Le Salon des Dames – SUPER-POUVOIRS

Le Salon des Dames – SUPER-POUVOIRS

Le Salon Des Dames

On continue notre collaboration avec la revue Deuxième Temps. Tous les mois, Céline Giraud et Alicia Martins nous parlent de faits de société contemporains et les mettent en relation avec des œuvres et des artistes passé·e·s, présent·e·s ou futur·e·s. Histoire de faire dialoguer tout ce petit monde.

Des super-pouvoirs du quotidien ?

Notre inconscient étant fortement marqué par l’univers des comics Marvel et DC, le sujet du super pouvoir nous fait penser à ces magiciennes de l’imaginaire, super héroïnes à la fois sexy et fortes. Dans leurs bandes dessinées (et plus tard films) les femmes semblent assurées, en pleine possession de leurs moyens ! Mais une fois cette poudre estompée, on fait facilement deux constats : elles restent encore peu nombreuses et sont presque toujours identiques. Blanches, minces, avec de grandes jambes et une poitrine généreuse – tant qu’à faire – ces combattantes répondent à des archétypes poussiéreux. Pas étonnant en un sens, si ces grosses franchises créent des personnages féminins c’est pour attirer un nouveau lectorat qui n’est ni fan de la violence ni séduit par de gros biscoteaux ! Effectivement, nous sommes dans les années 40 et les comics sont imprégnés de l’idée que les femmes ne font pas la guerre – ou alors vêtues de latex. Pourquoi ont-elles cette image ? Les clichés disent qu’elles seraient naturellement pacifistes et donc mieux à la maison. Bien évidemment tout ça n’est qu’une question d’éducation, les petits garçons jouent depuis l’enfance avec des armes alors que les petites filles ont un poupon. Heureusement que cette époque est loin de nous !

Toutefois, cette vision des choses nous a poussé à nous demander comment était représentée la femme à l’époque de création de super héros aux Etats-Unis. Quels pouvoirs la société lui attribuait ?

La super héroïne sexy
La première super héroïne à avoir vu le jour est Wonder Woman, créée en 1941 par le dessinateur Harry Peter et le psychologue William Moulton Marston. En parallèle apparaissent les pin-up, figures de la libération des moeurs. Si on fait ce rapprochement c’est parce que nous notons de nombreux points communs entre elles : la taille fine, les cheveux ondulés, la bouche rosée et pulpée… On vous laisse trouver les autres..

Aussi, l’émancipation semble avoir pris un drôle de chemin car quoi qu’elles fassent, ces femmes sont toujours ultra sexy. Est-ce donc ça, leur super pouvoir ? Rester belles et fraîches dans n’importe qu’elle situation ?
L’autre point commun est que ces dessinateurs sont (bien souvent) des hommes qui répondent à des demandes particulières de la société, elle-même pas encore prête à faire de la femme un être autre que sexuel. Ici elles sont des pubs, des vitrines qui permettent de vendre des produits..

L’art n’y échappe pas puisque dans les années 60 on retrouve toujours cette même plastique avec le Pop art. Seulement, cette fois on pourrait en déduire une critique : Warhol, Hamilton ou Lichtenstein voyaient d’un mauvais oeil ce monde fait d’illusions, de porcelaine et de faux-semblants, ce pourquoi ils ont utilisé des images issues de la pop culture (Mel Ramos, Tobacco Rhoda, 1965). Même dans leur quotidien, ces Barbies sont ironiquement superficielles et dramatiques (Lichtenstein, Drowning Girl “I don’t care, I would rather sink than call Brad for help”, 1963). L’artiste anglais Hamilton définit lui-même ses créations de “sexy”, restreignant le super pouvoir des femmes à celui du corps (à noter, les hommes sont aussi touchés par ce virus).

La super héroïne est en fait quelconque

Pourtant, si ces personnages existent, autant en faire des outils valorisant le sexe féminin.
Le quotidien des femmes étant bien loin de celui de Wonder Woman ou Cat Woman, il s’agit de faire prendre conscience du travail qu’elles fournissent. L’accès aux études supérieures a mis du temps à les concerner, aux Etats-Unis comme en France. Du coup, leur champ professionnel était restreint à des domaines comme la couture. Sortir de la voie du foyer était souvent difficile.

