Les colleuses de Lyon : « Honorons nos mortes et protégeons les vivantes »

Si le compte des femmes assassinées par leur conjoint ou ex-conjoint s’est terminé le 31 décembre 2019 avec 149 femmes tuées, celui de 2020 démarre tristement. Ce 6 janvier déjà 4 femmes ont été assassinées. Pour alerter et lutter contre ce problème dramatique un groupe de personnes engagées ont décidé de se réapproprier l’espace public en collant des messages à destination de tous·tes. Intéressons-nous de plus près à ce mouvement lancé par le collectif Les colleuses de Lyon.

C’est en parallèle du Grenelle contre les violences conjugales lancé le 3 septembre dernier que le collectif de colleuses a vu le jour à Lyon. « Grenelle, plus un coup de communication que de nouvelles mesures concrètes adoptées », nous ont confié les membres du groupe, elles en veulent plus ! 

« Par son inaction, l’État est coupable. Par son inefficacité, la justice est complice »

Aujourd’hui en France 219 000 femmes sont victimes de violences conjugales et la majorité des mesures mises en place par l’Etat n’ont pas concrètement fait leurs preuves. Le Grenelle contre les violences conjugales aurait pu être le début de réelles actions pour aider ces femmes mais pourtant les annonces faites sont peu prometteuses :

« On attendait des mesures de prévention à l’école, de formation, des places d’hébergement dédiées et financées et une évolution dans les moyens financiers. Au contraire, le budget annoncé est quasiment le même pour 2019 que pour 2020 », affirment les Colleuses de Lyon.

A titre d’exemple seulement 1 000 nouvelles places d’hébergement et de logement temporaires ont été annoncés, ce qui représente une goutte d’eau parmi toutes les femmes victimes de violences conjugales et qui implorent une aide rapide et efficace.

De plus la police, majoritairement composée d’hommes, ne reçoit que très peu de formation pour aider et accompagner ces femmes. En 2018, sur les 120 femmes assassinées sous les coups de leur compagnon ou ex-compagnon, un tiers d’entre elles avaient porté plainte ou déposé une main courante. Si Edouard Philippe a annoncé un audit de 400 commissariats et brigades de gendarmeries afin d’évaluer les conditions dans lesquelles sont reçues les victimes, rien n’est fait sur la formation que reçoivent les fonctionnaires et qui leur permettrait d’appréhender correctement les tenants et les aboutissants de la situation de nombreuses femmes en danger.

Les Colleuses comptent bien faire entendre leurs revendications car pour elles, « par son inaction l’Etat est coupable et par son inefficacité, la justice est complice ».

Coller pour se réapproprier l’espace publique

Pour faire entendre leurs revendications, les Colleuses de Lyon ont décidé d’afficher des messages chocs sur les murs des quartiers de Lyon. Elles souhaitent également appuyer l’action terrain des associations, se réapproprier l’espace public pour dénoncer, interpeller le gouvernement et les citoyen·enne·s, continuer à alerter et sensibiliser sur la non-action du gouvernement et le besoin indispensable de mettre des mesures supplémentaires en place. Leur revendication première étant de lutter contre les violences conjugales,

Elisa, l’une des membres du collectif, nous a confié les nombreuses fonctions du collage : « Notre action ne se limite plus aux féminicides. Nous avons collé de nouveaux messages contre le film “J’accuse” de Polanski par exemple, ou contre Uber dernièrement. » 

La nuit bien emmitouflées dans leurs vêtements à capuche, pour ne pas être reconnus, les membres du collectif collent leurs carrés de feuilles annotées d’une lettre qui formeront à la fin une phrase et, elles l’espèrent, feront réagir les passants au levé du jour.

Quelques fois leurs nuits sont plus ou moins agitées, « Il peut y avoir des éléments perturbateurs qui croisent notre route lors des collages, qui vont contester ce que l’on fait ou être agressifs, on est toujours pacifistes et on cherche un max à éviter ce genre de situations » nous explique le groupe de colleuses. 

Si certaines personnes sont en désaccord avec ce moyen d’action, d’autres au contraire sont heureuses de voir ce combat prendre de l’ampleur et mobiliser de plus en plus de personnes. En tout cas une chose est sûre, la détermination de ces femmes n’est pas prête de s’estomper : « Nous voulons donner de la visibilité à notre combat, par les collages ou d’autres actions coups de poing ».

