Le Salon des Dames – Sainte Niki

Le Salon des Dames – Sainte Niki

Le titre de cet article vous a peut-être interpellé.e. Vous vous demandez si vous avez raté un épisode dans la canonisation de cette artiste. On vous explique. D’abord, comment on devient un.e saint.e ? Il faut avoir mené une vie d’abnégation, réalisé un ou des miracles et être reconnu.e comme vénérable”. Pour nous, ça ne fait donc aucun doute : Niki de Saint Phalle est une sainte car elle a fait un miracle en faisant entrer les femmes dans un monde d’hommes.

.

Sous le matronage de Niki de Saint Phalle

On vous parle ici plus précisément de celui de la sculpture. Saviez-vous que le mot “sculptrice” n’existait pas encore à son époque ? Au mieux, elle était désignée comme “femme-sculpteur”, un terme qui souligne bien à quel point le milieu ne concevait pas de présence féminine dans ses rangs. Et puis il suffit de se souvenir d’artistes comme Claudel, reléguée au rang de muse de Rodin du simple fait de son sexe. 

Chez Niki de Saint Phalle, on peut parler de vocation : « J’ai décidé très tôt d’être une héroïne. Qui serais-je ? George Sand ? Jeanne d’Arc ? Une Napoléon en jupon ? Qu’importe ce que je serais ! L’important était que ce fut difficile, grand et excitant ».

Pourquoi avoir voué sa vie à cette bataille ? Car les modèles qu’elle a eus dans son enfance sont ceux de la femme gardienne du foyer. On ne lui a jamais laissé entrevoir d’autre avenir que celui tout tracé qu’avait suivi sa propre mère. “Je n’acceptais pas les limites que ma mère tentait d’imposer à ma vie parce que j’étais une femme. NON. Je franchirais ces limites pour atteindre le monde des hommes qui me semblait aventureux, mystérieux, excitant. » Aujourd’hui, on la remercie de s’être battue.
.

L’abnégation d’un combat

Dès que l’on s’intéresse à l’art des femmes, il est question de liberté. Laquelle ? De s’exprimer, d’entreprendre, de penser. Et très tôt, Niki de Saint Phalle est partie en pèlerinage pour trouver celle dont Eluard écrit le nom dans ses cahiers d’écolier. Déjà à 14 ans, en 1944, elle peint le sexe des statues de son école en rouge, en signe de rébellion. Car sa quête passe par là : les femmes ne sont pas ces êtres doux, muets et simplets. Elles sont fortes, aventureuses et convaincues. Il est de coutume de dire que l’expression la plus agressive de l’art de Saint Phalle s’incarne dans ses Tirs. Le geste l’est effectivement. A propos de sa série “Feu à volonté”, elle dit qu’il s’agit d’« Un assassinat sans victime. J’ai tiré parce que j’aimais voir le tableau saigner et mourir »« Un assassinat sans victime. J’ai tiré parce que j’aimais voir le tableau saigner et mourir »

.

Cette violence est rendue nécessaire par ses conditions de création car elle est la seule femme au sein des Nouveaux Réalistes. Et ce groupe n’est pas formé de tendres âmes. Il s’agit donc d’affirmer sa place. De la dérober.
Il fallait se libérer de la société patriarcale en montrant réellement ce que c’est que d’être femme. Habituée à tout cacher et tout subir, Niki de Saint Phalle veut tout montrer, sans retenue. Et comment faire entendre que la femme est digne de ce nom ? En valorisant l’acte le plus noble, fort et respectable qu’il soit à ses yeux : l’accouchement.

Si les Tirs lui ont permis d’exorciser ses démons, son travail autour des Mariées et des femmes lui a permis de retrouver une joie enfouie depuis son enfance. Avec elles, elle renoue avec la paix. Les Nanas en sont l’aboutissement magnifique. Déesses préhistoriques de la fécondité, ventre arrondi, elles dansent joyeusement, c’est une fête. Pas de visage, mais des corps voluptueux, colorés, beaux.

