Roger Dressepipe et le hashtag #sexualityisnotdirty

Roger Dressepipe et le hashtag #sexualityisnotdirty

La chronique de Roger Dressepipe

Homme de terrain, reporter de l’extrême, mais surtout misogyne aussi nigaud et maladroit qu’attachant, Roger Dressepipe s’enfonce au plus profond des femmes pour aller et venir sur les clichés machistes qui s’accrochent encore à elles…

Aujourd’hui, Roger s’est acheté un téléphone intelligent. Pour tester son QI, Roger lui pose des questions de culture générale à toute heure de la journée. Parfois il fait même exprès de se réveiller en pleine nuit pour le prendre au dépourvu avec des questions de géographie d’un niveau assez élevé. En vain : le téléphone trouve toujours la réponse et a même la condescendance de lui apprendre des choses. Roger n’est pas très heureux avec son nouveau téléphone. Il a même l’impression qu’il se met à le prendre de haut à chaque fois qu’il l’interroge.

Alors qu’il traine sa carcasse et son désappointement sur les bords de la Seine, il se met à observer les autres. Ils ont tous un téléphone intelligent à la main, à l’oreille ou dans la poche, et pourtant ils ont l’air heureux, eux. Ils les tripotent, les regardent, leur sourient, jouent avec eux, les laissent les prendre en photo. Roger est jaloux. Il voudrait troquer la relation toxique qui s’est installée avec son compagnon numérique en idylle amoureuse, et être épanoui comme tous ces gens. Alors il va à leur rencontre pour essayer de comprendre le chemin à suivre. Après discussions avec quelques-uns de ces individus, Roger comprend qu’il est bien trop con. En fait, ce n’est pas parce que le téléphone est intelligent qu’il faut nécessairement utiliser cette capacité, parce que forcément, à parler avec des personnes plus intelligentes que soi, on se sent un peu con. La solution est donc bien simple : il suffit de limiter son utilisation du téléphone à des trucs qui ne demandent pas de réfléchir, comme ça on redevient plus intelligent que lui, et on se sent tout de suite mieux. Sacré Roger, il aurait eu bien du mal à y penser tout seul ! Il remercie bien chaleureusement ceux qui l’ont aidé et se met à télécharger pleins d’applications bien cons.

Comme il ne comprend pas grand-chose à toutes ces conneries, il décide de s’attarder sur une application à la fois, et télécharge Instagram. Comme il souhaite accéder à la gloire sans trop se faire chier, Roger oriente son Insta’ intégralement sur sa personne. Il tente d’abord de devenir un influenceur mais se rend très vite compte que les vestes en pied de de poule et les pantalons à pince ont du mal à trouver leur public. Aussi, Roger change de plan et se tourne du côté de l’art fascinant de la photographie de plats de restaurants, mais les gens ne semblent pas sensibles à ses plans serrés de tête de veau et autres tripes à la provençale. Il passe donc naturellement sur la photographie animale, mais ses deux dobermans Hans et Flammenwerfer ne parviennent pas à toucher le cœur du grand public.

Après de nombreuses tentatives infructueuses, Roger parvient enfin à trouver sa voie en proposant des photos non retouchées, entièrement naturelles et sans filtres de son meilleur ami, de son confident, de sa muse, enfin vous l’aurez deviné, de son pénis. Seulement, et alors qu’il s’apprêtait à fêter son 5 000ème abonné, Roger apprend que son compte a été fermé suite à de multiples dénonciations. Bien que surpris de découvrir que certaines traditions franco-françaises ont su traverser les âges, Roger n’en est pas moins abasourdi d’entendre dire que son appareil génital a été répertorié comme un « trouble à l’ordre public ».

Aussi, il s’empresse d’en parler à la pause-café de la rédaction dès le lendemain, à la recherche d’âmes compréhensives. Au lieu de ça, ses collègues trouvent plutôt normal que des photos en gros plan de son vit n’aient pas leur place sur une plateforme communautaire tout-public. Roger est bien déçu de leurs réactions et commence à se morfondre lorsque tout à coup, sa boss surgit de derrière un yucca particulièrement fourni pour s’immiscer dans la conversation. Roger, que la perspective d’une pause-café à rallonge ne laisse pas indifférent, se laisse entrainer sans résistance. L’exemple de la cheffe porte sur différents comptes hébergés sur la même plateforme, récemment désactivés parce qu’accusés également d’exposer des contenus trop explicites. Roger, qui pour la première fois de sa vie semble en total accord avec sa supérieure, s’insurge, applaudi, se gausse ou exulte en fonction des propos exposés. Toutefois, celle-ci ne semble pas apprécier son excès de zèle :

-Roger, je ne suis pas en train de dire qu’Instagram a eu tort de censurer vos photos. Il est évident que votre… appendice n’a rien à faire sur cette plateforme populaire. Imaginez qu’un enfant tombe sur une photo en cadrage serré de votre… machin !

-Ce machin s’appelle un pénis ma bonne dame, et c’est bien la première fois que je vous entends réprimer quelqu’un qui souhaite « libérer son corps et vivre en dehors des dogmes avilissants de notre société ». Et là, paf, je vous cite !

-Vous mélangez tout Roger ! Vous sortez de vieilles conversations de leur contexte. Évidemment qu’il faut se libérer des dogmes de cette société pudibonde, mais cela doit se faire avec les autres, et non pas à leur détriment. Or, exhiber aux yeux de tous ce que vous appelez un « pénis » ne respecte aucunement cette dernière condition.

-Et en quoi des vagins charnus et disgracieux auraient plus de droit à être exposés que mon pénis admirablement saillant ?

