Le Salon des Dames – Écoféminisme ; des droits au naturels.

Le Salon des Dames – Écoféminisme ; des droits au naturels.

On continue notre collaboration avec la revue Deuxième Temps. Tous les mois, Céline Giraud et Alicia Martins nous parlent de faits de société contemporains et les mettent en relation avec des œuvres et des artistes passé·e·s, présent·e·s ou futur·e·s. Histoire de faire dialoguer tout ce petit monde.

Ecoféminisme : des droits au naturel
Et si les femmes étaient la nouvelle opportunité pour les sociétés et la planète de vivre ? Plus seulement survivre et périr mais avoir un futur optimiste ? C’est ce que le mouvement écoféministe des années 70 a demandé. Françoise d’Eaubonne a écrit le terme pour la première fois en 1974, dans Le Féminisme ou la mort : « Quoi qu’il en soit, les bases mêmes de la catastrophe écologique actuelle sont posées : de l’appropriation de la terre fertile […] la destruction des ressources va naître ; et de l’appropriation de la fécondité des femmes, la surpopulation. Dès sa parution, le conflit des sexes se relie étroitement à l’écologique ». Ce sont donc des femmes qui prennent les armes pour un combat unique.

 

Pour la nature…
Leur première volonté est de soigner la nature. Pour l’écoféminisme, les sociétés capitalistes et patriarcales ont détérioré les conditions sociales, environnementales et matérielles. Les études montrent d’ailleurs que les femmes sont plus sensibles aux questions de l’environnement : d’après une enquête Ipsos, 71% étaient pour l’interdiction des OGM quand 61% acceptaient de payer plus cher des énergies non polluantes. Le travail de l’australienne Janet Laurence s’inscrit dans cet engagement. Avec Deep Breathing, Resuscitation for the Reef, elle pointe les effets du réchauffement climatique sur la grande barrière de corail. Cet exemple est un symbole fort, choisi pour représenter le désastre de façon plus générale. On y voit un hôpital imaginaire pour les coraux. La nature devient humaine et mérite les mêmes soins. Dans ses textes accompagnant l’installation, l’artiste encourage chacun à trouver les modes d’action qui permettront de stopper le réchauffement.

Deep Breathing – Resuscitation for the Reef – Janet Laurence © MNHN – Catherine Ficaja

Il est aussi possible d’allier questions sociales et défense de l’environnement pour l’écoféminisme : l’un ne va pas sans l’autre. Car la nature est une ressource essentielle pour l’homme. Agnès Dénes, par exemple, la voit avant tout comme nourricière. Elle a notamment planté du blé dans un immense terrain au centre de New-York, face à la Statue de la Liberté. L’idée était de montrer un autre usage du sol en ville, loin du profit financier qui le guettait. Elle alerte sur le gaspillage alimentaire et la mauvaise gestion de la terre, qui a le pouvoir de répondre en partie à la faim dans le monde.

…vers les droits
Par ce type de réalisation, les activistes du mouvement espèrent rétablir l’égalité, le respect et la place de l’humain au sein d’un monde riche. Cela s’applique autant au naturel qu’aux femmes. Celles-ci ont des droits, elles sont aussi ouvrières. L’écoféminisme se penche précisément sur ce point, avec l’objectif de réattribuer conjointement les droits des femmes et de la Nature. C’est ce que fait Mierle Laderman Ukeles avec son Art de la Maintenance. Elle revendique les actes domestiques et d’entretien comme artistiques. De cette manière, elle veut faire reconsidérer le regard porté sur ces tâches souvent effectuées par les femmes. Son travail s’est progressivement étendu à l’humain de manière générale, lorsqu’elle s’est intéressée aux travaux d’entretien des voiries. On protège la nature en la nettoyant. Ces travaux ne sont pas ingrats, ils sont cruciaux. Elle a alors serré la main des plus de 8500 éboueurs de la ville de New-York dans Handshake Rituals. La place de chacun est importante, dans un équilibre avec la planète.

L’écoféminisme est pluriel, il regroupe de nombreuses façon de voir ses luttes. Mais aussi d’agir. Il y’a l’anti-capitalisme de Vandana Shiva, ou encore les visions plus radicales qui proposent des villages matriarcaux. Dans ce mouvement, nous nous voyons surtout une sororité proche de l’esprit contemporain des sorcières. On y place les femmes comme des démiurges fortes, capables de faire. Si ce mouvement date des années 70, il est encore d’actualité. Peu de choses ont changé si ce n’est que nous avons plus conscience de l’état des choses.