Nana power

Niki de Saint Phalle est une militante pour toutes les femmes et toutes les causes, notamment celle contre le racisme. L’une de ses Nanas est noire et porte le nom de Rosa Parks. Par cet hommage, elle veut montrer que les sociétés ont échoué. « Nous avons bien le Black Power, alors pourquoi pas le Nana Power ? C’est vraiment la seule possibilité. Le communisme et la capitalisme ont échoué. Je pense que le temps est venu d’une nouvelle société matriarcale ». A ses yeux, l’homme crée des objets pour détruire et la femme pour vivre. Il a fait des armes pour tuer, elle les a récupérées pour donner la vie. Son travail, avant d’être féministe montrait déjà la difficulté des deux sexes à vivre ensemble.

Si aujourd’hui le combat pour l’égalité est virulent, autant se le dire, à l’époque, il est pitoyable. Le journaliste parle du travail de Niki de Saint Phalle en termes peu élogieux. Petite ménagère va !

Son combat, elle le porte dans son nom. Ses engagements et sa création du Nana power ont ouvert la voie à d’autres mouvements féministes importants qui résonnent dans l’histoire. Pour nous, Niki de Saint Phalle peut être érigée en sainte.

par DEUXIème TEMPS 

LE SALON DES DAMES – Femme qui rit…

LE SALON DES DAMES – Femme qui rit…

Aux origines, la femme est une inspiratrice, une muse héroïne de pièces de théâtre ou de romans. Elle se nomme Thalie et restera longtemps juste un symbole. Non des moindres, certes, puisque c’est elle qui nourrit l’imagination de l’homme. Chacun sa place, après tout. Le “sois belle et tais-toi” était donc déjà là dans l’antiquité grecque.

Femmes, faites-nous rire !


Au théâtre, pendant longtemps les femmes ne jouent pas la comédie mais les hommes les représentent en se travestissant. “Pourquoi faire autant de simagrées ? C’est vrai, ne serait-ce pas plus simple de demander à une femme de jouer le rôle d’une autre femme ?” diraient d’aucuns. “Mais c’est que les femmes n’ont pas d’humour ni de talent !” répondrait l’autre. L’histoire et les bonnes vieilles traditions sont si tenaces ! Mais d’ailleurs, d’où vient cette idée ?


Dès que le catholicisme a prit de l’ampleur, le rire fut considéré comme un élan disgracieux et honteux. Montrer ses dents et s’esclaffer étaient réservés aux gueux et païens. Autant dire qu’une dame de ce nom ne devait surtout pas le faire. Rendez-vous compte, le simple retroussement de lèvres de Mona Lisa lui a valu d’être taxée de prostituée, le pire du pire pour une femme de cette époque !

Marcel Duchamp. 

L.H.O.O.Q – 1919

Ainsi l’aspect comédie revêt les couleurs humaines de Zola : selon les manières dont sont représentés les sujets, nous pouvons dire à quelle classe sociale ils appartiennent. Au musée des Beaux-arts de Lyon, il y a un tableau intéressant qui traite ce thème : Les mangeurs de Ricotta de Vicenzo Campi (1580). Aujourd’hui, on n’y voit aucune excentricité, c’est une scène de taverne. Mais il nous suffit de regarder d’un peu plus près la femme pour comprendre comment elle était perçue. Le collier de perles rouges et la bague veulent nous faire croire à du raffinement mais le décolleté pigeonnant et le sourire aux dents jaunes ne nous dupent pas : celle qui rit est une pouilleuse qui donne son corps.

Vicenzo Campi. 

Les Mangeurs de Ricotta. 1580

Rire c’est se relâcher, se dévoiler, transformer son visage et son apparence tout en s’exprimant vocalement (et parfois très bruyamment). Donc si on voulait être une personne élégante, le rire était exclu. Autant dire qu’une femme comédienne cherchant à provoquer des émotions chez le spectateur n’était pas courante. En France, la première qui monta sur une scène fût l’italienne Isabelle Andreini en 1603. Avant, l’accès était tout bonnement interdit.

