Le Salon des Dames – Le sexe de l’histoire de l’art

Le Salon des Dames – Le sexe de l’histoire de l’art

Le Salon des Dames – Le sexe de l’histoire de l’art

On continue notre collaboration avec la revue Deuxième Temps. Tous les mois, Céline Giraud et Alicia Martins nous parlent de faits de société contemporains et les mettent en relation avec des OEuvres et des artistes passé·e·s, présent·e·s ou futur·e·s. Histoire de faire dialoguer tout ce petit monde.

La sexualité est un thème majeur dans l’histoire de l’art car il est profondément humain, social et flirte avec la politique. Les artistes l’ont parfaitement compris et grâce à des images ils l’évoquent avec subtilité, tendresse et intelligence afin qu’elle ne soit jamais censurée.

   

Sexualités dévoilées

On aime dire que l’art est un témoignage d’individualités dans une société plurielle. Les artistes sont des observateurs du monde mouvant. Il est donc impossible d’uniformiser les créations, les courants de pensées et ceux historiques. Rien n’est linéaire et la thématique de la sexualité en tient les stigmates : elle change selon les traditions, philosophies, sociologies, religions, moeurs. Il est d’ailleurs plus juste de parler des sexualités. Et ceci rend le sujet d’autant plus complexe et intéressant.

Ainsi, dans l’histoire de l’art, les sexualités sont abordées de manière multiple : parfois frontales pour revendiquer une liberté, d’autres subtiles pour ne pas être soumis à la censure.

 

Une sexualité sociale

Si pendant l’Antiquité des décorations de vases ou de temples nous montraient des corps en plein ébat, le Moyen-âge a vu une censure s’imposer notamment avec l’arrivée triomphante du christianisme. Mais loin d’en faire un problème majeur, des peintres ont su contourner cette problématique en développant davantage le symbolisme.
Nul besoin de grandes scènes érotiques pour aborder le sujet. Mieux, tout sujet devient prétexte pour en parler.
Dans le fameux tableau la Naissance de Vénus de Botticelli, il semblerait que la pudeur ne soit pas de mise contrairement à la sculpture dont il se serait inspiré, la Venus pudica. Mais comme il s’agit de la respecter, le peintre trouve un subterfuge pour montrer ce qui devrait rester caché : le symbolisme.
À notre droite, au même niveau que le visage de Vénus, une femme tient gracieusement un tissu. Mais quel étrange pli fait-il ! Les couleurs rougeoyantes participent à nourrir notre imaginaire de la sexualité féminine. Sous ses pieds, Vénus se tient debout sur un coquillage ouvert, symbolique de la fertilité et du vagin que la Heure vêtue de fleurs automnales vient renforcer (c’est une période de renaissance). Dès lors, la peinture, déjà forte par son thème mythologique, n’a pas besoin de montrer crûment la thématique sous-jacente. Botticelli, farceur qu’il était, semble même s’en amuser puisqu’il peint une Vénus pudique, cachant de sa chevelure son pubis et ses seins..

Vénus pudica dit Vénus de Médicis. Vers -330, Musée des Offices (Italie, Florence).

La naissance de Vénus, Sandro Botticelli. Vers 1484-1485, tempera maigre (pigments liés à du gras), 1,725 × 2,785 m. Collection : Musée des Offices (Italie, Florence).

L’enlèvement d’Hélène ou Le Rapt, Zanobi Strozzi. Vers 1450, peinture, National Gallery (Londres).

Dans le Rapt de Zanobi Strozzi, on retrouve le même procédé : la robe d’Hélène de Troie dessine une forme particulière (à ces époques, le vagin est un trou béant, une crevasse d’alpiniste. Ne cherchez pas de clitoris il est encore considéré comme impur !) qui suggère finement les conséquences de ce rapt.


Ainsi donc, il existe de nombreux tableaux qui racontent une histoire sexuelle sans pour autant nous montrer un acte sexuel. Le pouvoir de l’évocation rend alors plus fortes ces toiles et c’est aussi grâce à ça que les images sont puissantes.

