Roger Dressepipe et le hashtag #sexualityisnotdirty

par | Mai 25, 2019 | La chronique de Roger Dressepipe | 0 commentaires

Homme de terrain, reporter de l’extrême, mais surtout misogyne aussi nigaud et maladroit qu’attachant, Roger Dressepipe s’enfonce au plus profond des femmes pour aller et venir sur les clichés machistes qui s’accrochent encore à elles…

Aujourd’hui, Roger s’est acheté un téléphone intelligent. Pour tester son QI, Roger lui pose des questions de culture générale à toute heure de la journée. Parfois il fait même exprès de se réveiller en pleine nuit pour le prendre au dépourvu avec des questions de géographie d’un niveau assez élevé. En vain : le téléphone trouve toujours la réponse et a même la condescendance de lui apprendre des choses. Roger n’est pas très heureux avec son nouveau téléphone. Il a même l’impression qu’il se met à le prendre de haut à chaque fois qu’il l’interroge.

Alors qu’il traine sa carcasse et son désappointement sur les bords de la Seine, il se met à observer les autres. Ils ont tous un téléphone intelligent à la main, à l’oreille ou dans la poche, et pourtant ils ont l’air heureux, eux. Ils les tripotent, les regardent, leur sourient, jouent avec eux, les laissent les prendre en photo. Roger est jaloux. Il voudrait troquer la relation toxique qui s’est installée avec son compagnon numérique en idylle amoureuse, et être épanoui comme tous ces gens. Alors il va à leur rencontre pour essayer de comprendre le chemin à suivre. Après discussions avec quelques-uns de ces individus, Roger comprend qu’il est bien trop con. En fait, ce n’est pas parce que le téléphone est intelligent qu’il faut nécessairement utiliser cette capacité, parce que forcément, à parler avec des personnes plus intelligentes que soi, on se sent un peu con. La solution est donc bien simple : il suffit de limiter son utilisation du téléphone à des trucs qui ne demandent pas de réfléchir, comme ça on redevient plus intelligent que lui, et on se sent tout de suite mieux. Sacré Roger, il aurait eu bien du mal à y penser tout seul ! Il remercie bien chaleureusement ceux qui l’ont aidé et se met à télécharger pleins d’applications bien cons.

Comme il ne comprend pas grand-chose à toutes ces conneries, il décide de s’attarder sur une application à la fois, et télécharge Instagram. Comme il souhaite accéder à la gloire sans trop se faire chier, Roger oriente son Insta’ intégralement sur sa personne. Il tente d’abord de devenir un influenceur mais se rend très vite compte que les vestes en pied de de poule et les pantalons à pince ont du mal à trouver leur public. Aussi, Roger change de plan et se tourne du côté de l’art fascinant de la photographie de plats de restaurants, mais les gens ne semblent pas sensibles à ses plans serrés de tête de veau et autres tripes à la provençale. Il passe donc naturellement sur la photographie animale, mais ses deux dobermans Hans et Flammenwerfer ne parviennent pas à toucher le cœur du grand public.

Après de nombreuses tentatives infructueuses, Roger parvient enfin à trouver sa voie en proposant des photos non retouchées, entièrement naturelles et sans filtres de son meilleur ami, de son confident, de sa muse, enfin vous l’aurez deviné, de son pénis. Seulement, et alors qu’il s’apprêtait à fêter son 5 000ème abonné, Roger apprend que son compte a été fermé suite à de multiples dénonciations. Bien que surpris de découvrir que certaines traditions franco-françaises ont su traverser les âges, Roger n’en est pas moins abasourdi d’entendre dire que son appareil génital a été répertorié comme un « trouble à l’ordre public ».

Aussi, il s’empresse d’en parler à la pause-café de la rédaction dès le lendemain, à la recherche d’âmes compréhensives. Au lieu de ça, ses collègues trouvent plutôt normal que des photos en gros plan de son vit n’aient pas leur place sur une plateforme communautaire tout-public. Roger est bien déçu de leurs réactions et commence à se morfondre lorsque tout à coup, sa boss surgit de derrière un yucca particulièrement fourni pour s’immiscer dans la conversation. Roger, que la perspective d’une pause-café à rallonge ne laisse pas indifférent, se laisse entrainer sans résistance. L’exemple de la cheffe porte sur différents comptes hébergés sur la même plateforme, récemment désactivés parce qu’accusés également d’exposer des contenus trop explicites. Roger, qui pour la première fois de sa vie semble en total accord avec sa supérieure, s’insurge, applaudi, se gausse ou exulte en fonction des propos exposés. Toutefois, celle-ci ne semble pas apprécier son excès de zèle :

-Roger, je ne suis pas en train de dire qu’Instagram a eu tort de censurer vos photos. Il est évident que votre… appendice n’a rien à faire sur cette plateforme populaire. Imaginez qu’un enfant tombe sur une photo en cadrage serré de votre… machin !