Femmes en scène


Dans le registre plus directement ‘comique’ et populaire qu’est le cirque, on relève peu de figures clownesques féminines dans la tradition. En fait il n’en existe pas, car l’Auguste, le clown blanc et le contre pître, sont tous masculins dans leurs désignations. Jusqu’à il y a peu, ce métier était exclusivement masculin comme l’analyse ​cet article​. Cette année encore, en 2018, les femmes sont très peu présentes dans les grands festivals comme celui d’Avignon. La directrice de théâtre Carole Thibaut a d’ailleurs refusé un Molière durant cette édition, en dénonçant l’écrasante majorité d’hommes : 89% d’auteurs hommes contre 11% de femmes. Non qu’elles ne créent pas, elles ne sont simplement pas ou peu mises en valeur.
Jouer un rôle serait donc si vulgaire ? Si les femmes en veulent un, le domestique est tout à elles ! En tout cas, c’est ce que semble moquer frontalement Martha Rosler dans Semiotics

of the Kitchen de 1975.

Parodiant une émission de cuisine, l’artiste nous fait une démonstration de tous les objets présents chez elle. Le sous-titre justement satirique, donne la critique : “For Educational In-House Use Only”.

La comédie féminine, celle qui provoque le rire, semble avoir été longtemps exclue de la bourgeoisie. Les tableaux nous ont montré cette classe dans un raffinement singulier. Est-ce pour autant que les femmes ne riaient pas ? On en doute. Ainsi, loin des planches, les peintures témoignent de la comédie humaine, celle quotidienne à laquelle nous avons à faire. Comme l’a souligné Carole Thibaut, tout reste à faire dans les domaines artistiques pour que les femmes parviennent à occuper la place qu’elles méritent.

Par Deuxième Temps 

Bannière par Rozenn Le Gall

Le Salon des Dames – TO QUEER OR NOT TO QUEER

Le Salon des Dames – TO QUEER OR NOT TO QUEER

On continue notre collaboration avec la revue Deuxième Temps. Tous les mois, Céline Giraud et Alicia Martins nous parlent de faits de société contemporains et les mettent en relation avec des œuvres et des artistes passé·e·s, présent·e·s ou futur·e·s. Histoire de faire dialoguer tout ce petit monde. 

TO QUEER OR NOT TO QUEER 

Ingo Swann American, 1933- 2013 Oh! God! , n.d. Collage

La “subculture”, terme utilisé en sociologie, définit les cultures souterraines et cachées par celles plus mainstream. L’art queer en fait partie parce qu’il est né d’idées non-conventionnelles. Aussi – et malheureusement – les images auxquelles la plupart des gens pensent  en se référant à lui, sont celles hypersexualisées (voire sexuelles). Et avant que l’on se plonge dans ces créations, on faisait partie de ces plupart. Nous en avions des connaissances très partielles et anciennes comme par exemple le traitement de l’homosexualité, qui existe bien mais ne reflète pas l’essence de l’art queer. C’est bien là l’un des problèmes des subcultures : elles sont méconnues.

 Siméon Salomon, Sappho et Erinna dans le jardin a Mytilene, 1864, Tate.

Certaines photographies de l’art queer parlent de sexe. Et entendons nous bien, ce n’est pas un mal, au contraire même. Toutefois, est-ce là l’unique sujet qu’il puisse traiter ? La provocation, le militantisme et l’excès qui se cachent derrière étaient nécessaires lors de l’explosion du mouvement dans les années 1990 puisque la sexualité était aussi liée à des luttes d’antan. Mais qu’en est-il aujourd’hui ?

« Va te faire queer un oeuf ! »

D’abord, il faut dire ce qu’est l’art queer, qui, contrairement à ce que suggère son nom, ne parle pas que du “queer”. Malgré l’anglicisme qui fait cool, dans son contexte artistique, le mot veut dire autre chose.
Fondamentalement, ce mouvement a pour objectif de combattre l’oppression du binaire et les conséquences qui en découlent. S’il ne s’inscrit pas à l’origine dans une démarche gay ou lesbienne, il va tout de même combattre l’homophobie mais son leitmotiv reste celui de l’hétéronormativité rejetant tout ce qui n’est ni masculin ni féminin. Ainsi l’art interroge toutes les oppressions du corps (sexués ou non), ce qui le rend politiquement fort.
Proche de cette philosophie, l’artiste Coco Guzman (ou Riot) a conçu un projet proposant plusieurs genres. Non sans humour, elle fait Genderpoo, petites figures que l’on voit sur les portes des toilettes.