Dans les années 70, Margaret Harrison a voulu faire valoir le travail quotidien de ces femmes comme un vrai métier et plus comme du bénévolat (Homeworkers, 1977). Elle est aussi allée plus loin dans sa représentation des deux genres et est même censurée par la police, car les images y étaient jugées trop subversives : ses femmes étaient nues et ses super héros avaient des seins et des talons, comme Captain America. Plus tard, lorsqu’elle a exposé d’autres toiles semblables et qu’elle a demandé à son galeriste si ça plaisait, il lui a répondu que les images dénudées fonctionnaient assez bien mais que les hommes n’aimaient pas du tout ses représentations des héros

Et c’est peut-être là le problème. Nous sommes prêts à voir des femmes toujours plus aguichantes, mais pas des hommes affriolants.

Le super pouvoir des femmes ne réside pas dans leur capacité à voler ou voir à travers les murs. Ca, c’est banal, on le laisse aux hommes. Il prend forme dans le quotidien, dans leur capacité à crier silencieusement – ou non -, à revendiquer, à être ce qu’elles désirent. Elles peuvent être sexy, sensuelles et belles mais c’est à elles de le décider car, après tout, une super héroïne peut aussi avoir les cheveux gras, un jogging et des cernes. A chacune de définir sa vision et ses attentes de l’apparence physique idéale.

Céline Giraud & Alicia Martins Fondatrices de la revue Deuxième Temps

Le Salon des Dames – “We is them ghetto witches, speakin’ in tongue bitches”

Le Salon des Dames – “We is them ghetto witches, speakin’ in tongue bitches”

Le Salon Des Dames

 

On continue notre collaboration avec la revue Deuxième Temps. Tous les mois, Céline Giraud et Alicia Martins nous parlent de faits de société contemporains et les mettent en relation avec des œuvres et des artistes passé·e·s, présent·e·s ou futur·e·s. Histoire de faire dialoguer tout ce petit monde.

Portrait de sorcières/ Sortilèges & Art

Anna Göldin est probablement la dernière sorcière à avoir été décapitée en Europe. Ironie du sort, ce n’est pas tellement à cause de ses pratiques mais, a priori, pour avoir voulu dénoncer pour harcèlement sexuel le médecin qui l’employait. Ce dernier, dans un stratagème machiavélique, l’a accusée de sorcellerie afin de lui couper l’herbe sous le pied..

Anna Göldin, Image tirée du film “Anna Göldi, Last Witch” (Alpha Film / Alamy), 1991

Sorcières : femmes de pouvoir

Cette anecdote, loin d’être anodine, révèle la puissance des sorcières dont on a peur. Les légendes qui relatent leurs histoires sont nombreuses et anciennes. Certaines sont maléfiques comme Circé et Médée, d’autres plus modérées commes les pythies, femmes respectées et vénérées pour leurs pouvoirs divinatoires inaccessibles aux hommes.

Ces manières de considérer les sorcières vont de paire avec le statut des personnalités féminines. Spoiler alert, ce dernier n’a fait que rétrograder au fil de l’histoire : si chez les grecs et les romains, elles sont puissantes et participent activement aux grandes décisions politiques, au Moyen Âge c’est la dégringolade. Les femmes sont craintes car leurs pouvoirs magiques sont dangereux. Elles sont impossibles à maîtriser ! Evidemment, les hommes n’ayant pas la capacité de devenir sorcière… Jaloux ! Le problème c’est que ces femmes n’ont pas besoin d’eux ! Souvent indépendantes, fortes et autonomes, elles ont fait du don de sorcellerie une arme puissante. Et malheureusement, il est aussi devenu leur discrédit.

Dans l’imaginaire visuel européen, deux clans s’affrontent : la vieille sorcière repoussante, qui a perdu son potentiel de séduction – et donc une forme de pouvoir du point de vue masculin – et la jeune femme supposée belle et envoûtante. Le physique séducteur de cette dernière est transformé en aspect prédateur. Dans le tableau Le Vampire du norvégien Munch, la femme devient une créature surnaturelle entre sorcière et suceuse de sang. C’est bien avec son corps qu’elle exerce un pouvoir : sa chevelure rouge enferme l’homme dans son étreinte. Attribut féminin par excellence dans l’art, la coiffure transforme ainsi chaque femme en danger potentiel. Cette mécanique de crainte face aux sorcières se généralise facilement aux femmes puissantes.

Edvard Munch, Le Vampire, 1893-94, huile sur toile, 91 x 109 cm. (C.) Musée Munch, Oslo.