Des sexualités individuelles

Pour le moment, nous avons vu des sexualités cis-genre : c’est l’histoire d’une femme, d’un homme et de fécondité. À partir de Marcel Duchamp, les barrières sémantiques se brouillent significativement pour jouer avec l’identité sexuelle. Nous avons déjà souvent parlé ici de cette idée que ce soit au travers des attributs des genres ou des vêtements. Et aujourd’hui, nous voulons montrer que cette interconnexion entre le féminin et le masculin est naturelle, même récurrente.

Dans Janus fleuri de Louise Bourgeois, on regarde deux pénis flasques unis par une masse presque informe semblant évoquer un vagin. Pour comprendre cette sculpture il faut se référer au titre : Janus, dieu au double visage, un regardant vers le passé, l’autre vers l’avenir. La métaphore mythologique et sexuelle prend des allures d’universalisme.
Ainsi, la sexualité est une construction sociale et culturelle. L’humain joue avec toute sa vie, il la fait évoluer grâce à des remises en questions permanentes.

Janus fleuri, Louise Bourgeois. 1968, bronze, patine dorée, pièce suspendue, 25,7 x 31,7 x 21,3 cm. Collection de l’artiste.

 

Pour réussir ces créations les artistes font appel à l’Eros. La subtilité tient dans l’érotisme, la beauté et la sensualité. Nous l’avons à peine évoqué mais représenter des sexualités amène à d’autres interrogations : comment les genres se définissent ? Comment et pourquoi les corps sont censurés ? Pourquoi le vagin et le clitoris sont à cacher ? Grâce à ces créations (et bien d’autres encore), on comprend à quel point un sujet intime est en réalité politique voire militant. Et si, malgré les censures, la sexualité demeure un thème majeur, c’est qu’elle est loin d’avoir épuisé ses réflexions.  
 
Céline Giraud & Alicia Martins Fondatrices de la revue Deuxième Temps  
Le Salon des Dames – Le Pouvoir des Illustrations

Le Salon des Dames – Le Pouvoir des Illustrations

Le Salon des Dames – Le Pouvoir des Illustrations

On continue notre collaboration avec la revue Deuxième Temps. Tous les mois, Céline Giraud et Alicia Martins nous parlent de faits de société contemporains et les mettent en relation avec des OEuvres et des artistes passé·e·s, présent·e·s ou futur·e·s. Histoire de faire dialoguer tout ce petit monde.

L’IMAGE DE L’ECRITURE

L’illustration, ça vous dit quelque chose ? Nos quotidiens sont pleins d’images. Publicité, étiquettes de produits, mais aussi journaux, revues ou sites internet. Au milieu de tout ça, les illustrations sont très présentes avec leurs visuels au statut particulier. Pourtant, on ne les connaît pas toujours bien. Il s’agit de la rencontre entre dessin et écriture : c’est une image qui fait parler un texte. Elle peut aussi le prolonger, le compléter ou le transformer. Les deux sont alors complémentaires.

L’IMAGE NARRATIVE

Elle est apparue dans l’antiquité dans la littérature grecque, et s’est développée avec l’invention de l’imprimerie par Gutenberg qui permet la démocratisation de l’image par une production en série plus facile. Son accès est simplifié puisque son coût est moins élevé. Au départ l’illustration se trouve uniquement en première page puis s’étend entre les pages.
Avec l’alphabétisation progressive des masses, elle prend doucement de l’ampleur. Dans le livre mais aussi le journal imprimé, l’image ne tue pas le texte, elle joue avec lui. De cette manière, il n’y a aucune concurrence entre ces arts.

Les contes drolatiques,Balzac (cinquième édition illustrée de 425 dessins par Gustave Doré), 1855, source Gallica.

Aujourd’hui le terme d’illustration englobe bien plus de créations. Elle peut s’affranchir et exister sans le texte. On parle par exemple d’un style “illustré”, qui est reconnu dans l’art. C’est ce que fait l’artiste japonais Takashi Murakami, en reprenant l’univers visuel du manga dans des lithographies. Comme Andy Warhol avant lui, il édite et fait reproduire ses illustrations.