 

(Image : Coco Guzman, Genderpoo, installation participative, feutre noir, 2008-)

Activiste, elle se voit souvent expliquer ce qu’est le queer à des gens novices sur ces questions :

“ Leur image était celle d’une sexualité de dildos, de pratiques BDSM, de performances et de polyamorie (relations ouvertes) bien loin de leurs priorités qui étaient tout autres et relevaient davantage du quotidien. Pour beaucoup et pour moi-même, il est très dicile de se retrouver dans cette image hypersexualisée du queer. Bien que reconnaissant l’importance du sexe dans nos vies, je trouve que là n’est pas vraiment la question. On se retrouve encore à devoir travailler dans des lieux non queer-friendly, à devoir marcher dans des rues imprégnées d’homophobie, de transphobie, et à devoir vivre avec des familles qui, elles, ne connaissent pas le queer.”

Tout comme l’artiste, nous pensons que cette hypersexualisation n’exprime plus suffisamment les luttes des citoyens. Il faut pousser plus loin ces questions pour trouver le nœud du problème. Et c’est bien dans le quotidien qu’il se situe comme on peut déjà le voir avec la question du poil. Genderpoo soulève justement des problèmes simples mais excluant, que peuvent rencontrer les queers.
Les questions soulevées par l’art queer sont importantes puisqu’elles retracent tout le cheminement des interrogations sociales. Pourtant, les luttes montrées par ce mouvement subculturel tendent à l’oubli. Non pas qu’elles soient devenues vaines mais parce qu’elles ne sont pas encore suffisamment retenues par l’histoire. Alors nous nous posons une petite question : si l’UNESCO reconnaît certaines langues comme du patrimoine afin de les sauvegarder comme héritage culturel, ne pourrions-nous pas l’étendre à certains combats ? Et ainsi faire de la “patrimonialisation” des minorités sexuelles ?

Céline Giraud & Alicia Martins Fondatrices de la revue Deuxième Temps

Le Salon des Dames – SOUS LES BAS LA GRENADE

Le Salon des Dames – SOUS LES BAS LA GRENADE

On continue notre collaboration avec la revue Deuxième Temps. Tous les mois, Céline Giraud et Alicia Martins nous parlent de faits de société contemporains et les mettent en relation avec des œuvres et des artistes passé·e·s, présent·e·s ou futur·e·s. Histoire de faire dialoguer tout ce petit monde. 

SOUS LES BAS LA GRENADE

Le vêtement est un outil social qui permet de dire la classe et les goûts, mais qui a également permis aux femmes de s’émanciper. En effet, si elles étaient tenues de revêtir des corsets et autres habits restrictifs pour les mouvements, c’est aussi par ce biais qu’elles ont compris le diktat qui s’imposait à elles. Mais comment procéder pour s’en défaire ? De la jupe au costume d’homme, retour sur l’emploi revendicateur du travestissement

 
Les femmes derrière le vêtement – Tout un arc des pratiques artistiques porte sur les questions de genre. Des artistes jouent sur la duplicité comme Marcel Duchamp, partant en quête d’un soi, autre que ce qu’ils étaient jusque là. En recourant à leur propre corps, ils mettent en scène leur fiction ; en semant le trouble, ces inventeurs jouent avec ce concept. Et nous, spectateurs, nous nous confrontons à l’attribution arbitraire des rôles dévolus aux femmes et aux hommes. L’un de ces marqueurs est d’apparat : si l’habit ne fait pas le moine, il en raconte beaucoup sur la personne qui le porte. Et à l’heure où les femmes se font siffler à l’Assemblée sous prétexte qu’elles sont en robe, les tissus prennent des couleurs militantes. Les exemples comme celui-là sont nombreux dans l’histoire et ne sont jamais anecdotiques. Dans les années 1920 aux US, les idées féministes commencent à faire leur chemin dans les universités. Galvanisés par les discours prônant l’indépendance et l’égalité, des groupes de femmes fraîchement diplômées, se sont joués des codes imposés par la société en portant des tenues d’hommes pour revendiquer leur réussite. Après tant d’années à étudier, il s’agissait de faire carrière ! Mais cette chose étant d’abord réservée aux hommes, ces étudiantes se sont parées d’accessoires masculins comme la cravate, la canne, la cigarette, symboles de la haute société. Il y a là une transgression joyeuse et éhontée : c’est une fête, presque un carnaval, alors qu’à ces époques, de tels actes étaient vus comme vulgaires.