-Mon Dieu, fit-elle en se couvrant le visage de sa main, il y aurait tellement de raisons… Mais en fait ce n’est pas le sujet. Dans la plupart des cas, il ne s’agissait pas de photos mais d’illustrations, de dessins, à chaque fois accompagnés de textes et d’explications sur des sujets très importants et trop souvent mis en sourdine justement par cette société excessivement pudique. Il était question d’éducation sexuelle, de MST, d’acceptation de son corps, d’homosexualité, de simulation, de règles douloureuses, de mycoses…

-Voilà, comme d’habitude il n’y en a que pour vos vulves. Rien pour le petit chibre à Roger.

-Votre « petit chibre», et à ces mots la cheffe se gaussa sans retenue, n’est pas le problème. Vagin, verge, même combat ! C’est vous qui devriez voir plus loin que le bout de votre gland : c’est du contrôle de nos contenus par les géants d’internet dont il est question. Internet nous est présenté comme un espace libre d’expression, où nos données ne sont la propriété de personne. C’est faux : nos données sont collectées à tout moment et revendues à une poignée de multinationales qui, en plus de se gaver de ces big data, se permettent de décider ce qui est bon pour nous ou pas. Facebook censure des tableaux où l’on voit dépasser un téton, la France est dans le top 3 des pays qui censurent le plus de post sur Twitter, même Tumblr, qui était connu pour sa grande réserve en matière de pornographie alternative, bien loin des portails X « traditionnels », a fermé ses portes à ce contenu sous la pression du colosse Apple. Et maintenant Instagram censure des dessins expliquant comment mettre une capote ou pourquoi il est normal que parfois un homme bande mou. En acceptant ça, on accepte une servilité docile envers ceux qui gèrent Internet, on accepte de regarder uniquement ce qu’ils choisissent de nous montrer, on quitte une liberté réelle pour une prison virtuelle.

 

Roger, comme souvent après une discussion trop intense avec sa patronne, sentit venir des picotements dans l’entièreté de sa boîte crânienne. La première chose qu’il fit en rentrant dans son penthouse fut de fermer définitivement son compte Instagram, non sans contempler une dernière fois quelques-unes de ses œuvres. Puis, de son plus beau stylo quatre couleurs, il se mit à rédiger une note qu’il glissa avec plusieurs autres papiers dans une enveloppe à destination de sa patronne. Quelle ne fut pas la surprise de celle-ci lorsqu’elle découvrit le contenu du pli, qui disait en substance quelque chose comme ceci :

« Boss, je n’ai pas tout compris à notre conversation de l’autre matin. Ce n’est pas de ma faute, dès que quelqu’un prononce le mot « vagin », mon cerveau déraille et se met à me passer en boucle des images que je préfère ne pas décrire ici… Des vagins pour la plupart. Et quelques paires de miches aussi. Enfin je pense avoir compris l’essentiel, et j’ai supprimé mon compte Instagram. Toutefois, je veux faire plus, je veux moi aussi participer à la révolte numérique. Aussi, vous trouverez ci-joint mes plus beaux clichés « personnels », sur lesquels on peut facilement identifier une concentration des principales IST recensées à ce jour, qui pourront servir d’illustration à vos amis de la résistance.

Syphilissement votre,
RD »

Par Léo Minary 

Illustrations et Bannière par Camille Dochez

La Chronique de Roger Dressepipe – En stage de virilité

La Chronique de Roger Dressepipe – En stage de virilité

La chronique de Roger Dressepipe

Homme de terrain, reporter de l’extrême, mais surtout misogyne aussi nigaud et maladroit qu’attachant, Roger Dressepipe s’enfonce au plus profond des femmes pour aller et venir sur les clichés machistes qui s’accrochent encore à elles…

 

 

journal de dressepipe – Jour n°1

Alors que nous attendions paisiblement le bus pour le camp, échangeant entre nous les banalités d’usage, préliminaires indispensables à toutes les amitiés naissantes, une dizaine de colosses en tee-shirt moulants ont surgi de nulle part pour nous plaquer sauvagement au sol. Ces animaux en ont ensuite lâchement profité pour entraver nos membres à l’aide de cordelettes, et soustraire notre vue sous une lourde cagoule. Comme vous l’imaginez, le voyage fut interminable. Surtout que, malgré l’épaisseur du tissu me recouvrant le visage, je pouvais tout à fait sentir l’odeur âcre s’échappant des glandes sudoripares de mon voisin de siège, un dénommé Michel, artisan boulanger dans la Drôme et grand amateur de pêche à la mouche. L’arrivée n’en fut pas moins désagréable. En guise de pot de bienvenue, ce sont de larges seaux d’eau glacée que nous reçûmes. J’ai bien essayé de protester, expliquant calmement à ces messieurs que je n’avais pas déboursé 10 000€ pour me faire molester pendant 5 jours, mais bien pour reprendre du poil de la bête, ce à quoi je me fis répondre par une épaisse gifle agrémentée d’une insulte à caractère largement homophobe, qui ressemblait à « Ferme-là l’aspirateur à poireaux ». Ou peut-être était-ce « Ta gueule le joueur de flute à moustache ». Ah je ne sais plus. . Il faut dire qu’après en avoir reçu une bonne vingtaine (d’insultes mais aussi de baffes, c’est toujours livré en lot de deux), on finit par toutes les mélanger…

