Le Salon des Dames – SUPER-POUVOIRS

by | Jan 24, 2019 | Le Salon Des Dames | 0 comments

On continue notre collaboration avec la revue Deuxième Temps. Tous les mois, Céline Giraud et Alicia Martins nous parlent de faits de société contemporains et les mettent en relation avec des œuvres et des artistes passé·e·s, présent·e·s ou futur·e·s. Histoire de faire dialoguer tout ce petit monde.

Des super-pouvoirs du quotidien ?

Notre inconscient étant fortement marqué par l’univers des comics Marvel et DC, le sujet du super pouvoir nous fait penser à ces magiciennes de l’imaginaire, super héroïnes à la fois sexy et fortes. Dans leurs bandes dessinées (et plus tard films) les femmes semblent assurées, en pleine possession de leurs moyens ! Mais une fois cette poudre estompée, on fait facilement deux constats : elles restent encore peu nombreuses et sont presque toujours identiques. Blanches, minces, avec de grandes jambes et une poitrine généreuse – tant qu’à faire – ces combattantes répondent à des archétypes poussiéreux. Pas étonnant en un sens, si ces grosses franchises créent des personnages féminins c’est pour attirer un nouveau lectorat qui n’est ni fan de la violence ni séduit par de gros biscoteaux ! Effectivement, nous sommes dans les années 40 et les comics sont imprégnés de l’idée que les femmes ne font pas la guerre – ou alors vêtues de latex. Pourquoi ont-elles cette image ? Les clichés disent qu’elles seraient naturellement pacifistes et donc mieux à la maison. Bien évidemment tout ça n’est qu’une question d’éducation, les petits garçons jouent depuis l’enfance avec des armes alors que les petites filles ont un poupon. Heureusement que cette époque est loin de nous !

Toutefois, cette vision des choses nous a poussé à nous demander comment était représentée la femme à l’époque de création de super héros aux Etats-Unis. Quels pouvoirs la société lui attribuait ?

La super héroïne sexy
La première super héroïne à avoir vu le jour est Wonder Woman, créée en 1941 par le dessinateur Harry Peter et le psychologue William Moulton Marston. En parallèle apparaissent les pin-up, figures de la libération des moeurs. Si on fait ce rapprochement c’est parce que nous notons de nombreux points communs entre elles : la taille fine, les cheveux ondulés, la bouche rosée et pulpée… On vous laisse trouver les autres..

Aussi, l’émancipation semble avoir pris un drôle de chemin car quoi qu’elles fassent, ces femmes sont toujours ultra sexy. Est-ce donc ça, leur super pouvoir ? Rester belles et fraîches dans n’importe qu’elle situation ?
L’autre point commun est que ces dessinateurs sont (bien souvent) des hommes qui répondent à des demandes particulières de la société, elle-même pas encore prête à faire de la femme un être autre que sexuel. Ici elles sont des pubs, des vitrines qui permettent de vendre des produits..

L’art n’y échappe pas puisque dans les années 60 on retrouve toujours cette même plastique avec le Pop art. Seulement, cette fois on pourrait en déduire une critique : Warhol, Hamilton ou Lichtenstein voyaient d’un mauvais oeil ce monde fait d’illusions, de porcelaine et de faux-semblants, ce pourquoi ils ont utilisé des images issues de la pop culture (Mel Ramos, Tobacco Rhoda, 1965). Même dans leur quotidien, ces Barbies sont ironiquement superficielles et dramatiques (Lichtenstein, Drowning Girl “I don’t care, I would rather sink than call Brad for help”, 1963). L’artiste anglais Hamilton définit lui-même ses créations de “sexy”, restreignant le super pouvoir des femmes à celui du corps (à noter, les hommes sont aussi touchés par ce virus).

La super héroïne est en fait quelconque

Pourtant, si ces personnages existent, autant en faire des outils valorisant le sexe féminin.
Le quotidien des femmes étant bien loin de celui de Wonder Woman ou Cat Woman, il s’agit de faire prendre conscience du travail qu’elles fournissent. L’accès aux études supérieures a mis du temps à les concerner, aux Etats-Unis comme en France. Du coup, leur champ professionnel était restreint à des domaines comme la couture. Sortir de la voie du foyer était souvent difficile.

Dans les années 70, Margaret Harrison a voulu faire valoir le travail quotidien de ces femmes comme un vrai métier et plus comme du bénévolat (Homeworkers, 1977). Elle est aussi allée plus loin dans sa représentation des deux genres et est même censurée par la police, car les images y étaient jugées trop subversives : ses femmes étaient nues et ses super héros avaient des seins et des talons, comme Captain America. Plus tard, lorsqu’elle a exposé d’autres toiles semblables et qu’elle a demandé à son galeriste si ça plaisait, il lui a répondu que les images dénudées fonctionnaient assez bien mais que les hommes n’aimaient pas du tout ses représentations des héros

Et c’est peut-être là le problème. Nous sommes prêts à voir des femmes toujours plus aguichantes, mais pas des hommes affriolants.

Le super pouvoir des femmes ne réside pas dans leur capacité à voler ou voir à travers les murs. Ca, c’est banal, on le laisse aux hommes. Il prend forme dans le quotidien, dans leur capacité à crier silencieusement – ou non -, à revendiquer, à être ce qu’elles désirent. Elles peuvent être sexy, sensuelles et belles mais c’est à elles de le décider car, après tout, une super héroïne peut aussi avoir les cheveux gras, un jogging et des cernes. A chacune de définir sa vision et ses attentes de l’apparence physique idéale.

Céline Giraud & Alicia Martins Fondatrices de la revue Deuxième Temps

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