Céline Giraud & Alicia Martins Fondatrices de la revue Deuxième Temps

Le Salon des Dames – Menstruations/la grande Menstrue : des dessous souillés aux musées

Le Salon des Dames – Menstruations/la grande Menstrue : des dessous souillés aux musées

On continue notre collaboration avec la revue Deuxième Temps. Tous les mois, Céline Giraud et Alicia Martins nous parlent de faits de société contemporains et les mettent en relation avec des œuvres et des artistes passé·e·s, présent·e·s ou futur·e·s. Histoire de faire dialoguer tout ce petit monde.

Nommées ragnagna, règles, anglaises en débarquement, les menstruations sont un signe d’un corps en bonne santé. Elles marquent le premier passage du stade de petite fille à celui de femme. Toujours est-il qu’imposées, elles sont parfois douloureuses, indélicates, inattendues. Il existe même une maladie liée à elles, l’endométriose, qui reste décriée par certains membres du corps médical. Pourquoi ? Simplement parce que les menstruations sont tabou. Il ne faut surtout pas en parler, tout ce sang qui sort du vagin c’est dégoûtant. Mais est-ce bien raisonnable ?

Les fluides corporels ont été utilisés dans l’art depuis longtemps, autant pour peindre au Moyen-Âge (nb : le sang était animal) que pour réinventer les médiums classiques comme on le voit dans l’actionnisme viennois des années 60, mouvement sans limites morales. Quelques décennies avant ça Marcel Duchamp éjaculait même sur un tableau afin de le marquer de ce qu’il avait de plus intime et personnel : son sperme. Evidemment, les réactions des publics sont souvent outrées, taquines voire agressives. Et après tout, comment ne pas l’être ? Le scandale est intimement lié à l’art… Seulement lorsqu’il s’agit des règles, là, on sent qu’on touche à un sujet sensible limite répulsif pour certains. Et ça, n’importe quelle femme pourra vous le dire !

Rupi Kaur, photographie de la série “Period” censurée par Instagram

Utilisées par des artistes (quelques féministes, cela va s’en dire) comme un symbole, les menstruations tentent un retour miraculeux : et si elles étaient une fierté, une revendication permettant à chacune de s’affirmer ?

Du sang coulera ce soir

Le sang des règles est censuré. Il suffit de regarder une publicité sur les protections pour le constater : il est bleu et fluide, l’exacte opposé de la consistance des règles. Ce choix a été fait sans doute pour ne pas choquer les âmes sensibles, celles qui le qualifient de honteux car lié à l’intimité et à la sexualité. Seulement, on est à deux doigts de penser que c’est de la désinformation… Pourtant, le sang fait partie de la vie et a été très vite considéré, même par les iconoclastes : Jésus saigne des nombreuses mutilations qu’on lui a fait subir. Nous avons l’habitude de voir de l’hémoglobine depuis bien longtemps et ce n’est pas aujourd’hui qu’on va commencer à s’en offusquer – il suffit de se planter devant les chaînes d’informations.
Pourtant on a attendu les années 1960 pour voir apparaître ce sang des règles sans censure. On remercie bien bas Valie Export et Judy Chicago, qui assument sa provenance. Le Red Flag de Judy Chicago montre en gros plan une femme en train de retirer son tampon.

Red Flag, Judy Chicago, lithographie d’une photographie, 50 x 60 cm

En exposant cet acte de façon claire, l’artiste force le regard à s’y attarder. Avec d’autres de sa génération, elle tente de faire une place aux menstruations dans l’imaginaire collectif, notamment en les présentant comme un symbole de pouvoir, de choix de la femme de ne pas enfanter.
Mais la partie est difficile. Aujourd’hui, l’heure n’est plus nécessairement au choc : on sait que les règles sont là mais on a tendance à les cacher. Et pour briser ce silence, Laëtitia Bourget réalise son journal périodique avec ses “mouchoirs menstruels”.

Laëtitia Bourget, les mouchoirs menstruels, série de 700 mouchoirs, 10 x 8 x 3,5 cm, 1997-2005. Mouchoirs en papier 22 x 20,5 cm, sang, sperme et urine

 

Elle normalise le flux, rappelle qu’il est quotidien et cyclique. D’ailleurs, ce sang n’est-il pas à la fois le plus spécifique mais aussi le plus facile à collecter pour une femme ?