Jour n°2

Décidément, j’ai très mal dormi. Les molosses se sont mis en tête de venir nous souffler dans les narines à chaque fois que l’un d’entre nous sombrait dans les bras de Morphée, justifiant leurs actes par des propos tels que « les vrais hommes n’ont pas besoin de dormir ». J’ai exprimé quelques doutes face à cette affirmation, mais ces messieurs ont pris de leur temps pour m’expliquer à grands coups de chaussettes bourrées de savons de Marseille que c’était bien moi qui me trouvais dans l’erreur. Ce fut somme toute un mal pour un bien car un coup de savon bien placé m’a expédié dans un coma léger dont je ne sortis qu’au petit matin. Je compris ma chance en me levant en face du visage défait de Michel, dont les cernes aux yeux étaient si profonds qu’on aurait facilement pu s’en servir de verre à dent. Après divers exercices d’étirement exécutés sous les ordres d’Arnold, un berger allemand qui parait-il, se nourrit exclusivement des restes de ceux qui n’auraient pas trouvé le courage de terminer ce stage…

…nous avons pu déguster un frugal repas composé de sandwichs à 5 doigts assaisonnés de grands coups de mornifles dans la gueule, pour reprendre les éléments de langage en vigueur dans le camp. Malgré ma prodigieuse résistance physique, je dois avouer avoir commencé à ressentir une certaine lassitude à me faire houspiller à chaque minute de la journée. Je me suis engagé dans cette aventure pour retrouver l’homme qui se terre en moi et pour le moment, pas de trace du mâle, mais beaucoup de maux… J’ai voulu discrètement faire part de mes remarques à Michel, seulement le pauvre bougre s’est évanoui durant la veillée de 18h15. J’ai remonté sur lui la bâche qui nous sert de couverture, non sans lui envier ce malaise tombant à point nommé.

Jour n°3


Je crois que mon corps commence à s’habituer au traitement un peu rude qu’il subit depuis le début de la semaine. En effet, je ne ressens plus rien de l’épaule gauche au genou droit, c’est un véritable soulagement. Vous pensez surement que je devrais m’inquiéter, mais je vous assure que j’en suis bien incapable : la séance d’électrocution collective qui s’est tenue à notre réveil m’empêche de raisonner plus de 5 secondes d’affilée. Décidemment, la route qui doit me ramener vers ma virilité perdue est bien escarpée… Ce matin, Michel s’est effondré en larmes dans mes bras. Le pauvre garçon a assez mal vécu son combat dans la fosse avec le porc-épic sauvage qu’on nous a forcé à capturer. 

J’ai dû lui caresser longuement les cheveux pour réussir à le calmer. C’est fou comme cet homme aux apparences si sauvages peut avoir le cheveu si doux. Quelques petites avancées tout de même : à la séance de « débat unilatéral » de cet après-midi, j’ai enfin compris comment la perte de masculinité de mes frères hommes entrainerait inévitablement la montée du fascisme dans le monde. Je sens que j’avance..

Jour n°4


Pendant la séance d’autogifles du jour, et alors qu’on nous sommait d’aller récupérer nos parties génitales dans les sacs à main de nos femmes respectives, j’ai eu une révélation. Il était clair pour moi désormais que j’étais devenue l’esclave de la rédaction de Cacti, et surtout de sa cheffe diabolique, qui n’a de cesse de me rabaisser pour m’empêcher d’imposer des idées dont la logique et la force, vertus propre au sexe masculin, risquaient de faire vaciller sa position de despote. Non mais réfléchissez-y : en partant du principe que notre société reposerait sur une tyrannie patriarcale, les femmes se permettent de nous démasculiniser et nous font culpabiliser d’être mieux payés ou d’avoir de meilleures promotions qu’elles. Mais qui c’est qui se lève à 6 heures de matin pour aller peller la neige en hiver ? Qui c’est qui porte les armoires aux déménagements pendant que madame fait les sandwichs ? QUI C’EST QUI SE PREND DES BALLES EN PLEINE TÊTE POUR SAUVER LA PATRIE HEIN ?
J’ai parlé longuement de mes doutes et mes interrogations à Michel, qui m’a écouté avec une attention toute particulière.

En fait, nul besoin de parler avec lui : un simple regard et je sais qu’il me comprend. Il y a quelque chose entre nous que la parole ne peut exprimer. Je crois que, dans ses yeux, j’ai l’impression d’exister tout simplement.
Et si je faisais fausse route ? Et si la définition de la virilité que nous donne notre société n’était pas la bonne ?

Que m’arrive-t-il nom de Dieu ?

Jour n°5

Je me sens très bizarre aujourd’hui. Pendant que je me faisais épiler les poils pubiens un à un à la pince, j’étais intimement convaincu que nous vivions dans une société dans laquelle virilité et sexualité masculine sont diabolisées par les femmes, dans laquelle nous autres hommes sommes inexorablement voués à devenir des femmes comme les autres. Pourtant, à la sortie de notre sixième bain de boue de la journée et tandis que nous nous serrions Michel et moi, nos corps trempés et usés jusqu’aux os lovés à l’intérieur d’un magnifique monticule de torses et de cuisses encore fumants, mon esprit s’échappa de nouveau. Je m’efforçai de réduire le sexe masculin à son état fondamental : une singularité physique, un détail biologique, un hasard de la nature et non pas une fatalité. Ce faisant, je pris de la hauteur sur mes frères nus et grelottants, qui se pelotonnaient les uns les autres à la recherche d’un peu de chaleur. Et si ce n’était que pour trouver ça qu’ils étaient venus dans cette galère : un peu de chaleur humaine, quelques oreilles attentives, et un endroit pour pleurer et lâcher prise à l’abri des regards de la société ?

Retour à la maison

Quelques jours ont passé, et je ne sais toujours pas quel avis je dois porter sur ces stages de “masculinité” qui bourgeonnent çà et là.

Est-ce une simple main tendue par ceux qui sont passés par là et qui veulent aider leur prochain à rabattre les cartes d’une vie partie dans une mauvaise direction ? Est-ce une manière de pénétrer au plus profond de l’âme de ces hommes qui se pensent trop « hommes » pour se permettre d’exprimer ce qu’ils ressentent ?

