Birthday Girl : Béatrice Dalle

by | Dec 19, 2019 | Portrait | 0 comments

Chaque jour, dans l’intimité de leurs foyers ou à la lueur de bougies maladroitement allumées par un serveur désabusé et encouragés par des chants traditionnels entonnés avec une justesse relative par leurs proches, des millions d’êtres humains fêtent leur anniversaire. Parmi eux figurent beaucoup d’anonymes mais aussi, parfois, une femme au destin exceptionnel ; c’est le cas aujourd’hui. Alors sors ton best of de Patrick Sébastien et chauffe-toi la voix, Cacti t’invite aux 55 ans de Béatrice Dalle !

Béatrice Dalle, pour moi, ça a longtemps été une nana avec entre les dents un écart aussi gros que ses seins, et qui était suffisamment tarée pour sortir avec JoeyStarr, pas vraiment connu à l’époque pour son respect des femmes. Et même aujourd’hui, alors qu’ils brillent tous deux d’une aura nouvelle et sont interviewés dans les médias les plus prestigieux à l’occasion de leur réunion au théâtre (pour Elephant Man aux Folies Bergères), je ne sais pas trop comment gérer la collusion entre l’actualité du combat contre les violences faites aux femmes et la description que Béatrice Dalle fait de son ancien compagnon, qu’elle dépeint comme un homme « tendre et attentionné », alors qu’il a été condamné à deux peines de prison ferme pour coups et blessures volontaires sur son ex, et sur une hôtesse de l’air.

Elle elle l’aurait défoncé c’est sûr

En fait, toute la vie de Béatrice Dalle semble imprégnée d’une sorte de violence urgente, organique. Adolescente, elle verse un somnifère dans les verres de ses parents pour pouvoir fuguer en paix ; ils s’en rendent compte et la font interner pour tentative de parricide. Elle s’échappe le soir même, et quitte Le Mans pour Paris dans la foulée ; elle a quinze ans.

A Paris, elle est repérée par un photographe, pose pour la couverture d’un magazine, et se voit, un peu plus tard, confier le rôle de Betty, une amoureuse folle dans l’adaptation au cinéma du roman de Philippe Djian, 37°2 le matin. Dans le film (spoiler alert), elle s’arrache un œil par amour. Dans la vie, parait-il, des femmes l’ont imitée. « Comment vous vivez avec ça, quand on vous apprend ces mutilations ? », lui demande-t-on dans Vanity Fair. « Je suis désolée, mais très bien. Je ne suis pas responsable. » Elle vit très bien aussi d’avoir mangé un morceau de cadavre, à l’époque où elle faisait avec ses potes des virées dans les morgues. « Olala c’est pas grave, de toute façon, le mec il s’est pas plaint hein, il sait même pas que j’ai mangé ses oreilles ! »
Oui, c’est vrai qu’après tout une fois morte je préférerais me faire bouffer les oreilles par Béatrice Dalle que refiler mon cœur entretenu par des années de footings et de yoga à Dick Cheney.

Dans un dialogue jamais ininterrompu entre sa vie privée et ses rôles au cinéma, elle joue d’ailleurs le rôle d’une cannibale dans Trouble Every Day de Claire Denis… Mais aussi celui d’une sorcière dans La visione del sabba, en 1988. Et si elle ne se définit pas comme telle, elle sait qu’elle en compte parmi ses ancêtres parce qu’elle n’a « pas de lobes d’oreilles. (…) Il y a quand même des femmes qui ont été brûlées pour ça, au Moyen Âge. » Est-ce parce qu’elle n’a pas de lobe d’oreilles qu’elle en a mangé, un peu comme les Magyars qui mangeaient la chair de leurs ennemis pour s’approprier leur force ? En tout cas, elle a autour du poignet un tatouage qui dit, dans l’alphabet secret qu’utilisaient les femmes accusées de sorcellerie pour communiquer entre elles, « Salem » (du nom de la ville américaine où s’est déroulé l’un des plus grands procès pour sorcellerie hein, a priori pas du chat de Sabrina). « Arrache-toi la chair, tue, escalade, mords. », dit un de ses tatouages, citant un poème de Jean Genet. Ça ressemble à l’image que l’on aime se faire de Béatrice Dalle, même si, comme souvent, le plus intéressant est niché dans ce que l’on ne voit pas. Car la suite du poème dit cela :

 

Arrache-toi la chair, tue, escalade, mords.
Mais viens ! Pose ta joue contre ma tête ronde.
Nous n’avions pas fini de nous parler d’amour.

 

Et si Béatrice Dalle, la cannibale, la sorcière, ne faisait rien d’autre que ça : nous parler d’amour ?

 

 

 

 

 

Par Amandine Deguin 

 

Illustration par Lucie Mouton

 

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