Interview – Féminisme, bonheur, etre un chien : notre discussion avec Marianna Palka

by | Aug 29, 2019 | Portrait | 0 comments

Il y a quelque-chose de contagieux chez Marianna, une bienveillance que l’on ressent dès qu’elle te salue. Toute exubérante et extravertie qu’elle soit, elle a ce flegme qui te fait sentir que tout ira bien. Un trait de caractère emprunté de sa carrière de cinéaste hyperactive.

Marianna a sorti cette année Egg, son 5ème film en tant que réalisatrice. Elle a commencé avec Good Dick quand elle avait 25 ans et venait de débarquer à L.A, après avoir quitté Glasgow à 17 ans pour New York où elle a étudié la comédie. Puis il y a eu Bitch en 2017, une satire féministe qui maitrise l’art de la comédie sous fond d’humour noir surréaliste – produit par Elijah Wood, qui d’après Marianna est “un des humains le plus féministe au monde” – comme si on avait besoin d’une raison de plus pour l’aimer !

Avant même de commencer l’interview, Marianna me parle de féminisme, dans son travail et dans sa vie en général. Elle est ce qu’on peut fièrement appeler une Boss Lady !

Elle se souvient de la projection de Glow  (saison 3) il y a quelques semaines à The Wing – un réseau de travail et de coworking pour les femmes – où “tu peux trouver des tampons dans les toilettes et tu n’as pas à te soucier d’être sifflée par des mecs.”

Sans transition, on atterrit sur le fait d’être constamment sifflé et harcelé dans la rue à New York, où cela est devenu un vrai fléau. Quand elle y réalisait un épisode de la série Happy, où qu’elle se trouvait, quoi qu’elle faisait, des hommes la sifflaient et y allaient de leurs remarques inappropriées. Ce à quoi elle répondait par une explication plutôt que de les ignorer : “C’est illégal et non ce n’est pas un compliment, ça fait peur, personne n’aime ça.” 

Marianna veut se poser et discuter, elle veut apprendre à qui veut apprendre, parler à ceux qui ne sont pas convertis, mais prêts à l’être. C’est cool que ses amis qui sont féministes aiment les sujets de ses films, mais ça serait trop facile de s’arrêter à eux. Marianna est une conquérante.

Alors voici l’interview d’une scénariste, réalisatrice, productrice polonaise-écossaise-américaine, féministe et bonne vivante ! 

Photographer – Jaclyn Campanaro

Lingerie – Evgenia Lingerie

Cacti : Alors, GLOW…

MP : La saison 3 est la meilleure (ndlr: ouep, encore mieux que les deux précédentes qui étaient déjà parfaites.) On voit vraiment le féminisme intersectionnel en action. On se concentre plus sur les personnages qui ne sont pas blancs, sur ce que ça signifiait de faire face au racisme et à la misogynie dans les années 80. Il y a cet effet Mad Men où on peut voir ce qui a changé et ce qui n’a pas changé.

Quelle était ta connexion à ton personnage Reggie?

Reggie est tellement étrange pour moi car elle est très éloignée de moi. C’est une athlète. Je fais du yoga tous les jours mais elle est à un autre niveau ! Ma cousine Julianna est une athlète et a gagné plein de médailles d’or, donc je pouvais me référer à elle pour cerner Reggie. Mais sans ma cousine, je ne sais pas si j’aurais pu si bien ressentir ce personnage. Parce qu’elle est si calme, c’est une introvertie et je suis une vraie extravertie. La jouer tous les jours c’était un challenge de zenitude !

En quoi être réalisatrice façonne ta façon d’appréhender un rôle?

Réaliser des films te fait comprendre des choses comme le métier de scripte, que tous les acteur·trice·s ne conçoivent pas forcément. Je sais aussi toujours où je me trouve dans le cadre. Je sais que les monteur·euse·s peuvent se reposer sur moi car j’essaie de ne pas faire quelque chose de différent à chaque prise. Je ne sais pas si j’aurais été aussi prête pour être face caméra dans une série avec autant de personnages si je n’avais pas réalisé avant. Et je garde mon esprit de réalisatrice en encourageant tout le monde ! J’adore le sentiment de faire partie d’une communauté.