Ou ne doit-on y voir que du pur et simple endoctrinement sur fonds d’enrichissement personnel, perpétré par des pseudo-philosophes profitant de la naïveté de pauvres hères en quête d’un sens à leur vie, déjà trop corrompue par les dogmes d’une société trop exigeante ?

Mes amis, ce que vous avez lu est le résultat de ce genre d’expérience sur mon humble cerveau. Vous vous rendez compte à quel point tout ceci est dangereux ? Je crois que la dernière fois que j’avais autant réfléchi, c’est quand les piles de ma télécommande m’ont lâché alors que je zappais sur « Des chiffres et des lettres ». Heureusement, ce bon vieux Michel m’a invité à passer une semaine dans sa maison de campagne pour décompresser. Juste tous les deux, entre potes, avec de la bière et des hameçons de 12. Il m’a aussi parlé de « faire le point sur ce qui s’est passé entre nous ». Haha, j’adore ce genre d’humour…

PAR LéO MINARY

La Chronique de Roger Dressepipe – En stage découverte chez Erika Lust

La Chronique de Roger Dressepipe – En stage découverte chez Erika Lust

La chronique de Roger Dressepipe

Homme de terrain, reporter de l’extrême, mais surtout misogyne aussi nigaud et maladroit qu’attachant, Roger Dressepipe s’enfonce au plus profond des femmes pour aller et venir sur les clichés machistes qui s’accrochent encore à elles…

Ce soir, c’est match de qualif’ de la Champions League. J’aurais dû, en bon athlète que je suis, m’installer au fond de mon canapé en peau de buffle avec coussins à mémoire de forme et petit trou dans l’accoudoir pour y placer la canette, avec pour toute compagnie un paquet de chips goût comté sur le ventre et une pizza 4 fromages qui gratine dans le four. Mais n’en croyez rien, chers amis lecteurs, car au-delà de la passion pour le sport qui se développe naturellement en chacun de nous, les hommes, se trouvent également des notions élémentaires telles que le sens du devoir, la soif des responsabilités, ou encore l’amour du travail accompli. Enfin tout ce qui différencie l’Homme avec un grand H de l’homme avec un petit RMI.

C’est ainsi qu’en lieu et place de mon salon, je me trouve actuellement dans un vaste bureau, l’arrière train douloureusement enfoncé dans un vulgaire fauteuil en simili cuir, avec en guise de bière, un café juste chaud servi dans une tasse en faïence si laide qu’elle semble avoir été offerte par un enfant le jour de la fête des mères. Aux murs, d’immenses photos d’individus d’âges et d’origines ethniques très différents m’encerclent. Et en face de moi, une femme.

« Mon vieux Roger, dans quel trou t’es-tu donc encore fourré ? » me demanderez-vous, sans vous douter à quel point le vocabulaire que vous venez d’employer est on ne peut plus approprié. Pour répondre à cette importante question, je vous propose un petit retour en arrière…

Quelques heures auparavant donc, et alors que j’étais occupé à trouver la meilleure façon d’arranger les manches de mon pull Tommy Hilf’ en cachemire bleu lagon sur mon torse saillant, la cheffe vint me déranger pour la troisième fois consécutive en moins d’une semaine :

 – Roger, commença-t-elle sans même avoir pris le temps de me saluer, je suis embêtée car je devais donner une interview très importante ce soir mais j’ai un imprévu et…

– Tatatata n’en dites pas plus patronne : vous êtes ennuyée de me demander de gâcher une de mes soirées pour vous remplacer c’est cela ?

– Oui et non. J’ai effectivement besoin que vous me remplaciez. Toutefois ce qui m’ennuie, ce n’est pas de vous déranger dans votre vie que je soupçonne plus fabulée que fabuleuse, mais c’est d’imposer votre présence à Madame LUST.

– Madame LUST ? Connais pas. Encore une de vos féministe prout-prout ? Attendez, laissez-moi deviner… Elle s’est faite connaitre en se battant pour la cause de secrétaires qui refusent de lécher la colle des enveloppes parce qu’elles considèrent ça comme un geste de soumission, j’ai bon ? 

– Ma parole, vous débordez d’imagination aujourd’hui. C’est bien une féministe oui. Toutefois elle n’est pas secrétaire, mais cinéaste. Quant à son côté « prout-prout », je vous laisse en juger par vous-même : voici la liste des films qu’elle a réalisés. Inutile de tous les regarder, ils ont un « thème » commun facilement identifiable, même par vous Roger. Ou devrais-je dire, surtout par vous ? J’ose à peine y penser… Bref, je dois y aller. J’attends votre compte-rendu au plus tard demain midi ! 

.

Vous vous doutez bien, chers amis, qu’au regard des premiers titres de la liste, aux noms plus navrants les uns que les autres (The good girl, Love me like you hate me ou encore Cabaret Desire), je n’ai pas eu besoin de pousser les investigations bien loin pour comprendre que j’allais devoir me coltiner l’interview d’une petite sainte-nitouche en ballerines vernies qui a tourné 4 court-métrages dégoulinant de mièvreries hors d’âge pour ménagères frustrées en manque de romantisme et qui se prend pour Luc BESSON. Mais soit, le travail se devait d’être fait. En me débrouillant bien, pensais-je alors, je pourrais être de retour pour la seconde mi-temps…


Me voici donc en compagnie non pas du grand Lionel MESSI, mais de la petite Erika LUST. Je dois avouer me sentir quelque peu déstabilisé par cette courte femme frisant la quarantaine. Je m’attendais à voir une brebis chétive et délicate, mais c’est une lionne à la crinière de feu qui me guette du coin de l’œil. Son regard, d’ailleurs, dégage un étonnant mélange de brûlante malice et de froide intelligence. Finalement, le match qui s’annonce pourrait bien être plus intéressant que prévu. J’engage :
.

