certaines structures risquent de se vider, comme le Quai Branly. Mais est-ce un problème ? Le point de vue de l’Occident sur les cultures africaines, subsahariennes ou arabes est révélateur de la relation toxique qu’il a construit avec elles. Mais ça, tout le monde le sait : les populations ont été bafouées, les ethnies volées par des explorateurs sans vergogne. Autant dire que les femmes de couleur, dans toute cette histoire, ont été oubliées. Enfin, oubliées, pas exactement parce qu’elles tenaient bien un rôle.
L’orientalisme, comme on l’entend en art, est un sujet qui a eu le vent en poupe dès le déclin de l’Empire Ottoman. Pendant que les conquistadors et autres colons se battaient les terres, les artistes entreprenaient de voyager. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils en ont pris plein les mirettes : les récits qu’ils en font sont aventureux, magiques… et biaisés.

Jean Gérôme, Dans la Grande Piscine à Brousse, 1885 – Huile, 70 x 100, Collection privée

 

Leurs peintures montrent des scènes de harem, de bain. Les couleurs sont chatoyantes et mielleuses, les peaux étrangement claires ; les femmes sont marquées par des hanches aux courbes larges et douces voulant charmer le regardeur curieux de l’autre continent. Du grand fantasme donc, dirigé vers un public bien précis, vous l’aurez deviné.
Pourquoi avoir menti ? Comme le dit l’auteur Edward W. Said (théoricien de cette question), c’est parce que l’Orient n’existe pas. Il est un monde “imaginaire construit sur le mystère” qu’on souhaite “merveilleux et luxueux”. Eh oui, les artistes sont charmés par leur propre vision erronée.

Jean-Auguste-Dominique Ingres, L’Odalisque à l’esclave, 1839 – Peinture à l’huile, 72 x 100, Fogg Art Museum, Cambridge

 

Dans certains grands tableaux de l’histoire de l’art, les femmes sont donc représentées mi-occidentales mi-orientales, sans aucune subtilité. Celles qui ont le droit à un portrait sont exotiques par leur vêtement, chaleureuses par la lumière et blanches par les projections du peintre. Quand aux peaux noires, elles marquent souvent le service. Ainsi, l’orientalisme raconte peu de choses sur les cultures ou les habitants. Ces derniers sont au pire une caricature, au mieux un prolongement du désir colonial.

Cette vision (majoritairement masculine) érotisée de l’époque est aujourd’hui critiquée par des artistes : dans une installation contemporaine, Valérie Oka demande crûment “Tu crois vraiment que parce que je suis noire je baise mieux ?”.

Valérie Oka, Body Talks (“Tu crois vraiment que parce que je suis noire je baise mieux ?”), 2015 – néon, installation au centre d’art de Wiels

 

Évidemment, la question est rhétorique ; sa force est de lancer le débat sur la perception aberrante et patriarcale des occidentaux. Oka rapporte d’ailleurs :

« Ça vous semble choquant ? Pas plus tard qu’il y a une semaine, un jeune mec me disait : « Ah, qu’est-ce que j’aimerais me taper une Black !  […] C’est hallucinant d’entendre encore des choses comme ça. Les stéréotypes coloniaux sur la femme noire comme sex-toy sont ancrés dans l’imaginaire ». (Issu de cet article)

L’artiste appartient à la nouvelle génération, qui estime qu’il est temps de passer à autre chose tout en reconnaissant les faits du passé. On l’a vu avec l’orientalisme, c’est avant tout par la sexualisation que les plasticiens ont représenté les femmes de couleur. C’est donc souvent cet aspect de l’histoire que les réalisations mettent en lumière. L’idée est aussi de l’évoquer pour s’en débarrasser pour de bon. Tracey Rose, créatrice sud-africaine, utilise son propre corps pour transmettre son opinion à ce sujet. Dans son autoportrait Venus Baartman, elle incarne Sawtche Baartman.