De son côté, Lichtenstein travaille avec un style issu de la bande dessinée américaine, en peinture cette fois. Ces usages montrent un retour à l’image illustrée : on est moins dans l’abstraction plus dans la figuration. 

 

La révolution des images

Pourtant, il ne faut pas se tromper : le style illustré n’a pas toujours eu les faveurs des critiques. Si l’Antiquité, le Moyen-âge, le Romantisme, le Rococo etc figuraient le monde, grands nombre d’artistes modernes et contemporains ont cherché à s’en affranchir. Il ne s’agissait plus de montrer les choses telles qu’elles étaient (ça, la photographie le faisait très bien !) mais d’exprimer les passions des âmes, la psyché et le monde sensible

Kandinsky Komposition VIII, 1923, Composition VIII, Huile sur toile, 140 x 201 cm, Solomon R. Guggenheim Museum, New York, Solomon R. Guggenheim, Founding Collection, by gift, © Adagp, Paris

Très vite, les artistes illustrateurs ont été évincés des scènes intellectuelles, jugés naïfs. Ce qualificatif d’abord péjoratif, est devenu un mouvement à part entière dont Henri Rousseau en est une figure de proue.

 Henri Rousseau, Le rêve, 1910, Huile sur toile, MoMA, New-York

Ainsi, l’image illustrée n’est jamais sortie de l’histoire de l’art. Au contraire même. Et aujourd’hui, peut-être plus qu’auparavant, on sait combien elle est importante et forte : contrairement au texte, une illustration transmettra immédiatement son message. La naïveté d’alors peut être un argument majeur dans la dialectique esthétique. 

En effet, l’illustration permettant souvent plus d’immédiateté dans la transmission, elle se dote d’un véritable pouvoir comme c’est le cas avec la caricature, outil hautement politique, justement !Jean Paul Achard, La beauté est dans la rue, mai 1968, affiche

L’illustration dans l’histoire de l’art n’a pas toujours eu une place de choix. Surtout si on se range du côté des critiques. Pourtant, elle tient en elle une force universelle : qu’importe la langue, un dessin de fleur (aussi grossier soit-il) sera compris. Par le dessin nous pouvons donc nous faire comprendre.

Céline Giraud & Alicia Martins Fondatrices de la revue Deuxième Temps

Le Salon des Dames – Est-ce qu’Artiste est un métier d’hommes ?

Le Salon des Dames – Est-ce qu’Artiste est un métier d’hommes ?

Le Salon des Dames – Est-ce qu’Artiste est un métier d’hommes ?

The Advantages of being a woman artist, Guerilla Girls 1988

On continue notre collaboration avec la revue Deuxième Temps. Tous les mois, Céline Giraud et Alicia Martins nous parlent de faits de société contemporains et les mettent en relation avec des œuvres et des artistes passé·e·s, présent·e·s ou futur·e·s. Histoire de faire dialoguer tout ce petit monde.

Est-ce qu’artiste est un métier masculin ?

En France, l’académie des Beaux-Arts n’a accepté les femmes qu’en 1896. Avant, l’accès aux ateliers leur était généralement interdit : elles auraient “distrait” les hommes qui y étaient. Des cours leur ont été créés mais ils avaient quelques différences avec ceux traditionnels : peindre des nus était interdit car les femmes étaient bien trop fragiles mais elles pouvaient s’exercer en réalisant des petits tableaux ou de l’enluminure, aux thématiques définies ; on les cantonnait à un artisanat considéré comme gracieux. En dehors de ces académiciennes étouffées, les rares à être devenues peintres, sculptrices, ou plus tard photographes, ont entendu dire qu’elles créaient “comme des hommes”. Jusqu’au XXe siècle, être une femme artiste talentueuse c’était donc être une femme qui s’approprie les gestes et la profession d’un homme. Finalement, rien de plus qu’une bonne imitatrice.