– Très jolies ces photos au mur. C’est votre petite famille ?
– Ma famille ? Monsieur DRESSEPIPE, ce sont des photos prises durant les derniers tournages de films. Celle-ci par exemple, est tirée du film Barcelona Sex Project, récompensé à la Venus International Fair de Berlin en 2008.
– Pardon, vous avez dit Barcelona quoi ?
– Barcelona Sex Project. Monsieur DRESSEPIPE, vous-êtes au courant que je produis des films pornographiques n’est-ce pas ?
– Bien sûr, bien sûr. Ça explique pourquoi tout le monde est nu sur ces photos.
– Oui, et pourquoi les trois quarts sont en plein coït.

1-0 pour elle. J’aurais peut-être dû bosser un peu le dossier finalement… Nouvel engagement pour Roger, je ne me laisserai pas surprendre deux fois.

– Très bien, très bien, maintenant que la glace est brisée, entrons dans le vif du sujet. Vous êtes donc dans l’industrie du film pour adultes au titre de…. ?
– Je suis réalisatrice, scénariste et productrice de films pornographiques, que certains qualifient de “féministes”, mais que je préfère définir comme simplement “réalistes”.
– Ah voilà qui est intéressant ! Et quelle différence faites-vous entre les pornos classiques et vos pornos « féministes » ? Les acteurs doivent amener les actrices au restaurant et leur offrir des fleurs avant de tourner ? Vous avez imposé un quota minimum d’orgasmes à atteindre pour ces dames ? Vous avez banni les costumes de soubrettes parce que ça nuit à l’image de la femme ?


PAF ! 1-1, balle au centre. Il se laisse pas démonter comme ça le Roger. Plus qu’à guetter la prochaine brèche dans la défense et le match sera plié.


– Bien que vous le preniez à la rigolade, monsieur DRESSEPIPE, vous n’êtes pas loin de la vérité. Notre charte d’éthique impose des conditions plus ou moins proches de celles que vous énoncez. Nous pensons par exemple que le plaisir des femmes compte, nous ne faisons pas de discrimination d’âge, de couleur de peau ou bien de physionomie, chaque scène est discutée et acceptée par tous avant d’être tournée, le salaire de tout le monde est évalué de manière juste et …
– Mouais, vous allez bientôt me dire que le cinéma pornographique mériterait d’être reconnu comme du cinéma d’auteur ?
– C’est effectivement dans nos valeurs. Monsieur DRESSEPIPE, la majorité des contenus pornographiques d’internet mettent en scène des ébats sexuels qui se rapprochent plus de performances sportives ou de reportages animaliers sur la reproduction que de véritables actes sexuels, ne trouvez-vous pas ?
– Oh moi vous pensez, en matière de cinéma…
– Les hommes ne sont quasiment pas filmés, on a une surreprésentation de la femme et de son sexe, il n’y a pas d’émotions, pas de sensibilité, c’est à chaque fois une déferlante de positions dignes des arts martiaux, un déluge de pénétrations brutales, un raz de marée de fluides corporels, n’êtes-vous pas d’accord ?
– Oh moi vous savez, la météo…
– Il n’y a pas de sentiments, il n’y a pas de texte, il n’y a pas véritablement d’acteurs : c’est froid et brutal. Le sexe ne se réduit pas à la rencontre de deux organes génitaux. C’est de la mécanique de précision, de la chimie moléculaire. Il y a un nombre illimité d’ingrédients, qu’il faut savoir associer dans les bonnes proportions pour obtenir un met parfumé, beau et savoureux à la fois.
– Oh moi vous imaginez, pour ce qui est de la cuisine…

– Bon, je vois bien que vous êtes quelque peu réfractaire à mes propos, et je pense que nous avons tous les deux des vies très occupées. Donc pour gagner du temps, voici ce que je vous propose : je vous offre toute la collection de ma dernière série de films intitulée XConfessions. Bien évidemment, je ne les offre pas au monsieur DRESSEPIPE de tous les jours, qui ne regarde jamais ce genre de films, mais au monsieur DRESSEPIPE journaliste, qui se doit de se documenter à fond sur ses sujets, quels qu’ils soient. Visionnez, comparez avec ce que vous trouverez sur internet, et revenez me voir. Je me ferai un plaisir d’échanger de nouveau avec vous sur vos impressions. Qu’en dîtes-vous ?
– Et bien soit, soit, au nom du travail bien fait, je suis prêt à toutes les concessions… 

.

Une fois n’étant pas coutume, je fus bien remué par les paroles de cette dame tout à fait singulière. C’est à peine si j’eus l’envie de regarder la fin de mon match. Je ne pus d’ailleurs m’empêcher de faire un crochet par le bureau afin de rédiger mon désormais fameux compte-rendu sur post-it :


« Résultat de l’entretien LUST contre DRESSEPIPE : 2-1. Victoire méritée, mais je ne m’avoue pas vaincu. RDV pris pour le match retour. Serai absent plusieurs jours pour cause d’entrainement, ne surtout pas déranger.
Roger. »

PAR LéO MINARY

La Chronique de Roger Dressepipe – En stage découverte chez Erika Lust

La Chronique de Roger Dressepipe – Couvre la Manif’ sur la PMA

La chronique de Roger Dressepipe

Homme de terrain, reporter de l’extrême, mais surtout misogyne aussi nigaud et maladroit qu’attachant, Roger Dressepipe s’enfonce au plus profond des femmes pour aller et venir sur les clichés machistes qui s’accrochent encore à elles

-Monsieur Dressepipe, pour la énième fois, je vous ai demandé d’être à votre poste à 8h30. Il est 9h12, on peut savoir ce qui vous a retenu cette fois ?