Tracey Rose, Venus Baartman // La vénus Hottentote, gravure

Cette femme issue de l’ethnie Khoisan a été réduite en esclavage pour être exhibée, nue, à travers l’Europe du XIXe siècle. Son parcours rappelle celui de Joséphine Baker, figure plus connue du siècle suivant. Toutes deux ont été condamnées parce que leurs corpulences ont intrigué l’Occident. Baartman est un symbole de la sexuallisation du corps féminin noir. La critique est double : Rose s’attaque autant à l’exotisme qu’à la vision de la femme en général. Elle décide d’exposer ses formes, renversant la situation pour ne plus être victime du regard des autres. Faire revivre cette icône, c’est aussi nous rappeler qu’aujourd’hui la société façonne encore des Sawtche Baartman.
Car le racisme et les préjugés sont encore présents et doivent être évoqués. La brésilienne Michelle Matiuzzi oeuvre pour tenter de libérer la femme de couleur. Dans Merci beaucoup, Blanco ! elle se peint en blanc et s’expose dans un espace sombre.

Michelle Matiuzzi, Merci beaucoup, blanco !, photographie de performance par Hirosuke Kitamura, 2010. Source site internet de l’artiste

 

Elle prend différentes poses plutôt provocantes, sous un éclairage qui souligne ses formes. Les postures choisies “soulignent les stéréotypes de la féminité noire” selon ses mots. Dans son titre ironique, le reproche est clair : le choix du français est là pour rappeler le passif des traites négrières et le regard contemporain sur la femme noire en Europe. Car là non plus, les principes énoncés ne changent pas toutes les situations. Et à nouveau, il s’agit d’une prise de pouvoir sur les regards extérieurs. Matiuzzi sait que sa nudité attirera l’oeil, et l’emploie pour transmettre son message.
Ce n’est donc pas terminé. On peut d’ailleurs déplorer que les femmes soient les seules à évoquer ces sujets : ça prouve qu’ils posent toujours problème. La commissaire d’exposition Koyo Kouoh déclare d’ailleurs avoir « toujours rêvé, par naïveté ou optimisme, de ne pas devoir faire des expositions spécifiques d’artistes femmes. Malheureusement, le statut de la femme en Afrique et en Occident n’est pas encore réglé. ». (propos issus de l’article précédemment cité)

Céline Giraud & Alicia Martins
Fondatrices de la revue Deuxième Temps

    Le Salon des Dames – À VOS BARBES

    Le Salon des Dames – À VOS BARBES

    Ce mois-ci Cacti vous dévoile une collaboration des plus inédites avec la revue Deuxième Temps. Céline Giraud et Alicia Martins nous parlent de faits de société contemporains et les mettent en relation avec des œuvres et des artistes passé·e·s, présent·e·s ou futur·e·s. Histoire de faire dialoguer tout ce petit monde. 

    “À vos barbes”

    Y’a t-il un genre plus légitime à avoir des poils ? Alors qu’il fut un temps où on cherchait les meilleures manières de s’épiler, aujourd’hui on se demande de plus en plus pourquoi le faire. Notre rapport aux poils est compliqué. Et encore plus lorsque s’en mêle la notion d’intime.
    La sexualisation des corps est partout, mais on cache bien souvent le sexe féminin. On va jusqu’à le censurer. L’image de la vénus de Willendorf, statuette du paléolithique, a été supprimée sur facebook car on y voyait un physique de femme. En 2011, L’Origine du monde de Courbet a subi le même sort.

    La Vénus de Willendorf, statuette en calcaire, droits: (c) NHM Vienna (Lois Lammerhuber/Edition Lammerhuber)Gustave Courbet, L’origine du monde, 1866, Huile sur toile 46 x 55 cm, droits : © RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski

     

    Cette-fois le rejet n’était pas que celui du charnel, les poils aussi posaient problème. La société nous entraîne à craindre ces représentations, puisque même La Poste a refusé d’éditer un timbre à l’effigie de cette peinture. On la considérait comme une « image à caractère pornographique » : pour détourner Molière, « couvrez ce poil, que je ne saurais voir ! ». On peut comprendre que la toile ait choqué à sa réalisation en 1866, car c’était la première du genre mais aujourd’hui cela ne fait plus sens. Car à l’inverse, pourquoi les représentations de pénis – poilus – ne posent jamais problème ? C’est bien lorsqu’elle est sur une femme que la pilosité dérange.