Creusons un peu ça ! Déjà j’adore tes titres, Good Dick, Bitch… Droit aux but. Je peux voir un fil rouge entre tes films, qui parlent toujours de se retrouver après un traumatisme, souvent au milieu de circonstances étranges…

Se retrouver après un traumatisme… Je crois que c’est ça l’essence d’un film. Comment on traverse les pires épreuves, comment on gère la douleur. J’aime quand on peut se dire qu’on sait comment guérir quelque chose qu’on ne savait pas guérir avant, grâce à un film.

Tu peux nous parler de EGG, ton dernier film?

C’est sur les femmes, que ce soit en amitié, en maternité… Il y a beaucoup d’art dans ce film et toutes les œuvres sont faites par des femmes. L’équipe de tournage était majoritairement féminine, on avait 86% de femmes sur le plateau, je voulais être engagée jusqu’au bout. C’était comme une colonie de vacances, personne n’était pénible ou difficile.

Quel est ton premier et plus fort souvenir d’un plateau de tournage? 

Je me souviens être allée sur le plateau de Peter Mullan pour son film Orphans.. C’est mon mentor. J’étais émerveillée parce qu’il dégageait une énergie très maternelle, il était sincèrement gentil avec tout le monde, les acteur·trice·s, l’équipe, les figurant·e·s… Il est extrêmement encourageant. Quand on a fait Neds ensemble, ma grand-mère est venue sur le plateau et Peter Mullan l’a installé sur sa chaise de réalisateur ET lui a donné son casque. Il lui a parlé, lui a expliqué la scène… Il n’avait pas à faire tout ça, il voulait juste sincèrement parler avec elle. Je crois que cette essence de juste vouloir parler aux gens est mon meilleur souvenir. Le fait qu’il m’ait offert ce cadeau : juste être attentionné. J’aime les “hommes éthiques” ! Mon travail repose sur l’alchimie, sur transformer ce qui est mauvais en quelque-chose de lumineux; et faire en sorte que les “bad men” ne soient pas juste meilleurs, mais bons. 

Quel était ton parcours, de Glasgow à L.A?

C’était le rêve américain on peut dire ! Je voulais aller à New-York et mourir sur scène ! Je crois que quand je suis arrivée à New-York j’ai réalisé que mon plus grand rêve n’était pas le théâtre. J’avais besoin d’explorer quelque chose de nouveau. Et ce quelque-chose c’était le cinéma.

Enfant, j’allais voir beaucoup de pièces mais j’étais obsédée par le cinéma parce que c’est tout ce que j’avais. Mes parents nous ramenaient des cassettes de films de la Nouvelle Vague française, on ne regardait pas la télé.

Tu es souvent scénariste, réalisatrice, productrice et actrice de tes films…

Mon Dieu, je sais..! 

Mais c’est une bonne chose ! Qu’est-ce que ça fait de revêtir tous ces rôles? Autre que fatiguant, et fun?

Ouais, c’est fun ! Tu le vis sûrement avec ton magazine aussi, parfois tu fais des choses et c’est plus facile de le faire toi-même que de déléguer. Les rôles étaient si spécifiques dans Good Dick et Bitch, je pouvais faire la performance et l’expliquer mais pas l’expliquer pour que quelqu’un fasse la performance. D’une certaine manière le faire, c’est l’expliquer… Pour moi le fait d’écrire, réaliser et jouer est aussi puissant que naturel.

C’est cool de jouer un chien (dans Bitch)?

J’ai associé cette idée à mon propre corps et pas avec les chiens. Pourquoi est-ce qu’elle a besoin de faire ça avec son corps? A quel point a-t-elle disparu dans son propre corps? Il y a une vraie rage dans la notion de ce que c’est d’être un chien. Ma mère lisait Femmes qui courent avec les loups quand j’étais ado et je me souviens de ce passage où une femme se sent muselée et enchainée. Ils ne parlaient pas de la physicalité de devenir un chien mais pour moi l’étape suivante était logique. Celle où on perd sa psyché pour pouvoir survivre. C’est presque comme un suicide, mais en mieux car elle n’a même pas à se tuer elle, juste son âme. Je trouvais cette idée fascinante. Et ma mère m’avait aussi envoyé ce tableau Dog Woman par Paula Rego ↓ et je me suis dit C’EST BON ! Elle ne ressemble pas à une chienne mais elle semble être devenue une chienne. Ce type de ressenti est super important pour moi.