Pour un art naturel
Utiliser le sang des menstruations revient donc à le replacer dans ce qu’il a de plus naturel. Mieux : disponible chaque mois pour beaucoup de femme, ce liquide est facile à se procurer et offre différentes textures et possibilités créatives. C’est ce qu’on peut voir chez Jen Lewis qui l’utilise comme un pigment. Dans le cycle Beauty in Blood, elle le photographie de très près, dans des toilettes. Les macrophotographies détaillent des volutes rouges, loin de l’image mentale véhiculée par les règles. Il s’agit ici de les montrer comme quelque chose de beau, qu’on n’a pas à cacher et qui sort d’une connotation négative. Le titre de cette série annonce et assume parfaitement ce qu’elle traite.
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Jen et Rob Lewis, Beauty in Blood + Lani Beloso, The Period Piece

Lani Beloso, de son côté, récolte ses menstrues pour peindre avec. Elle explique vouloir transformer cette période douloureuse en un moment de création. On sort de l’idée de beauté pour se tourner vers l’utilisation et l’acceptation.

Amies imposées, les menstruations accompagnent des femmes durant une grande partie de leur vie : elles sont universelles et rassemblent autour d’une même expérience étrange qu’est l’écoulement. Tristement ce caractère universel ne les rend pourtant pas “normales”. Actuellement une grande action de sensibilisation de l’association Care est même lancée pour briser le tabou des règles, encore vues comme indignes dans beaucoup de pays.

En bonus (et pour pousser bien plus les questions qu’on a survolées ici), vous pouvez visionner ce reportage très cool expliquant ce que sont les menstruations, ce qu’elles font sur le corps et comment les gens les perçoivent. 

Céline Giraud & Alicia Martins Fondatrices de la revue Deuxième Temps

Bannière par Rozen Le Gall

 

Le Salon des Dames – Les Super-Pouvoirs

Le Salon des Dames – Les Super-Pouvoirs

On continue notre collaboration avec la revue Deuxième Temps. Tous les mois, Céline Giraud et Alicia Martins nous parlent de faits de société contemporains et les mettent en relation avec des œuvres et des artistes passé·e·s, présent·e·s ou futur·e·s. Histoire de faire dialoguer tout ce petit monde.

Des super-pouvoirs du quotidien ?

Notre inconscient étant fortement marqué par l’univers des comics Marvel et DC, le sujet du super pouvoir nous fait penser à ces magiciennes de l’imaginaire, super héroïnes à la fois sexy et fortes. Dans leurs bandes dessinées (et plus tard films) les femmes semblent assurées, en pleine possession de leurs moyens ! Mais une fois cette poudre estompée, on fait facilement deux constats : elles restent encore peu nombreuses et sont presque toujours identiques. Blanches, minces, avec de grandes jambes et une poitrine généreuse – tant qu’à faire – ces combattantes répondent à des archétypes poussiéreux. Pas étonnant en un sens, si ces grosses franchises créent des personnages féminins c’est pour attirer un nouveau lectorat qui n’est ni fan de la violence ni séduit par de gros biscoteaux ! Effectivement, nous sommes dans les années 40 et les comics sont imprégnés de l’idée que les femmes ne font pas la guerre – ou alors vêtues de latex. Pourquoi ont-elles cette image ? Les clichés disent qu’elles seraient naturellement pacifistes et donc mieux à la maison. Bien évidemment tout ça n’est qu’une question d’éducation, les petits garçons jouent depuis l’enfance avec des armes alors que les petites filles ont un poupon. Heureusement que cette époque est loin de nous !

Toutefois, cette vision des choses nous a poussé à nous demander comment était représentée la femme à l’époque de création de super héros aux Etats-Unis. Quels pouvoirs la société lui attribuait ?

La super héroïne sexy
La première super héroïne à avoir vu le jour est Wonder Woman, créée en 1941 par le dessinateur Harry Peter et le psychologue William Moulton Marston. En parallèle apparaissent les pin-up, figures de la libération des moeurs. Si on fait ce rapprochement c’est parce que nous notons de nombreux points communs entre elles : la taille fine, les cheveux ondulés, la bouche rosée et pulpée… On vous laisse trouver les autres..

Aussi, l’émancipation semble avoir pris un drôle de chemin car quoi qu’elles fassent, ces femmes sont toujours ultra sexy. Est-ce donc ça, leur super pouvoir ? Rester belles et fraîches dans n’importe qu’elle situation ?
L’autre point commun est que ces dessinateurs sont (bien souvent) des hommes qui répondent à des demandes particulières de la société, elle-même pas encore prête à faire de la femme un être autre que sexuel. Ici elles sont des pubs, des vitrines qui permettent de vendre des produits..