Anonyme, Image tirée de l’exposition “Mauvais genre”  

Il ne faut pourtant pas se tromper : revêtir des vêtements d’homme ne veut pas dire que ces femmes reniaient leur sexe ! Cet acte témoigne d’un désir d’émancipation que l’on retrouve dans l’Autoportrait aux cheveux coupés de Frida Kahlo. En raccourcissant fictivement ses cheveux, attributs féminins au possible, et en portant un costume d’homme, l’artiste brave les interdits sociaux. Si être une femme c’est l’être au travers des yeux d’un tiers, alors je serai autre ! semble nous dire l’artiste. Loin de perdre son identité, elle l’affirme avec panache et défiance, bien que sereine. Kahlo est une artiste remarquable en de nombreux points mais sa force de caractère les supplante. Ici c’est la rupture avec l’amour de sa vie qu’elle consomme.

Frida Kahlo, Autoportrait aux cheveux coupés, 1940. Huile sur toile, 40x28 cm. New York, The MoMA, donation Edgar Kaufmann, Jr.

  Porter des vêtements d’homme semble être un jeu dont les règles seraient dictées par des femmes revendicatrices : tout ceci ne serait finalement qu’accessoire. Dans son film The King, Eleanor Antin montre même son travestissement, assise devant un miroir. Puis, comme si elle était actrice dans un théâtre, elle part à la rencontre de ses villageois pour écouter leurs doléances. Affublée d’un large chapeau et d’une longue cape, elle parcourt les rues tel Don Quichotte. Les scènes sont étudiées et fabriquées, illustrant la fiction même dans laquelle on s’enferme. Les genres ont été conçus théoriquement, et ces artistes nous poussent à les déconstruire et repenser.

De simples vêtements et un ajustement de posture suffisent pour ressembler au “sexe fort”. Le patriarcat tiendrait-il donc à si peu de choses ?

   

Eleanor Antin, King of Solana Beach Performance, 1973. Photographie en noir et blanc, 77x115cm. Courtesy Ronald Feldman Fine Arts, New York. Copyright the Artist.

Cette manière de se travestir pousserait à repenser le façonnage de nos connaissances : les femmes aussi marquent le temps et pourtant, on les connaît peu, avouons-le. À ce sujet, l’excellent podcast de Simone et les philosophes explique pourquoi il est nécessaire de se refaire une culture, et de rendre féminine l’expression “grands hommes”.

Céline Giraud & Alicia Martins Fondatrices de la revue Deuxième Temps

Le Salon des Dames – MERCI BEAUCOUP BLANCO

Le Salon des Dames – MERCI BEAUCOUP BLANCO

On continue notre collaboration inédite avec la revue Deuxième Temps. Tous les mois, Céline Giraud et Alicia Martins nous parlent de faits de société contemporains et les mettent en relation avec des œuvres et des artistes passé·e·s, présent·e·s ou futur·e·s. Histoire de faire dialoguer tout ce petit monde. 

 

« Merci beaucoup Blanco » 

Sexualisation : déconstruire le fantasme colonial

 
Une révolution politique s’opère dans le monde muséal : certains pays détroussés durant les colonies exigent qu’on leur rende leurs objets cultuels et traditionnels. C’est bien. Autant dire que certaines structures risquent de se vider, comme le Quai Branly. Mais est-ce un problème ? Le point de vue de l’Occident sur les cultures africaines, subsahariennes ou arabes est révélateur de la relation toxique qu’il a construit avec elles. Mais ça, tout le monde le sait : les populations ont été bafouées, les ethnies volées par des explorateurs sans vergogne. Autant dire que les femmes de couleur, dans toute cette histoire, ont été oubliées. Enfin, oubliées, pas exactement parce qu’elles tenaient bien un rôle.
L’orientalisme, comme on l’entend en art, est un sujet qui a eu le vent en poupe dès le déclin de l’Empire Ottoman. Pendant que les conquistadors et autres colons se battaient les terres, les artistes entreprenaient de voyager. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils en ont pris plein les mirettes : les récits qu’ils en font sont aventureux, magiques… et biaisés.