Dog Woman by Paula Rego

Ne jamais faire de film avec des enfants ou des chiens !

On avait tellement d’enfants et de chiens dans ce film et les enfants comprennent tellement naturellement. Les gens me disaient toujours « les enfants ne comprendront pas » mais c’était eux qui nous expliquaient l’histoire. Pendant l’audition je leur demandais « vous savez pourquoi elle devient un chien? » Et ils me répondaient « OUAIIIIS ! Bien sûr qu’elle doit devenir un chien! »

Tu penses qu’une bonne atmosphère sur le plateau aide à faire un bon film? 

Je pense qu’on peut le sentir, si l’expérience et l’énergie sur le plateau sont bonnes, le film sera super. Si l’énergie est mauvaise sur le plateau, tu peux le sentir aussi quand tu vois le film. J’adore jouer entre les prises, je m’assure toujours que tout le monde soit content et se sente bien. 

Quelle est LA chose la plus importante quand on fait des films?

La confection de la narration. Je pique des idées de toutes formes d’arts ! Bitch est venu de cette peinture, Dog Woman. Good Dick venait de cette idée qu’une femme sur trois est abusée sexuellement pendant son enfance. Et comment elle gère son intimité en grandissant. On a construit le film autour de ce personnage, cette femme qui réapprend à avoir des relations intimes. Quelle est l’étape majeure qui l’aidera ? Quelqu’un qui lui lave les cheveux pourra changer sa vie. Ces concepts, rien que la nature épique d’être un vrai personnage dans un film, ne pas avoir un fragment de personnage mais un spectre complet de ce qu’est une personne…

C’est fort et spirituel pour moi d’aider les gens avec des histoires. C’est pour ça que j’ai fait ce métier et c’est ce qui me fait continuer.

Et tu en tires quoi?

En tant qu’artiste, tu veux être guéri. Tu travailles en pensant que ça aidera plein de monde mais tu ne réalises pas que ça t’aide aussi. Ça m’aide d’aller tous les jours sur un plateau. Je crois que tout le monde a un syndrome de stress post-traumatique après un événement ou un autre dans sa vie. Et en faisant quelque chose, ça permet de te soigner et te valoriser si profondément. Ca remet en cause la politique et la société, ça aide à rendre le monde meilleur. C’est important de continuer.

Tu pourrais t’arrêter de travailler?

Je me sers du travail comme soupape de décompression, je me dis « Je peux mettre ce trauma dans mon travail » et pouf, c’est parti. Je suis très zen dans ma vie, tout est beau, j’ai une expérience paradisiaque à chaque fois que je me réveille avec mon magnifique chien (ndlr. Un rescue Shih Tzu nommé Marlowe Monet) ! Et après avec le travail il y a toujours ces histoires intéressantes beaucoup moins paisibles. Donc ouais, si quelque-chose arrive dans ma vie, ça devient plus facile de l’exprimer dans mon travail. Je ne sais pas si je serais aussi calme si je faisais un métier différent.

Est-ce que t’as une anecdote fun/bizarre d’un rôle que tu as joué?

Je jouais dans un court-métrage, When You Find Me, réalisé par Bryce Dallas Howard (j’avais 17 ans quand je l’ai rencontrée) et je devais jouer une mère morte dans son lit d’hôpital. Je devais juste rester complètement immobile, avec les enfants acteurs qui jouaient mes enfants en train de pleurer autour de moi. Je demandais à Bryce si je devais rester encore plus immobile et elle me dit « Oh non, t’as VRAIMENT l’air morte ». Je ne sais pas si je devais la remercier ou…!  Ce métier est vraiment bizarre ! J’aime voir comment nos parcours évoluent.

C’était un plaisir de travailler avec Bryce et maintenant elle fait Star Wars avec The Mandalorian. Elle a eu le scénario où il n’y avait que des personnages masculins et elle s’est dit « on va mettre que des femmes » à la place ! Enfin des femmes qui interagiront les unes avec les autres sur des sujets intéressants ! Si il y avait une réplique pour un personnage féminin du style « Han je ne sais pas quoi faire », elle la donnait à un personnage masculin. Yaaay Bryce !

Place à des questions très importantes !

Si tu pouvais vivre dans un film, lequel ça serait?

*grogne*…Il faut en choisir un?

Bien sûr!

