La Chronique de Roger Dressepipe – En stage de virilité

by | Feb 22, 2019 | La chronique de Roger Dressepipe | 0 comments

Homme de terrain, reporter de l’extrême, mais surtout misogyne aussi nigaud et maladroit qu’attachant, Roger Dressepipe s’enfonce au plus profond des femmes pour aller et venir sur les clichés machistes qui s’accrochent encore à elles…

 

 

journal de dressepipe – Jour n°1

Alors que nous attendions paisiblement le bus pour le camp, échangeant entre nous les banalités d’usage, préliminaires indispensables à toutes les amitiés naissantes, une dizaine de colosses en tee-shirt moulants ont surgi de nulle part pour nous plaquer sauvagement au sol. Ces animaux en ont ensuite lâchement profité pour entraver nos membres à l’aide de cordelettes, et soustraire notre vue sous une lourde cagoule. Comme vous l’imaginez, le voyage fut interminable. Surtout que, malgré l’épaisseur du tissu me recouvrant le visage, je pouvais tout à fait sentir l’odeur âcre s’échappant des glandes sudoripares de mon voisin de siège, un dénommé Michel, artisan boulanger dans la Drôme et grand amateur de pêche à la mouche. L’arrivée n’en fut pas moins désagréable. En guise de pot de bienvenue, ce sont de larges seaux d’eau glacée que nous reçûmes. J’ai bien essayé de protester, expliquant calmement à ces messieurs que je n’avais pas déboursé 10 000€ pour me faire molester pendant 5 jours, mais bien pour reprendre du poil de la bête, ce à quoi je me fis répondre par une épaisse gifle agrémentée d’une insulte à caractère largement homophobe, qui ressemblait à « Ferme-là l’aspirateur à poireaux ». Ou peut-être était-ce « Ta gueule le joueur de flute à moustache ». Ah je ne sais plus. . Il faut dire qu’après en avoir reçu une bonne vingtaine (d’insultes mais aussi de baffes, c’est toujours livré en lot de deux), on finit par toutes les mélanger…

Jour n°2

Décidément, j’ai très mal dormi. Les molosses se sont mis en tête de venir nous souffler dans les narines à chaque fois que l’un d’entre nous sombrait dans les bras de Morphée, justifiant leurs actes par des propos tels que « les vrais hommes n’ont pas besoin de dormir ». J’ai exprimé quelques doutes face à cette affirmation, mais ces messieurs ont pris de leur temps pour m’expliquer à grands coups de chaussettes bourrées de savons de Marseille que c’était bien moi qui me trouvais dans l’erreur. Ce fut somme toute un mal pour un bien car un coup de savon bien placé m’a expédié dans un coma léger dont je ne sortis qu’au petit matin. Je compris ma chance en me levant en face du visage défait de Michel, dont les cernes aux yeux étaient si profonds qu’on aurait facilement pu s’en servir de verre à dent. Après divers exercices d’étirement exécutés sous les ordres d’Arnold, un berger allemand qui parait-il, se nourrit exclusivement des restes de ceux qui n’auraient pas trouvé le courage de terminer ce stage…

…nous avons pu déguster un frugal repas composé de sandwichs à 5 doigts assaisonnés de grands coups de mornifles dans la gueule, pour reprendre les éléments de langage en vigueur dans le camp. Malgré ma prodigieuse résistance physique, je dois avouer avoir commencé à ressentir une certaine lassitude à me faire houspiller à chaque minute de la journée. Je me suis engagé dans cette aventure pour retrouver l’homme qui se terre en moi et pour le moment, pas de trace du mâle, mais beaucoup de maux… J’ai voulu discrètement faire part de mes remarques à Michel, seulement le pauvre bougre s’est évanoui durant la veillée de 18h15. J’ai remonté sur lui la bâche qui nous sert de couverture, non sans lui envier ce malaise tombant à point nommé.

Jour n°3


Je crois que mon corps commence à s’habituer au traitement un peu rude qu’il subit depuis le début de la semaine. En effet, je ne ressens plus rien de l’épaule gauche au genou droit, c’est un véritable soulagement. Vous pensez surement que je devrais m’inquiéter, mais je vous assure que j’en suis bien incapable : la séance d’électrocution collective qui s’est tenue à notre réveil m’empêche de raisonner plus de 5 secondes d’affilée. Décidemment, la route qui doit me ramener vers ma virilité perdue est bien escarpée… Ce matin, Michel s’est effondré en larmes dans mes bras. Le pauvre garçon a assez mal vécu son combat dans la fosse avec le porc-épic sauvage qu’on nous a forcé à capturer. 