     


    Des artistes comme Deborah de Robertis se mobilisent face à cela. Dans différents musées, elle pose jambes écartées face à des oeuvres phares. On entend parler d’elle régulièrement pour les scandales que font ses apparitions : elle s’y attend, choisi d’utiliser les réponses qu’on lui oppose pour prendre position. Montrer son sexe, c’est ainsi s’exprimer. En prenant physiquement la place et le point de vue des oeuvres, elle veut aussi mettre en avant l’organe féminin découvert, le “vrai” : celui laissé naturel, donc poilu.
    On retrouve cette question de façon plus poussée encore dans son projet Fémibarbie . A l’occasion de l’exposition retraçant l’histoire de la poupée, elle a cherché à incarner le symbole de la femme en cherchant le réalisme. Celle-ci a des tétons, et porte un postiche de poils pubiens pour les rendre plus présents encore. En distribuant des figurines à cette effigie, elle veut proposer aux enfants d’aujourd’hui un autre emblème du corps.

     

    Deborah de Robertis, Miroir de l’origine (série “Mémoire de l’origine”), 2014, droits : Deborah de Robertis

     

     

    Et pour d’autres, vivre poilu.e.s ne se discute pas. Frida Kahlo, artiste mexicaine, figure majeure de l’histoire de l’art, en a même fait un signe physique à part entière : le duvet n’est pas uniquement visible chez les hommes.
    Ce n’est pas nouveau. Pourtant, lorsqu’il s’agit d’une femme, les critiques fusent : il donne un air négligé et vulgaire. Le poil est viril, masculin… et surtout pas féminin ! Mais alors, a t-il un genre ? Ana Mendieta, artiste américaine faisant partie de la grande mouvance féministe des années 1960, s’est emparée de cette question, notamment dans sa performance Untitled (Facial Hair Transplants) de 1972

    Frida Kahlo, Autoportrait avec un collier d’épines et un colibri, 1940, peinture à l’huile, 47 cm x 61 cm, crédit : Ayant droit

     

     

     

    Menée par une volonté de transgression, elle transplante sur son visage la barbe et la moustache d’un homme. Par ce simple geste, les genres sont bousculés d’autant qu’ici, ce n’est pas n’importe quels poils que la créatrice utilise : ils proviennent directement d’un humain. Ainsi, l’artiste semble s’apposer minutieusement un masque. Et quel masque ? On oppose souvent le corps nu, lisse et imberbe à celui robuste et poilu. Les clichés sont nombreux et réducteurs. Les images préconçues par les sociétés et les cultures laissent croire que les genres doivent suivre des schémas précis. Or, ni les chromosomes ni les sexes ne les déterminent.
    Les artistes comme Mendieta critiquent de telles constructions : est-ce que les caractéristiques biologiques suffisent à ranger les individus dans des catégories spécifiques ? Comme le rappelle Geneviève Fraisse dans Les excès du genre. Concept, image, nudité (2014), les “genres” ont été inventés. D’abord par les biologistes, ensuite par les sciences humaines. Ce sont des outils pratiques mais pas déterministes. Pourtant, lorsque ces artistes ont, tour à tour, utilisé les poils dans leurs travaux, elles l’ont fait pour revendiquer un état, une place, leur corps.

    La pilosité est d’abord transgressive avant d’être trans-genre. Et c’est bien là où le bât blesse : tant qu’elle sera choquante, elle restera genrée.

     

     Ana Mendieta, Untitled (Facial Hair Transplants), 1972, 7 photographies en couleur, 48.9 x 32.4 cm, droits : The Estate of Ana Mendieta Collection, LLC

     

     Textes – Céline Giraud et Alicia Martins

    Fondatrices de la revue Deuxième Temps

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