À peine avais-je eu le temps de replier ma trottinette électrique que la redac’chef se mit à me sermonner. Malgré mes écouteurs réglés à pleine puissance sur l’organe suave de ce bon vieux Jean-Marc Morandini, sa voix suraiguë parvint à se faufiler au plus profond de mes tympans. Je tentai une manœuvre afin d’apaiser la situation :

– La question est plutôt : comment faites-vous pour arriver à l’heure chaque matin avec le temps que vous devez passer à vous maquiller pour être toujours si resplendissante ?

.

– Aucun secret, je ne me maquille pas et je bois mon café dans un thermos debout dans le métro. Maintenant arrêtez votre lamentable flagornerie et mettez-vous au boulot.

Pas maquillée ? Voilà qu’elle me mentait désormais ? Ce climat délétère me déplut fortement, il me fallait prendre l’air avant que mes excès de masculinité ne se répandent sur mes pauvres collègues qui elles, n’avaient rien demandé.

– Je sors, j’ai besoin d’action.
– Excellente idée monsieur Dressepipe, vous allez couvrir les faits sur la PMA ?
– Euh, à vrai dire je pensais plutôt ouvrir les fûts dans le PMU.
– Hilarant comme d’habitude, monsieur Dressepipe. Je veux le sujet sur mon bureau ce soir. Et ne soyez pas en retard cette fois.

Voici, mes amis, comment je me suis retrouvé un matin glacial d’automne, seul dans la rue face à des centaines de femmes hystériques bramant des slogans incompréhensibles, avec pour seules armes un paquet de 100 post-it dans la poche droite, un stylo à bille dans la main gauche, un casque en polystyrène à triple renforts sur la tête, et un courage à toute épreuve dans les testicules. Je décidai de prendre ledit courage à deux mains et m’approchai à pas feutrés d’un petit groupe de femmes aux épaules tout aussi carrées que leurs coupes de cheveux, remarquables amazones des temps modernes, installées sur un banc. J’optai alors pour la méthode dite du « mimétisme citadin » afin d’en savoir plus sur les raisons de leur colère.

-Wesh les sœurs, ça boom ? Super la manif, toute cette rage, tous ces chants guerriers, on voit que vous êtes pas venues pour lécher des timbres !

La plus âgée, que j’identifiai tout de suite comme étant le chef de meute, s’approcha d’un pas furibond. Je resserrai en un éclair la jugulaire de mon casque et décochai ma carte de presse à hauteur de ses yeux. Elle sembla calmée.

– Ah, vous êtes journaliste. J’ai cru que vous faisiez partie des contre-manifestants et que vous veniez nous provoquer.
Les provoquer ? Se pouvait-il que mon mimétisme ait foiré ? Impossible…

– Allons, calmai-je, je suis un professionnel ma chère. Peut-on débuter cet interview sur de bonnes bases ? Comme les adultes intelligents et responsables que nous sommes ?

– Oui, je m’excuse.

– Très bien. Première question : qu’est-ce qui vous pousse à brailler dans tous les sens telles des marchandes d’ail ?
Elle parut quelque peu intimidée par la pertinence de ma demande.

– Des marchandes d’ail ? Vous êtes sérieux ? Enfin passons, j’ai l’impression que vous ne faîtes même pas exprès… Nous sommes ici pour apporter notre soutien au Comité Consultatif National d’Éthique qui vient de rendre un avis favorable à l’extension de la PMA à toutes les femmes. C’est une avancée sans précédent pour nous. Or comme vous le constatez, cette décision ne plait pas à tout le monde… Mais nous ne laisserons pas une poignée de bigots réactionnaires faire plier les institutions. Le droit à enfanter est un droit naturel, inaliénable, et commun à toutes les femmes du monde, peu importent leurs différences. Un pas a été fait en direction de notre communauté aujourd’hui, et nous sommes venues le célébrer.
La justesse de ce discours, exhaussée par la proximité de toutes ces génitrices en puissance, de tous ces parfums mêlés de sueur, de tous ces cris primitifs, me claqua au visage telle une main ferme sur un fessier adipeux.

– Ah, ma bonne dame, comme je vous comprends. Tout est clair…. Au diable l’avis impartial, je suis des vôtres ! Arrêtons les discriminations ! Cessons de repousser ceux qui ne nous ressemblent pas. Vous êtes dans le vrai, vous êtes dans le juste : les femmes laides aussi ont le droit d’enfanter, c’est évident ! Les hommes, même lorsqu’ils sont répugnants, ne se privent pas de leur côté pour engendrer à tour de bras, les saligauds, alors pourquoi pas vous ? Allez, je suis de votre côté ! Faites-leur brouter le gazon à ces réactionnaires moyenâgeux !

Sur ce, s’en suivit un silence d’une bonne dizaine de secondes, preuve s’il en est que mon allocution l’avait touchée en plein cœur. J’en gribouillai quelques extraits sur mes post-it afin d’y graver les passages les plus substantiels, et parti sans demander mon reste. En bon journaliste que je suis, il m’était désormais indispensable d’aller recueillir les arguments, bien qu’à n’en point douter fallacieux et infondés, des détracteurs de ces dames.
C’est dans une ambiance toute différente que je me retrouvai alors. Ici, dans les rangs bien formés de l’opposition, point de beuglements inintelligibles, point de panneaux revendicateurs fabriqués avec des restes de pack de 12, point de poils dépassant d’aisselles huileuses, mais plutôt une sorte d’austérité revendicatrice, de colère fluette, d’émeute disciplinée. Je m’engageai en direction d’un petit troupeau de serre-têtes aux couleurs tout à fait sobres et convenables :

– Je me présente : Roger Dressepipe, journaliste et reporter de guerre urbaine. Je n’irai pas par 4 chemins mesdames : pourquoi tant de haine envers ces femmes, certes différentes, parfois dérangeantes, souvent désagréables, mais qui finalement, n’ont comme seul tort d’être nées comme elles sont ?

