Doubles standards en cuisine, Chapitre II + III

by | Mar 17, 2021 | Articles | 0 comments

La cuisine est sans doute l’une des activités les plus révélatrices des doubles standards entre femmes et hommes. Tandis que pour l’un ; elle est considérée comme un devoir et une tâche ménagère, pour l’autre la cuisine est communément associée à une carrière et à un art. 

Lire le chapitre 1) La cuisine, une idée culturelle

CHAPITRE 2) LA BRO CULTURE

 “Aujourd’hui, les femmes sont en général plus nombreuses que les hommes à faire des tâches ménagères – la cuisine et le nettoyage. Mais pourquoi ? Les femmes sont-elles nées avec le gène de la cuisine ou ont-elles été socialement habituées au fil des ans à considérer la cuisine comme leur rôle ? J’allais dire que les femmes sont peut-être nées avec un gène de la cuisine jusqu’à ce que je me souvienne que la majorité des cuisiniers célèbres dans le monde – qui reçoivent le titre chic de “chef” – sont des hommes. » – Chimamanda Ngozi Adichie, 2013, TED Talk “Nous devrions tous êtres féministes”.

De par le processus de socialisation exercé sur les femmes depuis leur enfance, ces dernières sont poussées à croire qu’elles ne sont bonnes à cuisiner qu’afin de prendre soin de leurs familles, afin de remplir leur rôle de caretaker. Si elles choisissent tout de même de se professionnaliser, elles seront poussées à rester douces et dociles, mais pas à aller chercher des positions de pouvoir et d’autorité comme cheffes. Pour rappel, selon une étude Credoc, en 2015 seul 25% des cuisiniers professionnels étaient des cuisinières et seulement 10% d’entre elles dans la restauration gastronomique. Si une femme a la possibilité de gérer sa propre cuisine ou son propre restaurant, et ainsi de prétendre aux mêmes traitements et au même respect réservé à ses homologues masculins, elle fera face à du harcèlement et à la « bro culture ». Cette dernière est très commune : quand une ou plusieurs femmes intègrent un environnement prédominamment masculin, les hommes le composant vont interagir entre eux et se serrer les coudes de sorte à former un groupe fort, dans le seul but d’exclure les femmes de ce cercle, et d’établir un système de domination masculine. Le fameux Boy’s Club qu’on retrouve en politique, dans la culture et… Dans tous les domaines en fait ! En d’autres termes, les cuisiniers masculins peuvent être hostiles envers les femmes, entre autres, de peur que si davantage de femmes entrent dans leur secteur, la cuisine des chefs ne soit assimilée à un “travail de femme” et perde le prestige d’une activité honorable par opposition à la simple tâche ménagère effectuée à la maison.

Dans toutes les professions, on retrouve la notion de « plafond de verre », c’est-à-dire d’obstacles invisibles dans la carrière des femmes qui limite leur accès à des postes à responsabilité, comme le décrit la sociologue Jacqueline Laufe, « Partout on constate que les femmes sont de plus en plus rares au fur et à mesure que l’on s’élève dans la hiérarchie et qu’elles demeurent minoritaires dans les postes de décision et de responsabilité de haut niveau. » Pour une métropole comme Lyon qui se partage 23 étoiles du guide Michelin entre 19 restaurants, seulement un, Les Apothicaires, a comme cheffe une femme, Tabata Mey, étoilée depuis 2020, qui avait déjà été demi-finaliste lors de la troisième saison de Top Chef en 2012, et qui a également été la première femme que Paul Bocuse a désignée à la tête d’un de ses établissements.

Face au sexisme dans les cuisines, à l’école ou au travail, on attend des femmes qu’elles ne remettent pas en cause la culture d’une cuisine, même si celle-ci leur est violement hostile. Au contraire, on va attendre d’elles qu’elles s’y conforment, et rentrent dans le moule. C’est ainsi que les allégations de viol, d’agressions sexuelles, de harcèlement, et le sexisme quotidien ont été banalisées, car c’est devenu habituel et ordinaire pour des milliers de femmes qui l’ont accepté comme faisant simplement partie du travail.