Dans ces conditions, comment contrer les interdits et montrer à tous l’absurdité de ces hiérarchies de genre ?

Etre la femme de

Les femmes artistes sont présentes dans tous les pans et périodes de l’histoire de l’art, mais presque toujours en étant liées à des hommes. Aux XVIe et XVIIe siècles, Lavinia Fontana et Mary Beale ont dû laisser leurs maris gérer leurs carrières tels des agents. Elles signaient leurs travaux et ont été reconnues en leurs propres noms, ce qui semble déjà positif. Mais si d’autres géraient leurs carnets de commandes, quelle était leur liberté face à la création ?

Lavinia Fontana, Autoportrait au clavier avec sa servante, 1577 © Galleria dell ‘Accademia di San Luca, Rome.

 

En plus, Lavinia Fontana n’a pu devenir peintre que parce que son père l’était lui-même. Il l’a formée hors des académies réductrices et c’est lui qui l’a aidée à entrer dans le monde des arts. Elle signait d’ailleurs souvent “Lavinia fille de Prospero Fontana”, ce qui atteste son ascendant.


D’un autre côté, certaines notaient uniquement leur nom d’épouse pour mettre leur mari en avant. Ainsi Elisabeth Vigée-LeBrun se contentait souvent d’un “LeBrun”. Idem pour Anne Vallayer Coster qui signait “Mlle Valayer”, puis a réduit à “Mde Coster” ou “VC” après son mariage. Si cela peut paraître simplement affligeant aujourd’hui, à l’époque c’était un bon stratagème : de cette manière, elles ont habilement repris à leur compte la renommée de leurs conjoints. C’était un moyen de se faire connaître malgré le regard paternaliste de la société. Certains tableaux de maître ont même certainement été en partie ou totalement réalisés par les femmes présentes dans leurs ateliers qui y étaient souvent cachées. Les célèbres frères Van Eyck, par exemple, ont su profiter de leur soeur, devenue essentielle dans leurs créations. Mais maintenant, comment connaître sa part dans le succès de ses frères ? Qui se souvient d’elle ?

Le pire des cas reste celui d’artistes comme Margaret Keane, dont le mari signait les tableaux et touchait l’argent des ventes. Lorsqu’elle a voulu assumer ses travaux et y apposer son nom, elle a subi ses menaces et est restée dissimulée de nombreuses années. Il a fallu qu’elle peigne un tableau en direct durant le procès contre son mari pour que justice soit faite.

Margaret et Walter Keane, photographie © Getty Images

Finalement, c’est l’histoire de manière globale qui a camouflé les femmes artistes. On tarde encore maintenant à les mentionner dans les ouvrages spécialisés. Mais des associations telles qu’AWARE se sont saisies de la question et agissent pour faire reconnaître les créatrices. A nous d’agir pour soutenir les artistes et peser dans la balance de l’égalité dans le domaine de l’art.

Céline Giraud & Alicia Martins Fondatrices de la revue Deuxième Temps

Le Salon des Dames – Art & Mode : Union Scandaleuse

Le Salon des Dames – Art & Mode : Union Scandaleuse

Le Salon des Dames – Art & Mode : Union Scandaleuse

On continue notre collaboration avec la revue Deuxième Temps. Tous les mois, Céline Giraud et Alicia Martins nous parlent de faits de société contemporains et les mettent en relation avec des œuvres et des artistes passé·e·s, présent·e·s ou futur·e·s. Histoire de faire dialoguer tout ce petit monde.

ART & MODE : UNION SCANDALEUSE


Ces milieux font le prestige de la culture française à l’international. Ils génèrent tous deux de l’argent – beaucoup d’argent – et sont soumis à des normes et à un public choisi. Ils prennent racine à Paris, entre fashion week et “grands” musées, qui deviennent leur lieu de rencontre. Des créateurs comme Viktor & Rolf vont jusqu’à créer des “robes-tableaux”, et certains défilés ont même lieu dans des musées comme le Grand Palais.