L’art n’y échappe pas puisque dans les années 60 on retrouve toujours cette même plastique avec le Pop art. Seulement, cette fois on pourrait en déduire une critique : Warhol, Hamilton ou Lichtenstein voyaient d’un mauvais oeil ce monde fait d’illusions, de porcelaine et de faux-semblants, ce pourquoi ils ont utilisé des images issues de la pop culture (Mel Ramos, Tobacco Rhoda, 1965). Même dans leur quotidien, ces Barbies sont ironiquement superficielles et dramatiques (Lichtenstein, Drowning Girl “I don’t care, I would rather sink than call Brad for help”, 1963). L’artiste anglais Hamilton définit lui-même ses créations de “sexy”, restreignant le super pouvoir des femmes à celui du corps (à noter, les hommes sont aussi touchés par ce virus).

La super héroïne est en fait quelconque

Pourtant, si ces personnages existent, autant en faire des outils valorisant le sexe féminin.
Le quotidien des femmes étant bien loin de celui de Wonder Woman ou Cat Woman, il s’agit de faire prendre conscience du travail qu’elles fournissent. L’accès aux études supérieures a mis du temps à les concerner, aux Etats-Unis comme en France. Du coup, leur champ professionnel était restreint à des domaines comme la couture. Sortir de la voie du foyer était souvent difficile.

Dans les années 70, Margaret Harrison a voulu faire valoir le travail quotidien de ces femmes comme un vrai métier et plus comme du bénévolat (Homeworkers, 1977). Elle est aussi allée plus loin dans sa représentation des deux genres et est même censurée par la police, car les images y étaient jugées trop subversives : ses femmes étaient nues et ses super héros avaient des seins et des talons, comme Captain America. Plus tard, lorsqu’elle a exposé d’autres toiles semblables et qu’elle a demandé à son galeriste si ça plaisait, il lui a répondu que les images dénudées fonctionnaient assez bien mais que les hommes n’aimaient pas du tout ses représentations des héros

Et c’est peut-être là le problème. Nous sommes prêts à voir des femmes toujours plus aguichantes, mais pas des hommes affriolants.

Le super pouvoir des femmes ne réside pas dans leur capacité à voler ou voir à travers les murs. Ca, c’est banal, on le laisse aux hommes. Il prend forme dans le quotidien, dans leur capacité à crier silencieusement – ou non -, à revendiquer, à être ce qu’elles désirent. Elles peuvent être sexy, sensuelles et belles mais c’est à elles de le décider car, après tout, une super héroïne peut aussi avoir les cheveux gras, un jogging et des cernes. A chacune de définir sa vision et ses attentes de l’apparence physique idéale.

Céline Giraud & Alicia Martins Fondatrices de la revue Deuxième Temps

Le Salon des Dames – “We is them ghetto witches, speakin’ in tongue bitches »

Le Salon des Dames – “We is them ghetto witches, speakin’ in tongue bitches »

 

On continue notre collaboration avec la revue Deuxième Temps. Tous les mois, Céline Giraud et Alicia Martins nous parlent de faits de société contemporains et les mettent en relation avec des œuvres et des artistes passé·e·s, présent·e·s ou futur·e·s. Histoire de faire dialoguer tout ce petit monde.

Portrait de sorcières/ Sortilèges & Art

Anna Göldin est probablement la dernière sorcière à avoir été décapitée en Europe. Ironie du sort, ce n’est pas tellement à cause de ses pratiques mais, a priori, pour avoir voulu dénoncer pour harcèlement sexuel le médecin qui l’employait. Ce dernier, dans un stratagème machiavélique, l’a accusée de sorcellerie afin de lui couper l’herbe sous le pied..

Anna Göldin, Image tirée du film « Anna Göldi, Last Witch » (Alpha Film / Alamy), 1991

Sorcières : femmes de pouvoir

Cette anecdote, loin d’être anodine, révèle la puissance des sorcières dont on a peur. Les légendes qui relatent leurs histoires sont nombreuses et anciennes. Certaines sont maléfiques comme Circé et Médée, d’autres plus modérées commes les pythies, femmes respectées et vénérées pour leurs pouvoirs divinatoires inaccessibles aux hommes.

