Le Salon des Dames – “We is them ghetto witches, speakin’ in tongue bitches »

par | Déc 17, 2018 | Le Salon Des Dames | 0 commentaires

 

On continue notre collaboration avec la revue Deuxième Temps. Tous les mois, Céline Giraud et Alicia Martins nous parlent de faits de société contemporains et les mettent en relation avec des œuvres et des artistes passé·e·s, présent·e·s ou futur·e·s. Histoire de faire dialoguer tout ce petit monde.

Portrait de sorcières/ Sortilèges & Art

Anna Göldin est probablement la dernière sorcière à avoir été décapitée en Europe. Ironie du sort, ce n’est pas tellement à cause de ses pratiques mais, a priori, pour avoir voulu dénoncer pour harcèlement sexuel le médecin qui l’employait. Ce dernier, dans un stratagème machiavélique, l’a accusée de sorcellerie afin de lui couper l’herbe sous le pied..

Anna Göldin, Image tirée du film « Anna Göldi, Last Witch » (Alpha Film / Alamy), 1991

Sorcières : femmes de pouvoir

Cette anecdote, loin d’être anodine, révèle la puissance des sorcières dont on a peur. Les légendes qui relatent leurs histoires sont nombreuses et anciennes. Certaines sont maléfiques comme Circé et Médée, d’autres plus modérées commes les pythies, femmes respectées et vénérées pour leurs pouvoirs divinatoires inaccessibles aux hommes.

Ces manières de considérer les sorcières vont de paire avec le statut des personnalités féminines. Spoiler alert, ce dernier n’a fait que rétrograder au fil de l’histoire : si chez les grecs et les romains, elles sont puissantes et participent activement aux grandes décisions politiques, au Moyen Âge c’est la dégringolade. Les femmes sont craintes car leurs pouvoirs magiques sont dangereux. Elles sont impossibles à maîtriser ! Evidemment, les hommes n’ayant pas la capacité de devenir sorcière… Jaloux ! Le problème c’est que ces femmes n’ont pas besoin d’eux ! Souvent indépendantes, fortes et autonomes, elles ont fait du don de sorcellerie une arme puissante. Et malheureusement, il est aussi devenu leur discrédit.

Dans l’imaginaire visuel européen, deux clans s’affrontent : la vieille sorcière repoussante, qui a perdu son potentiel de séduction – et donc une forme de pouvoir du point de vue masculin – et la jeune femme supposée belle et envoûtante. Le physique séducteur de cette dernière est transformé en aspect prédateur. Dans le tableau Le Vampire du norvégien Munch, la femme devient une créature surnaturelle entre sorcière et suceuse de sang. C’est bien avec son corps qu’elle exerce un pouvoir : sa chevelure rouge enferme l’homme dans son étreinte. Attribut féminin par excellence dans l’art, la coiffure transforme ainsi chaque femme en danger potentiel. Cette mécanique de crainte face aux sorcières se généralise facilement aux femmes puissantes.

Edvard Munch, Le Vampire, 1893-94, huile sur toile, 91 x 109 cm. (C.) Musée Munch, Oslo.

Sorcières : femmes contemporaines

“Les sorcières ont toujours été des femmes qui ont osé être : inspirées, courageuses, agressives, intelligentes, non conformistes, exploratoires, curieuses, indépendantes, sexuellement libérées, révolutionnaires. Cela explique peut-être pourquoi 9 millions d’entre elles ont été brûlées”, Witch Bloc, groupe féministe et anticapitaliste radical, 1968.

Rapprocher le féminisme de la sorcellerie n’est pas une coquetterie de notre part puisque des mouvements s’y ancrent, notamment ceux dit “écoféministes”. Les rituels mis en place, les prières et incantations sont de merveilleux matériaux pour les artistes. L’utilisation d’éléments naturels va permettre aux créatrices de s’inscrire dans un monde plus terre-à-terre, vrai et palpable. De même, la sorcellerie ouvre à une réappropriation de l’espace

domestique qu’on réservait justement aux femmes.

Dans Silueta Works in Mexico, Ana Mendieta illustre cette parfaite communion entre la nature et son corps. Ses silhouettes sont calcinées en rappel avec des rituels anciens de sa culture mexicaine, fleuries et éphémères. Ce travail en collaboration avec la nature est lent, fragile. Il donne à méditer sur notre traitement du temps, les sociétés matérialistes et consuméristes.

La figure de la sorcière étant aujourd’hui réhabilitée, ces pratiques retrouvent une place dans notre société, quitte à provoquer comme le fait la rappeuse féministe Princess Nokia dans Brujas : “We is them ghetto witches, speakin’ in tongue bitches”

Dans son clip, les femmes mènent une double vie : celle urbaine et l’autre naturelle. C’est l’histoire d’une sororité de sorcières.

En ce moment, la sorcière est sur le bout des lèvres de nombreuses féministes. Mona Chollet l’a même étudiée dans Sorcières, La puissance invaincue des femmes. Elle explique que ce retour à la mode vient avec la volonté d’émancipation : en renouant avec l’ancienne part de sorcellerie que chacune détient, les femmes s’affirment encore plus fortes. Aussi, pour Chollet, la sorcière d’aujourd’hui est la célibataire aux cheveux blancs entourée de chats. C’est une praticienne comprenant la nature et capable d’évoluer comme bon lui semble !

Céline Giraud & Alicia Martins Fondatrices de la revue Deuxième Temps

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