 

La mode est ainsi sacralisée par l’édifice muséal et devient à la fois objet d’exposition et de patrimoine. Si on ajoute à cela les Fondations comme Cartier, ces échanges sont gravés dans le dur et la tradition.

 

Ce n’est pas si étonnant car l’art et la mode ont de nombreux points communs : au départ, dans les années de la Bohème parisienne, leurs acteurs appartenaient aux mêmes cercles sociaux ; ils sont dans une constante évolution de la ligne et des couleurs qui attireront l’oeil. Ils fonctionnent tous deux par période et certains voient la haute couture comme le 10ème art. Il est donc logique que leurs créations se rencontrent. Mais quand ces deux milieux collaborent, à qui s’adressent le résultat et les bénéfices ? Nous, spectateurs et consommateurs, ou une toute autre catégorie d’amateurs ?

Viktor & Rolf

 

S’influencer pour renouveler les genres
A priori ce sont d’abord les plasticiens qui se sont emparés de la mode. Beaucoup utilisent le vêtement ou les accessoires dans leurs réalisations : pour ces pièces, c’est la première manière d’intégrer les collections muséales. Meret Oppenheim l’a fait avec ​Ma gouvernante​. Cette réalisation utilise la symbolique du vêtement représentant alors la personne qui le porte. L’accessoire de mode permet à Oppenheim de travailler différemment. L’artiste nous alerte aussi sur la portée d’une simple paire de chaussures, véritable marqueur social.

Dans les mêmes périodes, Dali était fasciné par le monde du tissu et a joué avec ses codes notamment en collaboration avec la couturière Elsa Schiaparelli. Il provoque et propose des pièces qui ne sont pas réellement pensées pour être portées, comme son ​Chapeau-soulier​. C’est à se demander si c’est encore de la mode ! C’est à la limite du produit dérivé, l’idée d’une “marque” artistique qui s’étend au prêt-à-porter.

D’autres collaborations ont suivi et continuent d’émerger aujourd’hui. Mais encore une fois, la mode sur les podiums montre des femmes et hommes longilignes, fins, droits (Karl Lagerfeld disait que les mannequins étaient des cintres). Et certaines posent question : quand Jeff Koons et Vuitton travaillent ensemble, c’est un condensé assez unique de luxe et une machine à fric artistique qui émerge. Ils ne reprennent que des tableaux célèbres qui font vendre. Quelle est alors la portée artistique ? On peut presque parler de prêt-à-créer ou de prêt-à-vendre. Car en réalité, la majorité du temps c’est la mode qui puise dans les motifs artistiques. Seulement, de quelle mode parle-t-on ?.

Deux grands arts à grand prix

Quand la mode travaille avec les artistes, elle parle à une certaine population. C’est une niche artistique ; c’est de la “haute couture”, comme on le voit chez Yves Saint-Laurent avec les motifs de Mondrian.

On peut même aller plus loin : ces créations parlent aux riches et non au grand public. Mais que penser quand les réalisations ne sont même pas conçues pour être portées ? Quand les musées sont les premiers acheteurs et que seule une élite ou les institutions ont le budget pour les posséder ? N’est-ce donc pas contraire à l’un des principes majeurs de l’art : parler à tous, créer pour tous ? Ca pourrait bien donner du grain à moudre aux mauvaises langues qui disent que l’art est une aberration mercantile…

Comme pour Jeff Koons x Vuitton, les couturiers utilisent des oeuvres prestigieuses à la cote élevée. Ces tableaux sont bien connus, comme la Joconde ou encore le Jardin des Délices de Jérôme Bosch. On aime bien ce dernier exemple car le sujet du tableau est religieux et montre les péchés capitaux. Et si on y regarde bien, la mode est pensée pour flatter les formes, les égos, et la haute-couture se penche sur les bourses et donc la vanité. Plutôt ironique, non ?

