Le Salon des Dames – Art & Mode : Union Scandaleuse

par | Avr 24, 2019 | Le Salon Des Dames | 0 commentaires

On continue notre collaboration avec la revue Deuxième Temps. Tous les mois, Céline Giraud et Alicia Martins nous parlent de faits de société contemporains et les mettent en relation avec des œuvres et des artistes passé·e·s, présent·e·s ou futur·e·s. Histoire de faire dialoguer tout ce petit monde.

ART & MODE : UNION SCANDALEUSE

Ces milieux font le prestige de la culture française à l’international. Ils génèrent tous deux de l’argent – beaucoup d’argent – et sont soumis à des normes et à un public choisi. Ils prennent racine à Paris, entre fashion week et “grands” musées, qui deviennent leur lieu de rencontre. Des créateurs comme Viktor & Rolf vont jusqu’à créer des “robes-tableaux”, et certains défilés ont même lieu dans des musées comme le Grand Palais.

 

La mode est ainsi sacralisée par l’édifice muséal et devient à la fois objet d’exposition et de patrimoine. Si on ajoute à cela les Fondations comme Cartier, ces échanges sont gravés dans le dur et la tradition.

 

Ce n’est pas si étonnant car l’art et la mode ont de nombreux points communs : au départ, dans les années de la Bohème parisienne, leurs acteurs appartenaient aux mêmes cercles sociaux ; ils sont dans une constante évolution de la ligne et des couleurs qui attireront l’oeil. Ils fonctionnent tous deux par période et certains voient la haute couture comme le 10ème art. Il est donc logique que leurs créations se rencontrent. Mais quand ces deux milieux collaborent, à qui s’adressent le résultat et les bénéfices ? Nous, spectateurs et consommateurs, ou une toute autre catégorie d’amateurs ?

Viktor & Rolf

 

S’influencer pour renouveler les genres
A priori ce sont d’abord les plasticiens qui se sont emparés de la mode. Beaucoup utilisent le vêtement ou les accessoires dans leurs réalisations : pour ces pièces, c’est la première manière d’intégrer les collections muséales. Meret Oppenheim l’a fait avec ​Ma gouvernante​. Cette réalisation utilise la symbolique du vêtement représentant alors la personne qui le porte. L’accessoire de mode permet à Oppenheim de travailler différemment. L’artiste nous alerte aussi sur la portée d’une simple paire de chaussures, véritable marqueur social.

Dans les mêmes périodes, Dali était fasciné par le monde du tissu et a joué avec ses codes notamment en collaboration avec la couturière Elsa Schiaparelli. Il provoque et propose des pièces qui ne sont pas réellement pensées pour être portées, comme son ​Chapeau-soulier​. C’est à se demander si c’est encore de la mode ! C’est à la limite du produit dérivé, l’idée d’une “marque” artistique qui s’étend au prêt-à-porter.

D’autres collaborations ont suivi et continuent d’émerger aujourd’hui. Mais encore une fois, la mode sur les podiums montre des femmes et hommes longilignes, fins, droits (Karl Lagerfeld disait que les mannequins étaient des cintres). Et certaines posent question : quand Jeff Koons et Vuitton travaillent ensemble, c’est un condensé assez unique de luxe et une machine à fric artistique qui émerge. Ils ne reprennent que des tableaux célèbres qui font vendre. Quelle est alors la portée artistique ? On peut presque parler de prêt-à-créer ou de prêt-à-vendre. Car en réalité, la majorité du temps c’est la mode qui puise dans les motifs artistiques. Seulement, de quelle mode parle-t-on ?.

Deux grands arts à grand prix

Quand la mode travaille avec les artistes, elle parle à une certaine population. C’est une niche artistique ; c’est de la “haute couture”, comme on le voit chez Yves Saint-Laurent avec les motifs de Mondrian.

On peut même aller plus loin : ces créations parlent aux riches et non au grand public. Mais que penser quand les réalisations ne sont même pas conçues pour être portées ? Quand les musées sont les premiers acheteurs et que seule une élite ou les institutions ont le budget pour les posséder ? N’est-ce donc pas contraire à l’un des principes majeurs de l’art : parler à tous, créer pour tous ? Ca pourrait bien donner du grain à moudre aux mauvaises langues qui disent que l’art est une aberration mercantile…

Comme pour Jeff Koons x Vuitton, les couturiers utilisent des oeuvres prestigieuses à la cote élevée. Ces tableaux sont bien connus, comme la Joconde ou encore le Jardin des Délices de Jérôme Bosch. On aime bien ce dernier exemple car le sujet du tableau est religieux et montre les péchés capitaux. Et si on y regarde bien, la mode est pensée pour flatter les formes, les égos, et la haute-couture se penche sur les bourses et donc la vanité. Plutôt ironique, non ?

En réalité, ils utilisent ces visuels à la manière de publicitaires : un tableau connu devient symbole patrimonial que les gens reconnaissent et achètent. Et ceux qui peuvent se le permettre donnent une justification culturelle à leur achat.

Au delà de toutes problématiques artistiques, on voudrait souligner un aspect éthique et écologique très dérangeant dans ces collaborations. Les grandes maisons ne sont pas toujours respectueuses des droits de l’homme dans leurs chaînes de production. Elles le sont même rarement. Et en termes écologiques, elles ne font généralement pas de recyclage. Presque toutes détruisent leurs invendus, pour éviter de dévaluer leurs produits. Dans Fatal attraction​ de Sylvie Fleury, on en voit la critique : en utilisant des plastiques de marques de luxe, cette installation nous évoque les coulisses des productions et nous rappelle combien tout ceci est commercial. On consomme des vêtements comme s’ils étaient des produits de première nécessité.

Alors que des scandales secouent régulièrement le milieu de la couture de luxe – commerce du coton, usines qui s’effondrent, exploitation humaine -, comment laisser l’argument artistique justifier de telles pratiques ?

Céline Giraud & Alicia Martins Fondatrices de la revue Deuxième Temps

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