Toutes les photos ont été réalisées par la talentueuse @35melimeter 

Pour suivre les collages, une seule adresse @collages_feminicides_lyon

Et pour finir, Quelques portraits anonymes des Colleuses

Juliette, 25 ans, étudiante          en journalisme 

“Je colle depuis octobre, j’ai intégré un petit groupe de mon arrondissement, iels étaient déjà méga en place, ça fusait dans tous les sens : préparation des messages, de la colle, division par groupe et hop nous voilà dans la rue. La première fois j’ai trouvé que c’était hyper impressionnant, on marchait à la recherche d’un mur à recouvrir. À l’approche de Sathonay, on prend une impasse et BAM, c’était parti. À ce moment là on ne réfléchit plus du tout, tous les gestes s’enchainent naturellement, poussés par une montée d’adrénaline assez hors du commun.

Les souvenirs sont plutôt heureux dans l’ensemble, on croise des personnes qui nous encouragent, qui sont sidérées d’enfin nous croiser, nous remercie, sont ému.e.s. C’est beau. C’est un geste magnifique, de coller. 

C’est une manière d’agir à son échelle, d’investir la ville et d’ouvrir le regard des gens. Je m’imagine toujours les lyonnais.e.s qui partent travailler tôt, et croisent des yeux nos collages, je m’imagine ce qu’ils se disent : découvrent-iels ça pour la première fois ? avec surprise ? satisfaction ? que pensent-iels? Sont iels révolté.e.s, indigné.e.s, indifférent.e.s? 

Que disent leurs enfants, parents, ami.e.s ? Quelles discussion cela ouvre-t-il ? “t’as vu les collages dans ton quartier? “ je suis persuadée qu’à notre échelle on a ouvert un débat, une discussion, un échange. Et ça me plait.”

Méli, 24 ans, étudiante en marketing 

“Depuis un petit bout de temps maintenant, je suis souvent en colère. En colère contre ce que les femmes subissent au quotidien : féminices, violences, le harcèlement au quotidien, le sexisme banalisé, les stéréotypes… Petit à petit l’envie de me trouver une communauté qui partage mes valeurs et à qui je peux exprimer ma colère et qui me répondrait “putain mais grave !” germait en moi. Quand je suis rentrée à Lyon après un an à l’étranger, les collages sur les murs contre les féminicides m’ont sauté aux yeux et j’ai eu envie d’en faire partie. 

C’était trop bien d’aller coller la première fois. A la fois excitée et impressionnée, de découvrir l’organisation en équipe pour coller, de voir les filles qui accueillent les nouvelles et accordent confiance, qui font le guet dans la rue et rassurent, celles qui s’accroupissent pour faire la colle dans seau, celles qui en ont plein les mains.

Et surtout, ce qui m’a plu, c’est se réapproprier la rue, cette rue dans laquelle je me sens parfois si vulnérable au même titre que beaucoup d’autres, à cause des regards, des propos, des silhouettes un peu trop floues tard le soir.

La première fois, j’y étais allé juste pour les prendre en photo, et même si mes deux mains étaient prises par mes deux appareils argentiques, j’ai pas pu m’empêcher de les poser à un moment pour poser ma première feuille sur un mur.”

Megan, comédienne et salarié à mi-temps 

“Je fais partie du groupe des colleuses depuis début septembre quand tout s’est lancé sur Instagram, mais mon premier collage n’a pu se faire que début octobre. 

Je crois que le premier collage est quelque chose qui vous reste sur la peau et dans le cœur. Mais celui qui m’a le plus marqué reste le collage sur le palais de justice des 24 colonnes. Et évidemment la montée d’adrénaline, la peur mélangée à de la fierté. Tout en sachant que juste avant nos camarades se sont fait interpellés au TGI de Guichard. Et puis, c’est fait, on se retrouve on fume notre clope, on se félicite et on se quitte. Je ne connaissais aucune qui ont participé, je me souviens à peine de leur prénom, mais il y a quelque chose qui nous liera à jamais. Nous tellement forte ensemble !”

Par Noémie Perrin