(Jean Gérôme, Dans la Grande Piscine à Brousse, 1885 – Huile, 70 x 100, Collection privée)

Leurs peintures montrent des scènes de harem, de bain. Les couleurs sont chatoyantes et mielleuses, les peaux étrangement claires ; les femmes sont marquées par des hanches aux courbes larges et douces voulant charmer le regardeur curieux de l’autre continent. Du grand fantasme donc, dirigé vers un public bien précis, vous l’aurez deviné.
Pourquoi avoir menti ? Comme le dit l’auteur Edward W. Said (théoricien de cette question), c’est parce que l’Orient n’existe pas. Il est un monde “imaginaire construit sur le mystère” qu’on souhaite “merveilleux et luxueux”. Eh oui, les artistes sont charmés par leur propre vision erronée.

(Jean-Auguste-Dominique Ingres, L’Odalisque à l’esclave, 1839 – Peinture à l’huile, 72 x 100, Fogg Art Museum, Cambridge)

 
Dans certains grands tableaux de l’histoire de l’art, les femmes sont donc représentées mi-occidentales mi-orientales, sans aucune subtilité. Celles qui ont le droit à un portrait sont exotiques par leur vêtement, chaleureuses par la lumière et blanches par les projections du peintre. Quand aux peaux noires, elles marquent souvent le service. Ainsi, l’orientalisme raconte peu de choses sur les cultures ou les habitants. Ces derniers sont au pire une caricature, au mieux un prolongement du désir colonial.
 
Cette vision (majoritairement masculine) érotisée de l’époque est aujourd’hui critiquée par des artistes : dans une installation contemporaine, Valérie Oka demande crûment “Tu crois vraiment que parce que je suis noire je baise mieux ?”.

(Valérie Oka, Body Talks (“Tu crois vraiment que parce que je suis noire je baise mieux ?”), 2015 – néon, installation au centre d’art de Wiels)

 
Évidemment, la question est rhétorique ; sa force est de lancer le débat sur la perception aberrante et patriarcale des occidentaux. Oka rapporte d’ailleurs :

« Ça vous semble choquant ? Pas plus tard qu’il y a une semaine, un jeune mec me disait : « Ah, qu’est-ce que j’aimerais me taper une Black !  […] C’est hallucinant d’entendre encore des choses comme ça. Les stéréotypes coloniaux sur la femme noire comme sex-toy sont ancrés dans l’imaginaire ». (Issu de cet article)

L’artiste appartient à la nouvelle génération, qui estime qu’il est temps de passer à autre chose tout en reconnaissant les faits du passé. On l’a vu avec l’orientalisme, c’est avant tout par la sexualisation que les plasticiens ont représenté les femmes de couleur. C’est donc souvent cet aspect de l’histoire que les réalisations mettent en lumière. L’idée est aussi de l’évoquer pour s’en débarrasser pour de bon. Tracey Rose, créatrice sud-africaine, utilise son propre corps pour transmettre son opinion à ce sujet. Dans son autoportrait Venus Baartman, elle incarne Sawtche Baartman.

(Tracey Rose, Venus Baartman // La vénus Hottentote, gravure)

Cette femme issue de l’ethnie Khoisan a été réduite en esclavage pour être exhibée, nue, à travers l’Europe du XIXe siècle. Son parcours rappelle celui de Joséphine Baker, figure plus connue du siècle suivant. Toutes deux ont été condamnées parce que leurs corpulences ont intrigué l’Occident. Baartman est un symbole de la sexuallisation du corps féminin noir. La critique est double : Rose s’attaque autant à l’exotisme qu’à la vision de la femme en général. Elle décide d’exposer ses formes, renversant la situation pour ne plus être victime du regard des autres. Faire revivre cette icône, c’est aussi nous rappeler qu’aujourd’hui la société façonne encore des Sawtche Baartman.
Car le racisme et les préjugés sont encore présents et doivent être évoqués. La brésilienne Michelle Matiuzzi oeuvre pour tenter de libérer la femme de couleur. Dans Merci beaucoup, Blanco ! elle se peint en blanc et s’expose dans un espace sombre.