-Ce machin s’appelle un pénis ma bonne dame, et c’est bien la première fois que je vous entends réprimer quelqu’un qui souhaite « libérer son corps et vivre en dehors des dogmes avilissants de notre société ». Et là, paf, je vous cite !

-Vous mélangez tout Roger ! Vous sortez de vieilles conversations de leur contexte. Évidemment qu’il faut se libérer des dogmes de cette société pudibonde, mais cela doit se faire avec les autres, et non pas à leur détriment. Or, exhiber aux yeux de tous ce que vous appelez un « pénis » ne respecte aucunement cette dernière condition.

-Et en quoi des vagins charnus et disgracieux auraient plus de droit à être exposés que mon pénis admirablement saillant ?

-Mon Dieu, fit-elle en se couvrant le visage de sa main, il y aurait tellement de raisons… Mais en fait ce n’est pas le sujet. Dans la plupart des cas, il ne s’agissait pas de photos mais d’illustrations, de dessins, à chaque fois accompagnés de textes et d’explications sur des sujets très importants et trop souvent mis en sourdine justement par cette société excessivement pudique. Il était question d’éducation sexuelle, de MST, d’acceptation de son corps, d’homosexualité, de simulation, de règles douloureuses, de mycoses…

-Voilà, comme d’habitude il n’y en a que pour vos vulves. Rien pour le petit chibre à Roger.

-Votre « petit chibre», et à ces mots la cheffe se gaussa sans retenue, n’est pas le problème. Vagin, verge, même combat ! C’est vous qui devriez voir plus loin que le bout de votre gland : c’est du contrôle de nos contenus par les géants d’internet dont il est question. Internet nous est présenté comme un espace libre d’expression, où nos données ne sont la propriété de personne. C’est faux : nos données sont collectées à tout moment et revendues à une poignée de multinationales qui, en plus de se gaver de ces big data, se permettent de décider ce qui est bon pour nous ou pas. Facebook censure des tableaux où l’on voit dépasser un téton, la France est dans le top 3 des pays qui censurent le plus de post sur Twitter, même Tumblr, qui était connu pour sa grande réserve en matière de pornographie alternative, bien loin des portails X « traditionnels », a fermé ses portes à ce contenu sous la pression du colosse Apple. Et maintenant Instagram censure des dessins expliquant comment mettre une capote ou pourquoi il est normal que parfois un homme bande mou. En acceptant ça, on accepte une servilité docile envers ceux qui gèrent Internet, on accepte de regarder uniquement ce qu’ils choisissent de nous montrer, on quitte une liberté réelle pour une prison virtuelle.

 

Roger, comme souvent après une discussion trop intense avec sa patronne, sentit venir des picotements dans l’entièreté de sa boîte crânienne. La première chose qu’il fit en rentrant dans son penthouse fut de fermer définitivement son compte Instagram, non sans contempler une dernière fois quelques-unes de ses œuvres. Puis, de son plus beau stylo quatre couleurs, il se mit à rédiger une note qu’il glissa avec plusieurs autres papiers dans une enveloppe à destination de sa patronne. Quelle ne fut pas la surprise de celle-ci lorsqu’elle découvrit le contenu du pli, qui disait en substance quelque chose comme ceci :

« Boss, je n’ai pas tout compris à notre conversation de l’autre matin. Ce n’est pas de ma faute, dès que quelqu’un prononce le mot « vagin », mon cerveau déraille et se met à me passer en boucle des images que je préfère ne pas décrire ici… Des vagins pour la plupart. Et quelques paires de miches aussi. Enfin je pense avoir compris l’essentiel, et j’ai supprimé mon compte Instagram. Toutefois, je veux faire plus, je veux moi aussi participer à la révolte numérique. Aussi, vous trouverez ci-joint mes plus beaux clichés « personnels », sur lesquels on peut facilement identifier une concentration des principales IST recensées à ce jour, qui pourront servir d’illustration à vos amis de la résistance.

Syphilissement votre,
RD »

Par Léo Minary 

Illustrations et Bannière par Camille Dochez

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