En réalité, ils utilisent ces visuels à la manière de publicitaires : un tableau connu devient symbole patrimonial que les gens reconnaissent et achètent. Et ceux qui peuvent se le permettre donnent une justification culturelle à leur achat.


Au delà de toutes problématiques artistiques, on voudrait souligner un aspect éthique et écologique très dérangeant dans ces collaborations. Les grandes maisons ne sont pas toujours respectueuses des droits de l’homme dans leurs chaînes de production. Elles le sont même rarement. Et en termes écologiques, elles ne font généralement pas de recyclage. Presque toutes détruisent leurs invendus, pour éviter de dévaluer leurs produits. Dans Fatal attraction​ de Sylvie Fleury, on en voit la critique : en utilisant des plastiques de marques de luxe, cette installation nous évoque les coulisses des productions et nous rappelle combien tout ceci est commercial. On consomme des vêtements comme s’ils étaient des produits de première nécessité.

Alors que des scandales secouent régulièrement le milieu de la couture de luxe – commerce du coton, usines qui s’effondrent, exploitation humaine -, comment laisser l’argument artistique justifier de telles pratiques ?

Céline Giraud & Alicia Martins Fondatrices de la revue Deuxième Temps

Le Salon des Dames – Écoféminisme ; des droits au naturels.

Le Salon des Dames – Écoféminisme ; des droits au naturels.

Le Salon des Dames – Écoféminisme ; des droits au naturels.

On continue notre collaboration avec la revue Deuxième Temps. Tous les mois, Céline Giraud et Alicia Martins nous parlent de faits de société contemporains et les mettent en relation avec des œuvres et des artistes passé·e·s, présent·e·s ou futur·e·s. Histoire de faire dialoguer tout ce petit monde.

Ecoféminisme : des droits au naturel
Et si les femmes étaient la nouvelle opportunité pour les sociétés et la planète de vivre ? Plus seulement survivre et périr mais avoir un futur optimiste ? C’est ce que le mouvement écoféministe des années 70 a demandé. Françoise d’Eaubonne a écrit le terme pour la première fois en 1974, dans Le Féminisme ou la mort : « Quoi qu’il en soit, les bases mêmes de la catastrophe écologique actuelle sont posées : de l’appropriation de la terre fertile […] la destruction des ressources va naître ; et de l’appropriation de la fécondité des femmes, la surpopulation. Dès sa parution, le conflit des sexes se relie étroitement à l’écologique ». Ce sont donc des femmes qui prennent les armes pour un combat unique.

 

Pour la nature…
Leur première volonté est de soigner la nature. Pour l’écoféminisme, les sociétés capitalistes et patriarcales ont détérioré les conditions sociales, environnementales et matérielles. Les études montrent d’ailleurs que les femmes sont plus sensibles aux questions de l’environnement : d’après une enquête Ipsos, 71% étaient pour l’interdiction des OGM quand 61% acceptaient de payer plus cher des énergies non polluantes. Le travail de l’australienne Janet Laurence s’inscrit dans cet engagement. Avec Deep Breathing, Resuscitation for the Reef, elle pointe les effets du réchauffement climatique sur la grande barrière de corail. Cet exemple est un symbole fort, choisi pour représenter le désastre de façon plus générale. On y voit un hôpital imaginaire pour les coraux. La nature devient humaine et mérite les mêmes soins. Dans ses textes accompagnant l’installation, l’artiste encourage chacun à trouver les modes d’action qui permettront de stopper le réchauffement.

Deep Breathing – Resuscitation for the Reef – Janet Laurence © MNHN – Catherine Ficaja

Il est aussi possible d’allier questions sociales et défense de l’environnement pour l’écoféminisme : l’un ne va pas sans l’autre. Car la nature est une ressource essentielle pour l’homme. Agnès Dénes, par exemple, la voit avant tout comme nourricière. Elle a notamment planté du blé dans un immense terrain au centre de New-York, face à la Statue de la Liberté. L’idée était de montrer un autre usage du sol en ville, loin du profit financier qui le guettait. Elle alerte sur le gaspillage alimentaire et la mauvaise gestion de la terre, qui a le pouvoir de répondre en partie à la faim dans le monde.