(Michelle Matiuzzi, Merci beaucoup, blanco !)

Elle prend différentes poses plutôt provocantes, sous un éclairage qui souligne ses formes. Les postures choisies “soulignent les stéréotypes de la féminité noire” selon ses mots. Dans son titre ironique, le reproche est clair : le choix du français est là pour rappeler le passif des traites négrières et le regard contemporain sur la femme noire en Europe. Car là non plus, les principes énoncés ne changent pas toutes les situations. Et à nouveau, il s’agit d’une prise de pouvoir sur les regards extérieurs. Matiuzzi sait que sa nudité attirera l’oeil, et l’emploie pour transmettre son message.
Ce n’est donc pas terminé. On peut d’ailleurs déplorer que les femmes soient les seules à évoquer ces sujets : ça prouve qu’ils posent toujours problème. La commissaire d’exposition Koyo Kouoh déclare d’ailleurs avoir « toujours rêvé, par naïveté ou optimisme, de ne pas devoir faire des expositions spécifiques d’artistes femmes. Malheureusement, le statut de la femme en Afrique et en Occident n’est pas encore réglé. ». (propos issus de l’article précédemment cité)
 
Céline Giraud & Alicia Martins
Fondatrices de la revue Deuxième Temps
 
Crédits :

  • Jean Gérôme, Dans la Grande Piscine à Brousse, 1885 – Huile, 70 x 100, Collection privée
  • Jean-Auguste-Dominique Ingres, L’Odalisque à l’esclave, 1839 – Peinture à l’huile, 72 x 100, Fogg Art Museum, Cambridge
  • Valérie Oka, Body Talks (“Tu crois vraiment que parce que je suis noire je baise mieux ?”), 2015 – néon, installation au centre d’art de Wiels.
  • Tracey Rose, Venus Baartman, autoportrait photographique, 2001. Courtesy of the artist and The Project, New York. Source theguardian.com
  • La vénus Hottentote, Geor. Loftus, gravure à l’eau-forte, 20,5 x 27,7 cm, 1815. Bibliothèque nationale de France, département Estampes et photographie. Source gallica
  • Michelle Matiuzzi, Merci beaucoup, blanco !, photographie de performance par Hirosuke Kitamura, 2010. Source site internet de l’artiste

Le Salon des Dames – À VOS BARBES

Le Salon des Dames – À VOS BARBES

Ce mois-ci Cacti vous dévoile une collaboration des plus inédites avec la revue Deuxième Temps. Céline Giraud et Alicia Martins nous parlent de faits de société contemporains et les mettent en relation avec des œuvres et des artistes passé·e·s, présent·e·s ou futur·e·s. Histoire de faire dialoguer tout ce petit monde. 

 

“À vos barbes”

 
Y’a t-il un genre plus légitime à avoir des poils ? Alors qu’il fut un temps où on cherchait les meilleures manières de s’épiler, aujourd’hui on se demande de plus en plus pourquoi le faire. Notre rapport aux poils est compliqué. Et encore plus lorsque s’en mêle la notion d’intime.
La sexualisation des corps est partout, mais on cache bien souvent le sexe féminin. On va jusqu’à le censurer. L’image de la vénus de Willendorf, statuette du paléolithique, a été supprimée sur facebook car on y voyait un physique de femme. En 2011, L’Origine du monde de Courbet a subi le même sort.

 
Cette-fois le rejet n’était pas que celui du charnel, les poils aussi posaient problème. La société nous entraîne à craindre ces représentations, puisque même La Poste a refusé d’éditer un timbre à l’effigie de cette peinture. On la considérait comme une « image à caractère pornographique » : pour détourner Molière, « couvrez ce poil, que je ne saurais voir ! ». On peut comprendre que la toile ait choqué à sa réalisation en 1866, car c’était la première du genre mais aujourd’hui cela ne fait plus sens. Car à l’inverse, pourquoi les représentations de pénis – poilus – ne posent jamais problème ? C’est bien lorsqu’elle est sur une femme que la pilosité dérange.
 