 

CHAPITRE 3) BALANCE TON CHEF

Comme dans tous les milieux sujets à notre société patriarcale, les hommes sont à l’aise dans leur environnement, en position dominante, profitant et usant de leurs privilèges au détriment des femmes, souvent agressées et/ou poussées au silence. On constate cependant depuis quelques années dans les médias un accroissement de la prise de parole et de l’écoute au sujet des abus sexistes dans le milieu de la restauration. Similairement au mouvement #MeToo, les dénonciations ont commencé dans des pays anglo-saxons, puis se sont très vite répandus en France. Ainsi, le journal anglo-saxo le Washington Post publiait un article par Maura Judkis et Emily Heil en 2017 intitulé « Viol dans la réserve. Tripotage au bar. Pourquoi le secteur de la restauration est-il si terrible pour les femmes ? » tandis qu’il faudra attendre respectivement 2020 et 2021 pour que le Monde et Libération publient des articles sur le sujet. Intitulés « Sexisme, harcèlement, agressions sexuelles en cuisine : cinq cheffes brisent l’omerta » et « Violences sexistes et sexuelles : casseroles en cuisine », les articles décrivent tous les mêmes pratiques abusives en cuisine : agressions physiques et verbales, pression, harcèlement et agressions sexuelles. Quant à lui, le documentaire « À la recherche des femmes chefs » paru en 2017 est « animé par le désir de renverser la table face à cette domination masculine », selon sa réalisatrice et productrice Vérane Frédiani qui a voyagé dans le monde entier afin de rencontrer et de discuter avec diverses cheffes. Son documentaire se penche sur la question de l’absence de femmes dans les postes à responsabilité en cuisine, et leur rend justice et mettant en avant des cheffes telles que les françaises Anne-Sophie Pic, Adeline Grattard ou La Mère Brazier, mais également l’américaine Alice Walter.

 

Des podcasts, anglais comme français, décortiquent également la discrimination qui touche les femmes dans l’ensemble de l’industrie de la restauration, en invitant journalistes et concerné.e.s. Par exemple, le bref podcast de France Culture intitulé « #MeToo : dans la gastronomie, l’espoir d’un changement » revient sur une enquête menée par les journalistes Nora Bouazzouni et Lenaïg Bredoux pour le site Mediapart. Tandis que le 12e épisode du podcast « Chaud ! » de Mina Soundiram et Elvira Masson, intitulé « sexisme en cuisine », discute du sexisme ordinaire, des stéréotypes, des discriminations et des inégalités en cuisine comme en salle, avec comme invités Nora Bouazzouni – qui a notamment en 2017 publié Faiminisme: quand le sexisme passe à table – ainsi que Bertrand Grébaut, qui est une figure de la bistronomie parisienne.

Simultanément sur les réseaux sociaux, l’interview sur la chaine Youtube Melty de Alexia Duchêne, une participante iconic de TopChef, qui relate son vécu en cuisine avec des « mecs qui te mettent la main au cul qui te parlent mal » dans un esprit de ras-le-bol général atteint les 70k de vues, tandis que le compte Instragram Jedisnonchef, qui dénonce le sexisme en cuisine en recueillant puis publiant des témoignages d’agressions et de harcèlement, compte aujourd’hui 37k d’abonnés.

Ainsi, comme tous les mouvements de prise de parole post-MeToo, l’expression de victimes d’agressions verbales et physiques nous rappelle l’importance de la sororité pour faire face à notre société patriarcale violente envers les femmes. La création en 2021 de hashtags tels que #SciencesPorcs suite aux révélations de violences sexuelles commises sur des étudiantes de Sciences-Po Toulouse, ainsi que #Metooinceste suite à la sortie du livre La familia grande de Camille Kouchner, nous rappellent également que la lutte est encore et toujours d’actualité. D’autant plus quand on voit avec quelle impunité le journal Libération peut publier une lettre ouverte d’un violeur exprimant ses « traumatismes » et sa « culpabilité » le jour de la lutte pour les droits des femmes, prouvant encore une fois que les hommes sont sans cesse mis en avant et se voient offerts des possibilités de prises de paroles indécentes, alors que les femmes doivent se battre pour être entendues, même le 8 Mars ! 

 

Par Cloé Garnier

Illustration – Lucie Mouton

 

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