Ces manières de considérer les sorcières vont de paire avec le statut des personnalités féminines. Spoiler alert, ce dernier n’a fait que rétrograder au fil de l’histoire : si chez les grecs et les romains, elles sont puissantes et participent activement aux grandes décisions politiques, au Moyen Âge c’est la dégringolade. Les femmes sont craintes car leurs pouvoirs magiques sont dangereux. Elles sont impossibles à maîtriser ! Evidemment, les hommes n’ayant pas la capacité de devenir sorcière… Jaloux ! Le problème c’est que ces femmes n’ont pas besoin d’eux ! Souvent indépendantes, fortes et autonomes, elles ont fait du don de sorcellerie une arme puissante. Et malheureusement, il est aussi devenu leur discrédit.

Dans l’imaginaire visuel européen, deux clans s’affrontent : la vieille sorcière repoussante, qui a perdu son potentiel de séduction – et donc une forme de pouvoir du point de vue masculin – et la jeune femme supposée belle et envoûtante. Le physique séducteur de cette dernière est transformé en aspect prédateur. Dans le tableau Le Vampire du norvégien Munch, la femme devient une créature surnaturelle entre sorcière et suceuse de sang. C’est bien avec son corps qu’elle exerce un pouvoir : sa chevelure rouge enferme l’homme dans son étreinte. Attribut féminin par excellence dans l’art, la coiffure transforme ainsi chaque femme en danger potentiel. Cette mécanique de crainte face aux sorcières se généralise facilement aux femmes puissantes.

Edvard Munch, Le Vampire, 1893-94, huile sur toile, 91 x 109 cm. (C.) Musée Munch, Oslo.

Sorcières : femmes contemporaines

“Les sorcières ont toujours été des femmes qui ont osé être : inspirées, courageuses, agressives, intelligentes, non conformistes, exploratoires, curieuses, indépendantes, sexuellement libérées, révolutionnaires. Cela explique peut-être pourquoi 9 millions d’entre elles ont été brûlées”, Witch Bloc, groupe féministe et anticapitaliste radical, 1968.

Rapprocher le féminisme de la sorcellerie n’est pas une coquetterie de notre part puisque des mouvements s’y ancrent, notamment ceux dit “écoféministes”. Les rituels mis en place, les prières et incantations sont de merveilleux matériaux pour les artistes. L’utilisation d’éléments naturels va permettre aux créatrices de s’inscrire dans un monde plus terre-à-terre, vrai et palpable. De même, la sorcellerie ouvre à une réappropriation de l’espace

domestique qu’on réservait justement aux femmes.

Dans Silueta Works in Mexico, Ana Mendieta illustre cette parfaite communion entre la nature et son corps. Ses silhouettes sont calcinées en rappel avec des rituels anciens de sa culture mexicaine, fleuries et éphémères. Ce travail en collaboration avec la nature est lent, fragile. Il donne à méditer sur notre traitement du temps, les sociétés matérialistes et consuméristes.

La figure de la sorcière étant aujourd’hui réhabilitée, ces pratiques retrouvent une place dans notre société, quitte à provoquer comme le fait la rappeuse féministe Princess Nokia dans Brujas : “We is them ghetto witches, speakin’ in tongue bitches”

Dans son clip, les femmes mènent une double vie : celle urbaine et l’autre naturelle. C’est l’histoire d’une sororité de sorcières.

En ce moment, la sorcière est sur le bout des lèvres de nombreuses féministes. Mona Chollet l’a même étudiée dans Sorcières, La puissance invaincue des femmes. Elle explique que ce retour à la mode vient avec la volonté d’émancipation : en renouant avec l’ancienne part de sorcellerie que chacune détient, les femmes s’affirment encore plus fortes. Aussi, pour Chollet, la sorcière d’aujourd’hui est la célibataire aux cheveux blancs entourée de chats. C’est une praticienne comprenant la nature et capable d’évoluer comme bon lui semble !

Céline Giraud & Alicia Martins Fondatrices de la revue Deuxième Temps

Le Salon des Dames – Sainte Niki

Le Salon des Dames – Sainte Niki

Le titre de cet article vous a peut-être interpellé.e. Vous vous demandez si vous avez raté un épisode dans la canonisation de cette artiste. On vous explique. D’abord, comment on devient un.e saint.e ? Il faut avoir mené une vie d’abnégation, réalisé un ou des miracles et être reconnu.e comme vénérable”. Pour nous, ça ne fait donc aucun doute : Niki de Saint Phalle est une sainte car elle a fait un miracle en faisant entrer les femmes dans un monde d’hommes.

