Le Salon des Dames – Le sexe de l’histoire de l’art

by | Nov 3, 2019 | Le Salon Des Dames | 0 comments

On continue notre collaboration avec la revue Deuxième Temps. Tous les mois, Céline Giraud et Alicia Martins nous parlent de faits de société contemporains et les mettent en relation avec des OEuvres et des artistes passé·e·s, présent·e·s ou futur·e·s. Histoire de faire dialoguer tout ce petit monde.

La sexualité est un thème majeur dans l’histoire de l’art car il est profondément humain, social et flirte avec la politique. Les artistes l’ont parfaitement compris et grâce à des images ils l’évoquent avec subtilité, tendresse et intelligence afin qu’elle ne soit jamais censurée.

   

Sexualités dévoilées

On aime dire que l’art est un témoignage d’individualités dans une société plurielle. Les artistes sont des observateurs du monde mouvant. Il est donc impossible d’uniformiser les créations, les courants de pensées et ceux historiques. Rien n’est linéaire et la thématique de la sexualité en tient les stigmates : elle change selon les traditions, philosophies, sociologies, religions, moeurs. Il est d’ailleurs plus juste de parler des sexualités. Et ceci rend le sujet d’autant plus complexe et intéressant.

Ainsi, dans l’histoire de l’art, les sexualités sont abordées de manière multiple : parfois frontales pour revendiquer une liberté, d’autres subtiles pour ne pas être soumis à la censure.

 

Une sexualité sociale

Si pendant l’Antiquité des décorations de vases ou de temples nous montraient des corps en plein ébat, le Moyen-âge a vu une censure s’imposer notamment avec l’arrivée triomphante du christianisme. Mais loin d’en faire un problème majeur, des peintres ont su contourner cette problématique en développant davantage le symbolisme.
Nul besoin de grandes scènes érotiques pour aborder le sujet. Mieux, tout sujet devient prétexte pour en parler.
Dans le fameux tableau la Naissance de Vénus de Botticelli, il semblerait que la pudeur ne soit pas de mise contrairement à la sculpture dont il se serait inspiré, la Venus pudica. Mais comme il s’agit de la respecter, le peintre trouve un subterfuge pour montrer ce qui devrait rester caché : le symbolisme.
À notre droite, au même niveau que le visage de Vénus, une femme tient gracieusement un tissu. Mais quel étrange pli fait-il ! Les couleurs rougeoyantes participent à nourrir notre imaginaire de la sexualité féminine. Sous ses pieds, Vénus se tient debout sur un coquillage ouvert, symbolique de la fertilité et du vagin que la Heure vêtue de fleurs automnales vient renforcer (c’est une période de renaissance). Dès lors, la peinture, déjà forte par son thème mythologique, n’a pas besoin de montrer crûment la thématique sous-jacente. Botticelli, farceur qu’il était, semble même s’en amuser puisqu’il peint une Vénus pudique, cachant de sa chevelure son pubis et ses seins..

Vénus pudica dit Vénus de Médicis. Vers -330, Musée des Offices (Italie, Florence).

La naissance de Vénus, Sandro Botticelli. Vers 1484-1485, tempera maigre (pigments liés à du gras), 1,725 × 2,785 m. Collection : Musée des Offices (Italie, Florence).

L’enlèvement d’Hélène ou Le Rapt, Zanobi Strozzi. Vers 1450, peinture, National Gallery (Londres).

Dans le Rapt de Zanobi Strozzi, on retrouve le même procédé : la robe d’Hélène de Troie dessine une forme particulière (à ces époques, le vagin est un trou béant, une crevasse d’alpiniste. Ne cherchez pas de clitoris il est encore considéré comme impur !) qui suggère finement les conséquences de ce rapt.


Ainsi donc, il existe de nombreux tableaux qui racontent une histoire sexuelle sans pour autant nous montrer un acte sexuel. Le pouvoir de l’évocation rend alors plus fortes ces toiles et c’est aussi grâce à ça que les images sont puissantes.

Des sexualités individuelles

Pour le moment, nous avons vu des sexualités cis-genre : c’est l’histoire d’une femme, d’un homme et de fécondité. À partir de Marcel Duchamp, les barrières sémantiques se brouillent significativement pour jouer avec l’identité sexuelle. Nous avons déjà souvent parlé ici de cette idée que ce soit au travers des attributs des genres ou des vêtements. Et aujourd’hui, nous voulons montrer que cette interconnexion entre le féminin et le masculin est naturelle, même récurrente.

Dans Janus fleuri de Louise Bourgeois, on regarde deux pénis flasques unis par une masse presque informe semblant évoquer un vagin. Pour comprendre cette sculpture il faut se référer au titre : Janus, dieu au double visage, un regardant vers le passé, l’autre vers l’avenir. La métaphore mythologique et sexuelle prend des allures d’universalisme.
Ainsi, la sexualité est une construction sociale et culturelle. L’humain joue avec toute sa vie, il la fait évoluer grâce à des remises en questions permanentes.

Janus fleuri, Louise Bourgeois. 1968, bronze, patine dorée, pièce suspendue, 25,7 x 31,7 x 21,3 cm. Collection de l’artiste.

 

Pour réussir ces créations les artistes font appel à l’Eros. La subtilité tient dans l’érotisme, la beauté et la sensualité. Nous l’avons à peine évoqué mais représenter des sexualités amène à d’autres interrogations : comment les genres se définissent ? Comment et pourquoi les corps sont censurés ? Pourquoi le vagin et le clitoris sont à cacher ? Grâce à ces créations (et bien d’autres encore), on comprend à quel point un sujet intime est en réalité politique voire militant. Et si, malgré les censures, la sexualité demeure un thème majeur, c’est qu’elle est loin d’avoir épuisé ses réflexions.  
 
Céline Giraud & Alicia Martins Fondatrices de la revue Deuxième Temps  

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