Sorcières : femmes contemporaines

“Les sorcières ont toujours été des femmes qui ont osé être : inspirées, courageuses, agressives, intelligentes, non conformistes, exploratoires, curieuses, indépendantes, sexuellement libérées, révolutionnaires. Cela explique peut-être pourquoi 9 millions d’entre elles ont été brûlées”, Witch Bloc, groupe féministe et anticapitaliste radical, 1968.

Rapprocher le féminisme de la sorcellerie n’est pas une coquetterie de notre part puisque des mouvements s’y ancrent, notamment ceux dit “écoféministes”. Les rituels mis en place, les prières et incantations sont de merveilleux matériaux pour les artistes. L’utilisation d’éléments naturels va permettre aux créatrices de s’inscrire dans un monde plus terre-à-terre, vrai et palpable. De même, la sorcellerie ouvre à une réappropriation de l’espace

domestique qu’on réservait justement aux femmes.

Dans Silueta Works in Mexico, Ana Mendieta illustre cette parfaite communion entre la nature et son corps. Ses silhouettes sont calcinées en rappel avec des rituels anciens de sa culture mexicaine, fleuries et éphémères. Ce travail en collaboration avec la nature est lent, fragile. Il donne à méditer sur notre traitement du temps, les sociétés matérialistes et consuméristes.

La figure de la sorcière étant aujourd’hui réhabilitée, ces pratiques retrouvent une place dans notre société, quitte à provoquer comme le fait la rappeuse féministe Princess Nokia dans Brujas : “We is them ghetto witches, speakin’ in tongue bitches”

Dans son clip, les femmes mènent une double vie : celle urbaine et l’autre naturelle. C’est l’histoire d’une sororité de sorcières.

En ce moment, la sorcière est sur le bout des lèvres de nombreuses féministes. Mona Chollet l’a même étudiée dans Sorcières, La puissance invaincue des femmes. Elle explique que ce retour à la mode vient avec la volonté d’émancipation : en renouant avec l’ancienne part de sorcellerie que chacune détient, les femmes s’affirment encore plus fortes. Aussi, pour Chollet, la sorcière d’aujourd’hui est la célibataire aux cheveux blancs entourée de chats. C’est une praticienne comprenant la nature et capable d’évoluer comme bon lui semble !

Céline Giraud & Alicia Martins Fondatrices de la revue Deuxième Temps

Le Salon des Dames – Sainte Niki

Le Salon des Dames – Sainte Niki

Le Salon Des Dames

Le titre de cet article vous a peut-être interpellé.e. Vous vous demandez si vous avez raté un épisode dans la canonisation de cette artiste. On vous explique. D’abord, comment on devient un.e saint.e ? Il faut avoir mené une vie d’abnégation, réalisé un ou des miracles et être reconnu.e comme vénérable”. Pour nous, ça ne fait donc aucun doute : Niki de Saint Phalle est une sainte car elle a fait un miracle en faisant entrer les femmes dans un monde d’hommes.

.

Sous le matronage de Niki de Saint Phalle

On vous parle ici plus précisément de celui de la sculpture. Saviez-vous que le mot “sculptrice” n’existait pas encore à son époque ? Au mieux, elle était désignée comme “femme-sculpteur”, un terme qui souligne bien à quel point le milieu ne concevait pas de présence féminine dans ses rangs. Et puis il suffit de se souvenir d’artistes comme Claudel, reléguée au rang de muse de Rodin du simple fait de son sexe. 

Chez Niki de Saint Phalle, on peut parler de vocation : « J’ai décidé très tôt d’être une héroïne. Qui serais-je ? George Sand ? Jeanne d’Arc ? Une Napoléon en jupon ? Qu’importe ce que je serais ! L’important était que ce fut difficile, grand et excitant ».

Pourquoi avoir voué sa vie à cette bataille ? Car les modèles qu’elle a eus dans son enfance sont ceux de la femme gardienne du foyer. On ne lui a jamais laissé entrevoir d’autre avenir que celui tout tracé qu’avait suivi sa propre mère. “Je n’acceptais pas les limites que ma mère tentait d’imposer à ma vie parce que j’étais une femme. NON. Je franchirais ces limites pour atteindre le monde des hommes qui me semblait aventureux, mystérieux, excitant. » Aujourd’hui, on la remercie de s’être battue.
.