Des artistes comme Deborah de Robertis se mobilisent face à cela. Dans différents musées, elle pose jambes écartées face à des oeuvres phares. On entend parler d’elle régulièrement pour les scandales que font ses apparitions : elle s’y attend, choisi d’utiliser les réponses qu’on lui oppose pour prendre position. Montrer son sexe, c’est ainsi s’exprimer. En prenant physiquement la place et le point de vue des oeuvres, elle veut aussi mettre en avant l’organe féminin découvert, le “vrai” : celui laissé naturel, donc poilu.
On retrouve cette question de façon plus poussée encore dans son projet Fémibarbie . A l’occasion de l’exposition retraçant l’histoire de la poupée, elle a cherché à incarner le symbole de la femme en cherchant le réalisme. Celle-ci a des tétons, et porte un postiche de poils pubiens pour les rendre plus présents encore. En distribuant des figurines à cette effigie, elle veut proposer aux enfants d’aujourd’hui un autre emblème du corps.

Et pour d’autres, vivre poilu.e.s ne se discute pas. Frida Kahlo, artiste mexicaine, figure majeure de l’histoire de l’art, en a même fait un signe physique à part entière : le duvet n’est pas uniquement visible chez les hommes.
Ce n’est pas nouveau. Pourtant, lorsqu’il s’agit d’une femme, les critiques fusent : il donne un air négligé et vulgaire. Le poil est viril, masculin… et surtout pas féminin ! Mais alors, a t-il un genre ? Ana Mendieta, artiste américaine faisant partie de la grande mouvance féministe des années 1960, s’est emparée de cette question, notamment dans sa performance Untitled (Facial Hair Transplants) de 1972
 

 
Menée par une volonté de transgression, elle transplante sur son visage la barbe et la moustache d’un homme. Par ce simple geste, les genres sont bousculés d’autant qu’ici, ce n’est pas n’importe quels poils que la créatrice utilise : ils proviennent directement d’un humain. Ainsi, l’artiste semble s’apposer minutieusement un masque. Et quel masque ? On oppose souvent le corps nu, lisse et imberbe à celui robuste et poilu. Les clichés sont nombreux et réducteurs. Les images préconçues par les sociétés et les cultures laissent croire que les genres doivent suivre des schémas précis. Or, ni les chromosomes ni les sexes ne les déterminent.
Les artistes comme Mendieta critiquent de telles constructions : est-ce que les caractéristiques biologiques suffisent à ranger les individus dans des catégories spécifiques ? Comme le rappelle Geneviève Fraisse dans Les excès du genre. Concept, image, nudité (2014), les “genres” ont été inventés. D’abord par les biologistes, ensuite par les sciences humaines. Ce sont des outils pratiques mais pas déterministes. Pourtant, lorsque ces artistes ont, tour à tour, utilisé les poils dans leurs travaux, elles l’ont fait pour revendiquer un état, une place, leur corps.
 

La pilosité est d’abord transgressive avant d’être trans-genre. Et c’est bien là où le bât blesse : tant qu’elle sera choquante, elle restera genrée.

 
 
 
Textes – Céline Giraud et Alicia Martins,
Fondatrices de la revue Deuxième Temps
 
Crédits images :

  • La Vénus de Willendorf, statuette en calcaire, droits: (c) NHM Vienna (Lois Lammerhuber/Edition Lammerhuber)
  • Gustave Courbet, L’origine du monde, 1866, Huile sur toile 46 x 55 cm, droits : © RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski
  • Deborah de Robertis, Miroir de l’origine (série “Mémoire de l’origine”), 2014, droits : Deborah de Robertis
  • Frida Kahlo, Autoportrait avec un collier d’épines et un colibri, 1940, peinture à l’huile, 47 cm x 61 cm, crédit : Ayant droit
  • Ana Mendieta, Untitled (Facial Hair Transplants), 1972, 7 photographies en couleur, 48.9 x 32.4 cm, droits : The Estate of Ana Mendieta Collection, LLC