– Mais mon bon monsieur, nous n’avons bien évidemment rien contre ces femmes ! J’ai moi-même un très bon ami qui en connait une dans sa paroisse avec qui il n’hésite pas à partager son missel. Seulement vous comprenez, comment voulez-vous que des enfants qui grandissent avec ce genre de personnes comme parents s’en sortent dans la vie ?

– Je ne saisis pas bien… Je ne voudrais pas être rude, mais à bien y regarder, il y en a au moins deux ou trois rien que dans votre groupe qui semblent un peu, disons, “comme-celles-d’en-face”…

– Pardon ?

– Oh allez, la petite dame qui boite dans le fond et celle avec le col Claudine et le bec de lièvre, vous n’allez pas me dire que… Enfin objectivement… Même quelqu’un de bien bourré en sortie de boîte à 4h du matin pourrait dire que…

– Mais je ne vous permets pas ! Mon Dieu mais quelle humiliation ! Allez-vous-en, suppôt de Satan !

– Ah très bien, vous êtes dans le déni, vous n’assumez pas ! Vous êtres frustrées ! Tout s’explique alors ! Je n’ai pas besoin d’en savoir plus, cette fois j’ai tout ce qu’il me faut!

J’enfourchai alors illico ma trottinette, encore atterré par ce que je venais d’entendre. De retour chez Cacti, il me fallait lâcher ce que j’avais sur le cœur.

– Patronne, dis-je en ouvrant la porte de son bureau d’un grand coup de pied afin d’augmenter l’effet dramatique de mon entrée, j’ai compris pourquoi vous m’aviez envoyé couvrir ce sujet sur la PMA, et je retire ce que j’ai dit ce matin. Vous n’êtes pas une souillon qui insulte les hommes en refusant de se maquiller pour eux.

– Vous n’avez pas dit ça ce matin. Mais merci pour le compliment.

– Oh ? Je l’aurais seulement pensé alors ? Ça se comprendrait… Ceci étant, ça ne change rien à mon propos. Si vous souhaitez avoir des enfants, vous avez parfaitement le droit de ne pas vous maquiller.

– Mais de quoi me parlez-vous ?

– Aujourd’hui est un grand jour pour vous et vos sœurs, et sachez que je serai toujours avec vous pour couvrir votre derrière devant l’adversité.

– Vous voulez dire « couvrir vos arrières » je suppose…

– Ah, oui, aussi.

– Et votre chronique ? Ne me dites-pas que c’est ce que j’aperçois dans votre main ?

– Non Madame, ceci n’est pas une chronique, c’est une ode à la Femme.

– Et tout ça sur 2 post-it, magnifique. Je sens que vous avez encore du chemin à faire parmi nous mon petit Roger…

 

Par Léo Minary

Illustrations par Camille Dochez

.

La Chronique de Roger Dressepipe – En stage découverte chez Erika Lust

La Chronique de Roger Dressepipe – Bienvenue chez Cacti

La chronique de Roger Dressepipe

Homme de terrain, reporter de l’extrême, mais surtout misogyne aussi nigaud et maladroit qu’attachant, Roger Dressepipe s’enfonce au plus profond des femmes pour aller et venir sur les clichés machistes qui s’accrochent encore à elles…