…vers les droits
Par ce type de réalisation, les activistes du mouvement espèrent rétablir l’égalité, le respect et la place de l’humain au sein d’un monde riche. Cela s’applique autant au naturel qu’aux femmes. Celles-ci ont des droits, elles sont aussi ouvrières. L’écoféminisme se penche précisément sur ce point, avec l’objectif de réattribuer conjointement les droits des femmes et de la Nature. C’est ce que fait Mierle Laderman Ukeles avec son Art de la Maintenance. Elle revendique les actes domestiques et d’entretien comme artistiques. De cette manière, elle veut faire reconsidérer le regard porté sur ces tâches souvent effectuées par les femmes. Son travail s’est progressivement étendu à l’humain de manière générale, lorsqu’elle s’est intéressée aux travaux d’entretien des voiries. On protège la nature en la nettoyant. Ces travaux ne sont pas ingrats, ils sont cruciaux. Elle a alors serré la main des plus de 8500 éboueurs de la ville de New-York dans Handshake Rituals. La place de chacun est importante, dans un équilibre avec la planète.

L’écoféminisme est pluriel, il regroupe de nombreuses façon de voir ses luttes. Mais aussi d’agir. Il y’a l’anti-capitalisme de Vandana Shiva, ou encore les visions plus radicales qui proposent des villages matriarcaux. Dans ce mouvement, nous nous voyons surtout une sororité proche de l’esprit contemporain des sorcières. On y place les femmes comme des démiurges fortes, capables de faire. Si ce mouvement date des années 70, il est encore d’actualité. Peu de choses ont changé si ce n’est que nous avons plus conscience de l’état des choses.

Céline Giraud & Alicia Martins Fondatrices de la revue Deuxième Temps

Le Salon des Dames – Menstruations/la grande Menstrue : des dessous souillés aux musées

Le Salon des Dames – Menstruations/la grande Menstrue : des dessous souillés aux musées

Le Salon des Dames – Menstruations/la grande Menstrue : des dessous souillés aux musées

On continue notre collaboration avec la revue Deuxième Temps. Tous les mois, Céline Giraud et Alicia Martins nous parlent de faits de société contemporains et les mettent en relation avec des œuvres et des artistes passé·e·s, présent·e·s ou futur·e·s. Histoire de faire dialoguer tout ce petit monde.

Nommées ragnagna, règles, anglaises en débarquement, les menstruations sont un signe d’un corps en bonne santé. Elles marquent le premier passage du stade de petite fille à celui de femme. Toujours est-il qu’imposées, elles sont parfois douloureuses, indélicates, inattendues. Il existe même une maladie liée à elles, l’endométriose, qui reste décriée par certains membres du corps médical. Pourquoi ? Simplement parce que les menstruations sont tabou. Il ne faut surtout pas en parler, tout ce sang qui sort du vagin c’est dégoûtant. Mais est-ce bien raisonnable ?

Les fluides corporels ont été utilisés dans l’art depuis longtemps, autant pour peindre au Moyen-Âge (nb : le sang était animal) que pour réinventer les médiums classiques comme on le voit dans l’actionnisme viennois des années 60, mouvement sans limites morales. Quelques décennies avant ça Marcel Duchamp éjaculait même sur un tableau afin de le marquer de ce qu’il avait de plus intime et personnel : son sperme. Evidemment, les réactions des publics sont souvent outrées, taquines voire agressives. Et après tout, comment ne pas l’être ? Le scandale est intimement lié à l’art… Seulement lorsqu’il s’agit des règles, là, on sent qu’on touche à un sujet sensible limite répulsif pour certains. Et ça, n’importe quelle femme pourra vous le dire !

Rupi Kaur, photographie de la série “Period” censurée par Instagram

Utilisées par des artistes (quelques féministes, cela va s’en dire) comme un symbole, les menstruations tentent un retour miraculeux : et si elles étaient une fierté, une revendication permettant à chacune de s’affirmer ?