L’abnégation d’un combat

Dès que l’on s’intéresse à l’art des femmes, il est question de liberté. Laquelle ? De s’exprimer, d’entreprendre, de penser. Et très tôt, Niki de Saint Phalle est partie en pèlerinage pour trouver celle dont Eluard écrit le nom dans ses cahiers d’écolier. Déjà à 14 ans, en 1944, elle peint le sexe des statues de son école en rouge, en signe de rébellion. Car sa quête passe par là : les femmes ne sont pas ces êtres doux, muets et simplets. Elles sont fortes, aventureuses et convaincues. Il est de coutume de dire que l’expression la plus agressive de l’art de Saint Phalle s’incarne dans ses Tirs. Le geste l’est effectivement. A propos de sa série “Feu à volonté”, elle dit qu’il s’agit d’« Un assassinat sans victime. J’ai tiré parce que j’aimais voir le tableau saigner et mourir »« Un assassinat sans victime. J’ai tiré parce que j’aimais voir le tableau saigner et mourir »

.

Cette violence est rendue nécessaire par ses conditions de création car elle est la seule femme au sein des Nouveaux Réalistes. Et ce groupe n’est pas formé de tendres âmes. Il s’agit donc d’affirmer sa place. De la dérober.
Il fallait se libérer de la société patriarcale en montrant réellement ce que c’est que d’être femme. Habituée à tout cacher et tout subir, Niki de Saint Phalle veut tout montrer, sans retenue. Et comment faire entendre que la femme est digne de ce nom ? En valorisant l’acte le plus noble, fort et respectable qu’il soit à ses yeux : l’accouchement.

Si les Tirs lui ont permis d’exorciser ses démons, son travail autour des Mariées et des femmes lui a permis de retrouver une joie enfouie depuis son enfance. Avec elles, elle renoue avec la paix. Les Nanas en sont l’aboutissement magnifique. Déesses préhistoriques de la fécondité, ventre arrondi, elles dansent joyeusement, c’est une fête. Pas de visage, mais des corps voluptueux, colorés, beaux.

Nana power

Niki de Saint Phalle est une militante pour toutes les femmes et toutes les causes, notamment celle contre le racisme. L’une de ses Nanas est noire et porte le nom de Rosa Parks. Par cet hommage, elle veut montrer que les sociétés ont échoué. « Nous avons bien le Black Power, alors pourquoi pas le Nana Power ? C’est vraiment la seule possibilité. Le communisme et la capitalisme ont échoué. Je pense que le temps est venu d’une nouvelle société matriarcale ». A ses yeux, l’homme crée des objets pour détruire et la femme pour vivre. Il a fait des armes pour tuer, elle les a récupérées pour donner la vie. Son travail, avant d’être féministe montrait déjà la difficulté des deux sexes à vivre ensemble.

Si aujourd’hui le combat pour l’égalité est virulent, autant se le dire, à l’époque, il est pitoyable. Le journaliste parle du travail de Niki de Saint Phalle en termes peu élogieux. Petite ménagère va !

Son combat, elle le porte dans son nom. Ses engagements et sa création du Nana power ont ouvert la voie à d’autres mouvements féministes importants qui résonnent dans l’histoire. Pour nous, Niki de Saint Phalle peut être érigée en sainte.

par DEUXIème TEMPS 

Le Salon des Dames – FEMME QUI RIT…

Le Salon des Dames – FEMME QUI RIT…

Le Salon Des Dames

Aux origines, la femme est une inspiratrice, une muse héroïne de pièces de théâtre ou de romans. Elle se nomme Thalie et restera longtemps juste un symbole. Non des moindres, certes, puisque c’est elle qui nourrit l’imagination de l’homme. Chacun sa place, après tout. Le “sois belle et tais-toi” était donc déjà là dans l’antiquité grecque.

Femmes, faites-nous rire !


Au théâtre, pendant longtemps les femmes ne jouent pas la comédie mais les hommes les représentent en se travestissant. “Pourquoi faire autant de simagrées ? C’est vrai, ne serait-ce pas plus simple de demander à une femme de jouer le rôle d’une autre femme ?” diraient d’aucuns. “Mais c’est que les femmes n’ont pas d’humour ni de talent !” répondrait l’autre. L’histoire et les bonnes vieilles traditions sont si tenaces ! Mais d’ailleurs, d’où vient cette idée ?