  “Bonjour ma bonne dame, je me présente : Roger Dressepipe, votre nouveau reporter vedette pour les 30 ans à venir ! Haha, je plaisante, d’ici là j’aurai déjà ma tribune dans Paris-Match ou VSD. Vous allez voir, on va se poiler ensemble, et quand je dis “poiler”, je ne parle pas uniquement de la virilité qui exulte de mon corps en de majestueuses gerbes. Bref, je souhaiterais être introduis rapidement auprès de votre patron afin de déverser illico presto sur vous et la rédaction mon génie créatif. Le ton était donné. Pour mon 1er jour au sein de la rédaction de Cacti, j’avais sorti le grand jeu. Costume italien Giovanni RANA, chaussures pointues en croco garanties “dépeçage à vif”, baise-en-ville relié cuir et  Ray-Ban Aviator édition spéciale Top Gun sur le nez. Alors que je patientais, guettant du coin de l’œil l’arrivée du boss, je me permis un tour d’horizon de la rédaction. Aux murs, des motifs quelque peu enfantins – arcs-en-ciel, triangles roses, drapeaux de pays inconnus aux couleurs criardes – égayaient la pièce. Également, quelques bibelots en plastique fluorescent aux extrémités turgescentes étaient disposés çà et là, rappelant vaguement des formes de cactus à une ou deux branches. Surement un jeu de mot, déduis-je en mon for intérieur : des cactus pour rappeler le « Cacti » du magazine, habile. Toutefois, après 10 minutes d’intense observation, je notais que ma petite secrétaire n’avait pas bougé d’un ongle. Pire que ça, les bras croisés derrière son ordinateur, elle n’avait cessé de me fixer d’un regard étrange, subtile mélange d’incompréhension totale et de haine profonde. Je tentais de désamorcer la situation :
– Très jolies ces statuettes, c’est du Philippe Starck non ? Vous savez de quelle galerie elles proviennent, j’aimerais énormément en faire cadeau à ma mère ? Son appartement est d’un triste, elles seraient parfaites sur sa cheminée, lançai-je avec un sourire que je savais tout à fait irrésistible.
À ces mots, l’hôtesse d’accueil, si mignonne pourtant dans sa robe bleu pastel, me dévisageât, les dents serrées. Puis, sans crier gare, tout son être sembla se décoincer d’un coup d’un seul pour se secouer en laissant place à un rire sonore. J’avais fait mouche.
– Ah c’est bien ma petite, je vois que mon humour ravageur a encore fait une victime ! Maintenant que la glace est brisée, soyez mignonne et allez me chercher votre supérieur. Promis, je ne lui dirai pas que vous m’avez fait poireauter un quart d’heure, ce sera notre petit secret !
Cette fois, elle ne se fit pas prier : quand une femme montre les crocs, un compliment placé de manière subtile suffit à transformer une tigresse en adorable petit chaton. Évidemment, je ne pensais pas un mot de ce que j’avais pu lui dire. La dénoncer me permettrait de gravir les échelons plus rapidement. Enfin, si je la laissais un jour coucher avec moi, je reconsidérerais peut-être la situation… Ah, qu’il est bon d’être un homme, qu’il est doux d’être moi ! Tassé sur mon tabouret, je profitais de ces quelques minutes de tranquillité pour me plonger dans un rêve érotique incluant la fougueuse hôtesse, Jennifer Aniston (mais à l’époque de Friends, entre la saison 4 et la 8), et un chalet de chasse en Corrèze. Nous allions entamer une partie de strip-Twister lorsque ma petite secrétaire arriva au galop, un café à la main.
– Merci ma toute belle, vous êtes une crème. Et votre patron ? – Il est devant vous. – Haha, riais-je. – Huhu, retorqua-t-elle. – Ho ? fis-je. – Hé ! affirma-t-elle. – Ha. compris-je.
Une coulée de sueur glacée me fit frissonner les omoplates.
– Oui, je sais, ça vous surprend. Je vous ai bien observé, monsieur Dressepipe, vous êtes le genre à ne jurer que par la théorie du sexe fort. Vous voyez les femmes au mieux comme le compagnon fidèle de l’homme, situées à peu près entre la poupée gonflable et le Golden retriever, au pire comme des parasites que les mâles acceptent de nourrir pour peu qu’elles les laissent faire leurs trucs d’homme.
Les choses prenaient un tournant pour le moins inattendu. Bien qu’un tantinet décontenancé par ce revirement de situation, je n’en perdis pas pour autant ni humilité ni savoir-vivre et laissais la dame continuer son discours. Interrompez une femme et vous en prendrez pour des heures à vous faire sermonner.
– Vous avez une grande confiance en vous monsieur Dressepipe, et c’est une qualité qui vous honore. Pourtant ce n’est pas pour cela que nous avons décidé de vous intégrer au sein de l’équipe de Cacti. Non, c’est pour votre totale méconnaissance de la femme. Je vous vois venir, vous allez me dire sur votre ton suintant l’arrogance et le machisme pleinement assumé : « mais des femmes j’en ai connu plus d’une, et des plus farouches que vous ! ». Oui, peut-être. Seulement je ne vous parle pas des femmes, je vous parle de la femme. Pas seulement le mélange de jambes, de fesses et de décolleté dont vous vous tartinez les yeux à longueur de journée. Non, je vous parle bien de cet être constitué des mêmes organes que vous, des mêmes faiblesses et des mêmes forces. Ho, il y avait bien d’autres candidats pour ce poste, et des plus illustres je vous le garantie. Mais c’est de vous dont j’avais besoin. Je vais vous ouvrir les yeux sur notre monde, monsieur Dressepipe, et je veux que vous en reportiez chaque détail dans vos articles. Vous serez ce découvreur intrépide qui, au sortir d’une grotte mystérieuse cachée dans un lointain pays, met la main sur une nouvelle civilisation et s’empresse de tenter de la comprendre. Vous naviguerez à vue, balloté entre les femmes et leur intimité, leur sexualité, leurs désirs, leurs peurs et leurs secrets. Ce ne sont pas des articles que je veux, c’est un journal de bord, le produit brut et sans fard de vos découvertes. Qu’en dites-vous monsieur Dressepipe, voulez-vous être mon explorateur ?
Quel choc. Je restais là, décontenancé, secoué, branlé comme rarement. La tête me tournait devant ce flot d’informations. Devais-je accepter sa proposition sans rechigner ? Devais-je m’emporter devant ses propos humiliants ? Devais-je arrêter de fixer sa poitrine somme toute plus que correcte ? J’avais fait tout ce chemin, je ne pouvais plus reculer. Qui plus est, mon chômage s’étant arrêté net le mois dernier, j’avais grand besoin de ce travail, j’étais acculé. Et Dieu sait comme je déteste me faire acculer.
– Madame, je serai votre Indiana Jones. Vous pouvez compter sur moi pour explorer votre cavité. – Vous êtes…déconcertant monsieur Dressepipe. Mais votre maladresse m’amuse, pour l’instant. Si je vous dis demain, 8h30 ? – J’y serai. – Bien. Ah et au fait, la statuette pour votre mère, je sais où vous pourrez vous en procurer facilement et effectivement, il y a de grandes chance que ça lui fasse très plaisir. Par contre ce n’est pas destiné à aller sur une cheminée, mais plutôt… disons… à l’intérieur. – Je ne vous suis pas, répondis-je interloqué. – Ce que vous tenez entre vos mains, ce n’est pas une statuette design d’un cactus comme vous semblez le penser, c’est un godemichet.  
  Par Léo Minary Bannière par Camille Dochez & Lucie Mouton