Du sang coulera ce soir

Le sang des règles est censuré. Il suffit de regarder une publicité sur les protections pour le constater : il est bleu et fluide, l’exacte opposé de la consistance des règles. Ce choix a été fait sans doute pour ne pas choquer les âmes sensibles, celles qui le qualifient de honteux car lié à l’intimité et à la sexualité. Seulement, on est à deux doigts de penser que c’est de la désinformation… Pourtant, le sang fait partie de la vie et a été très vite considéré, même par les iconoclastes : Jésus saigne des nombreuses mutilations qu’on lui a fait subir. Nous avons l’habitude de voir de l’hémoglobine depuis bien longtemps et ce n’est pas aujourd’hui qu’on va commencer à s’en offusquer – il suffit de se planter devant les chaînes d’informations.
Pourtant on a attendu les années 1960 pour voir apparaître ce sang des règles sans censure. On remercie bien bas Valie Export et Judy Chicago, qui assument sa provenance. Le Red Flag de Judy Chicago montre en gros plan une femme en train de retirer son tampon.

Red Flag, Judy Chicago, lithographie d’une photographie, 50 x 60 cm

En exposant cet acte de façon claire, l’artiste force le regard à s’y attarder. Avec d’autres de sa génération, elle tente de faire une place aux menstruations dans l’imaginaire collectif, notamment en les présentant comme un symbole de pouvoir, de choix de la femme de ne pas enfanter.
Mais la partie est difficile. Aujourd’hui, l’heure n’est plus nécessairement au choc : on sait que les règles sont là mais on a tendance à les cacher. Et pour briser ce silence, Laëtitia Bourget réalise son journal périodique avec ses “mouchoirs menstruels”.

Laëtitia Bourget, les mouchoirs menstruels, série de 700 mouchoirs, 10 x 8 x 3,5 cm, 1997-2005. Mouchoirs en papier 22 x 20,5 cm, sang, sperme et urine

 

Elle normalise le flux, rappelle qu’il est quotidien et cyclique. D’ailleurs, ce sang n’est-il pas à la fois le plus spécifique mais aussi le plus facile à collecter pour une femme ?

Pour un art naturel
Utiliser le sang des menstruations revient donc à le replacer dans ce qu’il a de plus naturel. Mieux : disponible chaque mois pour beaucoup de femme, ce liquide est facile à se procurer et offre différentes textures et possibilités créatives. C’est ce qu’on peut voir chez Jen Lewis qui l’utilise comme un pigment. Dans le cycle Beauty in Blood, elle le photographie de très près, dans des toilettes. Les macrophotographies détaillent des volutes rouges, loin de l’image mentale véhiculée par les règles. Il s’agit ici de les montrer comme quelque chose de beau, qu’on n’a pas à cacher et qui sort d’une connotation négative. Le titre de cette série annonce et assume parfaitement ce qu’elle traite.
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Jen et Rob Lewis, Beauty in Blood + Lani Beloso, The Period Piece

Lani Beloso, de son côté, récolte ses menstrues pour peindre avec. Elle explique vouloir transformer cette période douloureuse en un moment de création. On sort de l’idée de beauté pour se tourner vers l’utilisation et l’acceptation.

Amies imposées, les menstruations accompagnent des femmes durant une grande partie de leur vie : elles sont universelles et rassemblent autour d’une même expérience étrange qu’est l’écoulement. Tristement ce caractère universel ne les rend pourtant pas “normales”. Actuellement une grande action de sensibilisation de l’association Care est même lancée pour briser le tabou des règles, encore vues comme indignes dans beaucoup de pays.

En bonus (et pour pousser bien plus les questions qu’on a survolées ici), vous pouvez visionner ce reportage très cool expliquant ce que sont les menstruations, ce qu’elles font sur le corps et comment les gens les perçoivent. 

Céline Giraud & Alicia Martins Fondatrices de la revue Deuxième Temps

Bannière par Rozen Le Gall