Dès que le catholicisme a prit de l’ampleur, le rire fut considéré comme un élan disgracieux et honteux. Montrer ses dents et s’esclaffer étaient réservés aux gueux et païens. Autant dire qu’une dame de ce nom ne devait surtout pas le faire. Rendez-vous compte, le simple retroussement de lèvres de Mona Lisa lui a valu d’être taxée de prostituée, le pire du pire pour une femme de cette époque !

Marcel Duchamp. 

L.H.O.O.Q – 1919

Ainsi l’aspect comédie revêt les couleurs humaines de Zola : selon les manières dont sont représentés les sujets, nous pouvons dire à quelle classe sociale ils appartiennent. Au musée des Beaux-arts de Lyon, il y a un tableau intéressant qui traite ce thème : Les mangeurs de Ricotta de Vicenzo Campi (1580). Aujourd’hui, on n’y voit aucune excentricité, c’est une scène de taverne. Mais il nous suffit de regarder d’un peu plus près la femme pour comprendre comment elle était perçue. Le collier de perles rouges et la bague veulent nous faire croire à du raffinement mais le décolleté pigeonnant et le sourire aux dents jaunes ne nous dupent pas : celle qui rit est une pouilleuse qui donne son corps.

Vicenzo Campi. 

Les Mangeurs de Ricotta. 1580

Rire c’est se relâcher, se dévoiler, transformer son visage et son apparence tout en s’exprimant vocalement (et parfois très bruyamment). Donc si on voulait être une personne élégante, le rire était exclu. Autant dire qu’une femme comédienne cherchant à provoquer des émotions chez le spectateur n’était pas courante. En France, la première qui monta sur une scène fût l’italienne Isabelle Andreini en 1603. Avant, l’accès était tout bonnement interdit.

Femmes en scène


Dans le registre plus directement ‘comique’ et populaire qu’est le cirque, on relève peu de figures clownesques féminines dans la tradition. En fait il n’en existe pas, car l’Auguste, le clown blanc et le contre pître, sont tous masculins dans leurs désignations. Jusqu’à il y a peu, ce métier était exclusivement masculin comme l’analyse ​cet article​. Cette année encore, en 2018, les femmes sont très peu présentes dans les grands festivals comme celui d’Avignon. La directrice de théâtre Carole Thibaut a d’ailleurs refusé un Molière durant cette édition, en dénonçant l’écrasante majorité d’hommes : 89% d’auteurs hommes contre 11% de femmes. Non qu’elles ne créent pas, elles ne sont simplement pas ou peu mises en valeur.
Jouer un rôle serait donc si vulgaire ? Si les femmes en veulent un, le domestique est tout à elles ! En tout cas, c’est ce que semble moquer frontalement Martha Rosler dans Semiotics

of the Kitchen de 1975.

Parodiant une émission de cuisine, l’artiste nous fait une démonstration de tous les objets présents chez elle. Le sous-titre justement satirique, donne la critique : “For Educational In-House Use Only”.

La comédie féminine, celle qui provoque le rire, semble avoir été longtemps exclue de la bourgeoisie. Les tableaux nous ont montré cette classe dans un raffinement singulier. Est-ce pour autant que les femmes ne riaient pas ? On en doute. Ainsi, loin des planches, les peintures témoignent de la comédie humaine, celle quotidienne à laquelle nous avons à faire. Comme l’a souligné Carole Thibaut, tout reste à faire dans les domaines artistiques pour que les femmes parviennent à occuper la place qu’elles méritent.

Par Deuxième Temps 

Bannière par Rozenn Le Gall

Le Salon des Dames – TO QUEER OR NOT TO QUEER

Le Salon des Dames – TO QUEER OR NOT TO QUEER

Le Salon Des Dames

On continue notre collaboration avec la revue Deuxième Temps. Tous les mois, Céline Giraud et Alicia Martins nous parlent de faits de société contemporains et les mettent en relation avec des œuvres et des artistes passé·e·s, présent·e·s ou futur·e·s. Histoire de faire dialoguer tout ce petit monde. 

“TO QUEER OR NOT TO QUEER” 

Ingo Swann American, 1933- 2013 Oh! God! , n.d. Collage

La “subculture”, terme utilisé en sociologie, définit les cultures souterraines et cachées par celles plus mainstream. L’art queer en fait partie parce qu’il est né d’idées non-conventionnelles. Aussi – et malheureusement – les images auxquelles la plupart des gens pensent  en se référant à lui, sont celles hypersexualisées (voire sexuelles). Et avant que l’on se plonge dans ces créations, on faisait partie de ces plupart. Nous en avions des connaissances très partielles et anciennes comme par exemple le traitement de l’homosexualité, qui existe bien mais ne reflète pas l’essence de l’art queer. C’est bien là l’un des problèmes des subcultures : elles sont méconnues.