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Sous le matronage de Niki de Saint Phalle

On vous parle ici plus précisément de celui de la sculpture. Saviez-vous que le mot “sculptrice” n’existait pas encore à son époque ? Au mieux, elle était désignée comme “femme-sculpteur”, un terme qui souligne bien à quel point le milieu ne concevait pas de présence féminine dans ses rangs. Et puis il suffit de se souvenir d’artistes comme Claudel, reléguée au rang de muse de Rodin du simple fait de son sexe. 

Chez Niki de Saint Phalle, on peut parler de vocation : « J’ai décidé très tôt d’être une héroïne. Qui serais-je ? George Sand ? Jeanne d’Arc ? Une Napoléon en jupon ? Qu’importe ce que je serais ! L’important était que ce fut difficile, grand et excitant ».

Pourquoi avoir voué sa vie à cette bataille ? Car les modèles qu’elle a eus dans son enfance sont ceux de la femme gardienne du foyer. On ne lui a jamais laissé entrevoir d’autre avenir que celui tout tracé qu’avait suivi sa propre mère. “Je n’acceptais pas les limites que ma mère tentait d’imposer à ma vie parce que j’étais une femme. NON. Je franchirais ces limites pour atteindre le monde des hommes qui me semblait aventureux, mystérieux, excitant. » Aujourd’hui, on la remercie de s’être battue.
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L’abnégation d’un combat

Dès que l’on s’intéresse à l’art des femmes, il est question de liberté. Laquelle ? De s’exprimer, d’entreprendre, de penser. Et très tôt, Niki de Saint Phalle est partie en pèlerinage pour trouver celle dont Eluard écrit le nom dans ses cahiers d’écolier. Déjà à 14 ans, en 1944, elle peint le sexe des statues de son école en rouge, en signe de rébellion. Car sa quête passe par là : les femmes ne sont pas ces êtres doux, muets et simplets. Elles sont fortes, aventureuses et convaincues. Il est de coutume de dire que l’expression la plus agressive de l’art de Saint Phalle s’incarne dans ses Tirs. Le geste l’est effectivement. A propos de sa série “Feu à volonté”, elle dit qu’il s’agit d’« Un assassinat sans victime. J’ai tiré parce que j’aimais voir le tableau saigner et mourir »« Un assassinat sans victime. J’ai tiré parce que j’aimais voir le tableau saigner et mourir »

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Cette violence est rendue nécessaire par ses conditions de création car elle est la seule femme au sein des Nouveaux Réalistes. Et ce groupe n’est pas formé de tendres âmes. Il s’agit donc d’affirmer sa place. De la dérober.
Il fallait se libérer de la société patriarcale en montrant réellement ce que c’est que d’être femme. Habituée à tout cacher et tout subir, Niki de Saint Phalle veut tout montrer, sans retenue. Et comment faire entendre que la femme est digne de ce nom ? En valorisant l’acte le plus noble, fort et respectable qu’il soit à ses yeux : l’accouchement.

Si les Tirs lui ont permis d’exorciser ses démons, son travail autour des Mariées et des femmes lui a permis de retrouver une joie enfouie depuis son enfance. Avec elles, elle renoue avec la paix. Les Nanas en sont l’aboutissement magnifique. Déesses préhistoriques de la fécondité, ventre arrondi, elles dansent joyeusement, c’est une fête. Pas de visage, mais des corps voluptueux, colorés, beaux.

Nana power

Niki de Saint Phalle est une militante pour toutes les femmes et toutes les causes, notamment celle contre le racisme. L’une de ses Nanas est noire et porte le nom de Rosa Parks. Par cet hommage, elle veut montrer que les sociétés ont échoué. « Nous avons bien le Black Power, alors pourquoi pas le Nana Power ? C’est vraiment la seule possibilité. Le communisme et la capitalisme ont échoué. Je pense que le temps est venu d’une nouvelle société matriarcale ». A ses yeux, l’homme crée des objets pour détruire et la femme pour vivre. Il a fait des armes pour tuer, elle les a récupérées pour donner la vie. Son travail, avant d’être féministe montrait déjà la difficulté des deux sexes à vivre ensemble.

Si aujourd’hui le combat pour l’égalité est virulent, autant se le dire, à l’époque, il est pitoyable. Le journaliste parle du travail de Niki de Saint Phalle en termes peu élogieux. Petite ménagère va !

Son combat, elle le porte dans son nom. Ses engagements et sa création du Nana power ont ouvert la voie à d’autres mouvements féministes importants qui résonnent dans l’histoire. Pour nous, Niki de Saint Phalle peut être érigée en sainte.

par DEUXIème TEMPS