J’ai dû lui caresser longuement les cheveux pour réussir à le calmer. C’est fou comme cet homme aux apparences si sauvages peut avoir le cheveu si doux. Quelques petites avancées tout de même : à la séance de « débat unilatéral » de cet après-midi, j’ai enfin compris comment la perte de masculinité de mes frères hommes entrainerait inévitablement la montée du fascisme dans le monde. Je sens que j’avance..

Jour n°4


Pendant la séance d’autogifles du jour, et alors qu’on nous sommait d’aller récupérer nos parties génitales dans les sacs à main de nos femmes respectives, j’ai eu une révélation. Il était clair pour moi désormais que j’étais devenue l’esclave de la rédaction de Cacti, et surtout de sa cheffe diabolique, qui n’a de cesse de me rabaisser pour m’empêcher d’imposer des idées dont la logique et la force, vertus propre au sexe masculin, risquaient de faire vaciller sa position de despote. Non mais réfléchissez-y : en partant du principe que notre société reposerait sur une tyrannie patriarcale, les femmes se permettent de nous démasculiniser et nous font culpabiliser d’être mieux payés ou d’avoir de meilleures promotions qu’elles. Mais qui c’est qui se lève à 6 heures de matin pour aller peller la neige en hiver ? Qui c’est qui porte les armoires aux déménagements pendant que madame fait les sandwichs ? QUI C’EST QUI SE PREND DES BALLES EN PLEINE TÊTE POUR SAUVER LA PATRIE HEIN ?
J’ai parlé longuement de mes doutes et mes interrogations à Michel, qui m’a écouté avec une attention toute particulière.

En fait, nul besoin de parler avec lui : un simple regard et je sais qu’il me comprend. Il y a quelque chose entre nous que la parole ne peut exprimer. Je crois que, dans ses yeux, j’ai l’impression d’exister tout simplement.
Et si je faisais fausse route ? Et si la définition de la virilité que nous donne notre société n’était pas la bonne ?

Que m’arrive-t-il nom de Dieu ?

Jour n°5

Je me sens très bizarre aujourd’hui. Pendant que je me faisais épiler les poils pubiens un à un à la pince, j’étais intimement convaincu que nous vivions dans une société dans laquelle virilité et sexualité masculine sont diabolisées par les femmes, dans laquelle nous autres hommes sommes inexorablement voués à devenir des femmes comme les autres. Pourtant, à la sortie de notre sixième bain de boue de la journée et tandis que nous nous serrions Michel et moi, nos corps trempés et usés jusqu’aux os lovés à l’intérieur d’un magnifique monticule de torses et de cuisses encore fumants, mon esprit s’échappa de nouveau. Je m’efforçai de réduire le sexe masculin à son état fondamental : une singularité physique, un détail biologique, un hasard de la nature et non pas une fatalité. Ce faisant, je pris de la hauteur sur mes frères nus et grelottants, qui se pelotonnaient les uns les autres à la recherche d’un peu de chaleur. Et si ce n’était que pour trouver ça qu’ils étaient venus dans cette galère : un peu de chaleur humaine, quelques oreilles attentives, et un endroit pour pleurer et lâcher prise à l’abri des regards de la société ?

Retour à la maison

Quelques jours ont passé, et je ne sais toujours pas quel avis je dois porter sur ces stages de “masculinité” qui bourgeonnent çà et là.

Est-ce une simple main tendue par ceux qui sont passés par là et qui veulent aider leur prochain à rabattre les cartes d’une vie partie dans une mauvaise direction ? Est-ce une manière de pénétrer au plus profond de l’âme de ces hommes qui se pensent trop « hommes » pour se permettre d’exprimer ce qu’ils ressentent ?

Ou ne doit-on y voir que du pur et simple endoctrinement sur fonds d’enrichissement personnel, perpétré par des pseudo-philosophes profitant de la naïveté de pauvres hères en quête d’un sens à leur vie, déjà trop corrompue par les dogmes d’une société trop exigeante ?

Mes amis, ce que vous avez lu est le résultat de ce genre d’expérience sur mon humble cerveau. Vous vous rendez compte à quel point tout ceci est dangereux ? Je crois que la dernière fois que j’avais autant réfléchi, c’est quand les piles de ma télécommande m’ont lâché alors que je zappais sur « Des chiffres et des lettres ». Heureusement, ce bon vieux Michel m’a invité à passer une semaine dans sa maison de campagne pour décompresser. Juste tous les deux, entre potes, avec de la bière et des hameçons de 12. Il m’a aussi parlé de « faire le point sur ce qui s’est passé entre nous ». Haha, j’adore ce genre d’humour…

PAR LéO MINARY

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