 Siméon Salomon, Sappho et Erinna dans le jardin a Mytilene, 1864, Tate.

Certaines photographies de l’art queer parlent de sexe. Et entendons nous bien, ce n’est pas un mal, au contraire même. Toutefois, est-ce là l’unique sujet qu’il puisse traiter ? La provocation, le militantisme et l’excès qui se cachent derrière étaient nécessaires lors de l’explosion du mouvement dans les années 1990 puisque la sexualité était aussi liée à des luttes d’antan. Mais qu’en est-il aujourd’hui ?

“Va te faire queer un oeuf !”

D’abord, il faut dire ce qu’est l’art queer, qui, contrairement à ce que suggère son nom, ne parle pas que du “queer”. Malgré l’anglicisme qui fait cool, dans son contexte artistique, le mot veut dire autre chose.
Fondamentalement, ce mouvement a pour objectif de combattre l’oppression du binaire et les conséquences qui en découlent. S’il ne s’inscrit pas à l’origine dans une démarche gay ou lesbienne, il va tout de même combattre l’homophobie mais son leitmotiv reste celui de l’hétéronormativité rejetant tout ce qui n’est ni masculin ni féminin. Ainsi l’art interroge toutes les oppressions du corps (sexués ou non), ce qui le rend politiquement fort.
Proche de cette philosophie, l’artiste Coco Guzman (ou Riot) a conçu un projet proposant plusieurs genres. Non sans humour, elle fait Genderpoo, petites figures que l’on voit sur les portes des toilettes.

 

(Image : Coco Guzman, Genderpoo, installation participative, feutre noir, 2008-)

 

Activiste, elle se voit souvent expliquer ce qu’est le queer à des gens novices sur ces questions :

“ Leur image était celle d’une sexualité de dildos, de pratiques BDSM, de performances et de polyamorie (relations ouvertes) bien loin de leurs priorités qui étaient tout autres et relevaient davantage du quotidien. Pour beaucoup et pour moi-même, il est très dicile de se retrouver dans cette image hypersexualisée du queer. Bien que reconnaissant l’importance du sexe dans nos vies, je trouve que là n’est pas vraiment la question. On se retrouve encore à devoir travailler dans des lieux non queer-friendly, à devoir marcher dans des rues imprégnées d’homophobie, de transphobie, et à devoir vivre avec des familles qui, elles, ne connaissent pas le queer.”

Tout comme l’artiste, nous pensons que cette hypersexualisation n’exprime plus suffisamment les luttes des citoyens. Il faut pousser plus loin ces questions pour trouver le nœud du problème. Et c’est bien dans le quotidien qu’il se situe comme on peut déjà le voir avec la question du poil. Genderpoo soulève justement des problèmes simples mais excluant, que peuvent rencontrer les queers.
Les questions soulevées par l’art queer sont importantes puisqu’elles retracent tout le cheminement des interrogations sociales. Pourtant, les luttes montrées par ce mouvement subculturel tendent à l’oubli. Non pas qu’elles soient devenues vaines mais parce qu’elles ne sont pas encore suffisamment retenues par l’histoire. Alors nous nous posons une petite question : si l’UNESCO reconnaît certaines langues comme du patrimoine afin de les sauvegarder comme héritage culturel, ne pourrions-nous pas l’étendre à certains combats ? Et ainsi faire de la “patrimonialisation” des minorités sexuelles ?

Céline Giraud & Alicia Martins 

Fondatrices de la revue Deuxième Temps

Le Salon des Dames – “We is them ghetto witches, speakin’ in tongue bitches”

Le Salon des Dames – SOUS LES BAS LA GRENADE

Le Salon Des Dames

On continue notre collaboration avec la revue Deuxième Temps. Tous les mois, Céline Giraud et Alicia Martins nous parlent de faits de société contemporains et les mettent en relation avec des œuvres et des artistes passé·e·s, présent·e·s ou futur·e·s. Histoire de faire dialoguer tout ce petit monde. 