Bien sûr ! Je crois que… J’aimerais être dans la plus grande histoire d’amour de tous les temps. Etre dans quelque chose collaboratif et merveilleux. Beaucoup de bruit pour rien de Kenneth Branagh c’est le monde dans lequel je veux vivre. C’est trop bien d’avoir une communauté, des supers mariages… Et le personnage de Béatrice est tellement féministe. Je veux juste vivre dans ce rêve d’été où les gens tombent amoureux. Et je veux aussi manger toute la nourriture de ce film !

Tu es coincée dans un ascenseur, avec qui aimerais-tu te retrouver?

Oh wow ! Il y a tellement à discuter avec des réalisateurs comme Roy Andersson ou Léos Carax. J’adore A Swedish Love Story. Roy Anderson est tellement fort, je veux juste lui parler et lui dire « what the fuck? ». Pour Léox Carax, je me souviens de Les Amants du Pont Neuf et d’avoir regardé tous ces films avec Juliette Binoche parce que ma famille est polonaise et on a grandi en regardant les films de Krzysztof Kieslowski. Il a réalisé Trois Couleurs: Bleu avec Juliette Binoche et je me disais « Putain, ça c’est un niveau supérieur, on n’arrivera jamais à ce point ! » J’ai en moi tous ces films français, tout Truffaut… Quand on était petits on faisait semblant d’être dans ces films.

J’adore Binoche avec son pansement sur les yeux dans Les Amants du Pont-Neuf, Carax serait intéressant à avoir dans l’ascenseur parce que je pourrais juste lui dire « yo mec, tu étais amoureux de Binoche et tu lui mets un patch sur l’oeil ! » Qui a eu cette idée? Elle est géniale ! Et Binoche pourrait être coincée avec nous, elle est incroyable, si vulnérable et ouverte.

Je suis aussi passionnée par ces acteurs de télévision au Royaume-Uni. Il y a ce type, Shaun Evans, dans cette série qui s’appelle Endeavour, il est si exquis, il réalise une symphony de subtilité avec son personnage. Et j’ajouterais aussi Audrey Estrougo, une cinéaste super talentueuse que j’ai rencontré quand on faisait nos premiers films. Donc voilà mon ascenseur !

Si tu pouvais changer une chose dans le monde…

Je veux donner de l’empathie aux gens qui n’en ont pas.

 

                                                                                                                                Robe – LoveShackFancy

 Et pour finir, c’est quoi les prochaines étapes?

J’étais tellement contente de réaliser deux épisodes de la série Happy avec Christopher Meloni. C’est ma joie de pouvoir travailler sur une série de cette ampleur. Pour chaque épisode, on avait assez de budget pour aller vraiment au fond des choses. J’étais sur la 6ème avenue, en tournage avec Meloni, juste à l’endroit où j’étudiais adolescente, avec mon petit sac à dos !

J’ai aussi joué dans la série Good Omens avec mon ami Neil Gaiman. C’est une série épique, je suis dans l’épisode 3 et on a tourné en Afrique du Sud. Neil, qui a écrit le livre dont est tiré la série, est mon plus vieil ami, je ne sais pas si il est vraiment humain ! La façon dont son cerveau fonctionne est si intéressante, il est très imaginatif, il n’est pas comme les autres ! J’étais là-bas pendant 3 semaines, j’ai vraiment pu vivre l’expérience complète. C’est vraiment un rêve devenu réalité.

C’est tellement cool de voir tous ces films et toutes ces séries réalisés par des femmes, il était temps ! C’est bénéfique pour les garçons et les filles. J’ai hâte de voir ce qui nous attend, je suis plus que prête !

Du côté politique, je travaille sur l’indépendance écossaise depuis que j’ai 16 ans car je suis membre du Parti National Ecossais, mené par des femmes. Ce projet aide vraiment la communauté et est vraiment excitant en ce moment.

 

Il est midi à L.A. 21h en France.

Marianna est sûrement allée se promener avec son chien, a pris un thé Matcha sur le passage et a poursuivi sa journée de Super Woman.

Pour ma part, encore emprise de l’énergie communicative de Marianna, je suis allée directement ouvrir Netflix et j’ai regardé GLOW d’une traite. Et elle avait raison, c’est la meilleure saison !

Interview – Claudia Bortolino

Photo – Jaclyn Campanaro

Illustrations – Lucie Mouton

 

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