“SOUS LES BAS LA GRENADE”

Le vêtement est un outil social qui permet de dire la classe et les goûts, mais qui a également permis aux femmes de s’émanciper. En effet, si elles étaient tenues de revêtir des corsets et autres habits restrictifs pour les mouvements, c’est aussi par ce biais qu’elles ont compris le diktat qui s’imposait à elles. Mais comment procéder pour s’en défaire ? De la jupe au costume d’homme, retour sur l’emploi revendicateur du travestissement

 
Les femmes derrière le vêtement – Tout un arc des pratiques artistiques porte sur les questions de genre. Des artistes jouent sur la duplicité comme Marcel Duchamp, partant en quête d’un soi, autre que ce qu’ils étaient jusque là. En recourant à leur propre corps, ils mettent en scène leur fiction ; en semant le trouble, ces inventeurs jouent avec ce concept. Et nous, spectateurs, nous nous confrontons à l’attribution arbitraire des rôles dévolus aux femmes et aux hommes. L’un de ces marqueurs est d’apparat : si l’habit ne fait pas le moine, il en raconte beaucoup sur la personne qui le porte. Et à l’heure où les femmes se font siffler à l’Assemblée sous prétexte qu’elles sont en robe, les tissus prennent des couleurs militantes. Les exemples comme celui-là sont nombreux dans l’histoire et ne sont jamais anecdotiques.

Dans les années 1920 aux US, les idées féministes commencent à faire leur chemin dans les universités. Galvanisés par les discours prônant l’indépendance et l’égalité, des groupes de femmes fraîchement diplômées, se sont joués des codes imposés par la société en portant des tenues d’hommes pour revendiquer leur réussite. Après tant d’années à étudier, il s’agissait de faire carrière ! Mais cette chose étant d’abord réservée aux hommes, ces étudiantes se sont parées d’accessoires masculins comme la cravate, la canne, la cigarette, symboles de la haute société. Il y a là une transgression joyeuse et éhontée : c’est une fête, presque un carnaval, alors qu’à ces époques, de tels actes étaient vus comme vulgaires.

Anonyme, Image tirée de l’exposition “Mauvais genre”  

Il ne faut pourtant pas se tromper : revêtir des vêtements d’homme ne veut pas dire que ces femmes reniaient leur sexe ! Cet acte témoigne d’un désir d’émancipation que l’on retrouve dans l’Autoportrait aux cheveux coupés de Frida Kahlo. En raccourcissant fictivement ses cheveux, attributs féminins au possible, et en portant un costume d’homme, l’artiste brave les interdits sociaux. Si être une femme c’est l’être au travers des yeux d’un tiers, alors je serai autre ! semble nous dire l’artiste. Loin de perdre son identité, elle l’affirme avec panache et défiance, bien que sereine. Kahlo est une artiste remarquable en de nombreux points mais sa force de caractère les supplante. Ici c’est la rupture avec l’amour de sa vie qu’elle consomme.

Frida Kahlo, Autoportrait aux cheveux coupés, 1940. Huile sur toile, 40×28 cm. New York, The MoMA, donation Edgar Kaufmann, Jr.

  Porter des vêtements d’homme semble être un jeu dont les règles seraient dictées par des femmes revendicatrices : tout ceci ne serait finalement qu’accessoire. Dans son film The King, Eleanor Antin montre même son travestissement, assise devant un miroir. Puis, comme si elle était actrice dans un théâtre, elle part à la rencontre de ses villageois pour écouter leurs doléances. Affublée d’un large chapeau et d’une longue cape, elle parcourt les rues tel Don Quichotte. Les scènes sont étudiées et fabriquées, illustrant la fiction même dans laquelle on s’enferme. Les genres ont été conçus théoriquement, et ces artistes nous poussent à les déconstruire et repenser.

De simples vêtements et un ajustement de posture suffisent pour ressembler au “sexe fort”. Le patriarcat tiendrait-il donc à si peu de choses ?

   

Eleanor Antin, King of Solana Beach Performance, 1973. Photographie en noir et blanc, 77x115cm. Courtesy Ronald Feldman Fine Arts, New York. Copyright the Artist.

Cette manière de se travestir pousserait à repenser le façonnage de nos connaissances : les femmes aussi marquent le temps et pourtant, on les connaît peu, avouons-le. À ce sujet, l’excellent podcast de Simone et les philosophes explique pourquoi il est nécessaire de se refaire une culture, et de rendre féminine l’expression “grands hommes”.

Céline Giraud & Alicia Martins

Fondatrices de la revue Deuxième Temps