La Chronique de Roger Dressepipe – Couvre la Manif’ sur la PMA

by Nov 21, 2018La chronique de Roger Dressepipe0 comments

Homme de terrain, reporter de l’extrême, mais surtout misogyne aussi nigaud et maladroit qu’attachant, Roger Dressepipe s’enfonce au plus profond des femmes pour aller et venir sur les clichés machistes qui s’accrochent encore à elles

-Monsieur Dressepipe, pour la énième fois, je vous ai demandé d’être à votre poste à 8h30. Il est 9h12, on peut savoir ce qui vous a retenu cette fois ?

À peine avais-je eu le temps de replier ma trottinette électrique que la redac’chef se mit à me sermonner. Malgré mes écouteurs réglés à pleine puissance sur l’organe suave de ce bon vieux Jean-Marc Morandini, sa voix suraiguë parvint à se faufiler au plus profond de mes tympans. Je tentai une manœuvre afin d’apaiser la situation :

– La question est plutôt : comment faites-vous pour arriver à l’heure chaque matin avec le temps que vous devez passer à vous maquiller pour être toujours si resplendissante ?

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– Aucun secret, je ne me maquille pas et je bois mon café dans un thermos debout dans le métro. Maintenant arrêtez votre lamentable flagornerie et mettez-vous au boulot.

Pas maquillée ? Voilà qu’elle me mentait désormais ? Ce climat délétère me déplut fortement, il me fallait prendre l’air avant que mes excès de masculinité ne se répandent sur mes pauvres collègues qui elles, n’avaient rien demandé.

– Je sors, j’ai besoin d’action.
– Excellente idée monsieur Dressepipe, vous allez couvrir les faits sur la PMA ?
– Euh, à vrai dire je pensais plutôt ouvrir les fûts dans le PMU.
– Hilarant comme d’habitude, monsieur Dressepipe. Je veux le sujet sur mon bureau ce soir. Et ne soyez pas en retard cette fois.

Voici, mes amis, comment je me suis retrouvé un matin glacial d’automne, seul dans la rue face à des centaines de femmes hystériques bramant des slogans incompréhensibles, avec pour seules armes un paquet de 100 post-it dans la poche droite, un stylo à bille dans la main gauche, un casque en polystyrène à triple renforts sur la tête, et un courage à toute épreuve dans les testicules. Je décidai de prendre ledit courage à deux mains et m’approchai à pas feutrés d’un petit groupe de femmes aux épaules tout aussi carrées que leurs coupes de cheveux, remarquables amazones des temps modernes, installées sur un banc. J’optai alors pour la méthode dite du « mimétisme citadin » afin d’en savoir plus sur les raisons de leur colère.

-Wesh les sœurs, ça boom ? Super la manif, toute cette rage, tous ces chants guerriers, on voit que vous êtes pas venues pour lécher des timbres !

La plus âgée, que j’identifiai tout de suite comme étant le chef de meute, s’approcha d’un pas furibond. Je resserrai en un éclair la jugulaire de mon casque et décochai ma carte de presse à hauteur de ses yeux. Elle sembla calmée.

– Ah, vous êtes journaliste. J’ai cru que vous faisiez partie des contre-manifestants et que vous veniez nous provoquer.
Les provoquer ? Se pouvait-il que mon mimétisme ait foiré ? Impossible…

– Allons, calmai-je, je suis un professionnel ma chère. Peut-on débuter cet interview sur de bonnes bases ? Comme les adultes intelligents et responsables que nous sommes ?

– Oui, je m’excuse.

– Très bien. Première question : qu’est-ce qui vous pousse à brailler dans tous les sens telles des marchandes d’ail ?
Elle parut quelque peu intimidée par la pertinence de ma demande.

– Des marchandes d’ail ? Vous êtes sérieux ? Enfin passons, j’ai l’impression que vous ne faîtes même pas exprès… Nous sommes ici pour apporter notre soutien au Comité Consultatif National d’Éthique qui vient de rendre un avis favorable à l’extension de la PMA à toutes les femmes. C’est une avancée sans précédent pour nous. Or comme vous le constatez, cette décision ne plait pas à tout le monde… Mais nous ne laisserons pas une poignée de bigots réactionnaires faire plier les institutions. Le droit à enfanter est un droit naturel, inaliénable, et commun à toutes les femmes du monde, peu importent leurs différences. Un pas a été fait en direction de notre communauté aujourd’hui, et nous sommes venues le célébrer.
La justesse de ce discours, exhaussée par la proximité de toutes ces génitrices en puissance, de tous ces parfums mêlés de sueur, de tous ces cris primitifs, me claqua au visage telle une main ferme sur un fessier adipeux.

– Ah, ma bonne dame, comme je vous comprends. Tout est clair…. Au diable l’avis impartial, je suis des vôtres ! Arrêtons les discriminations ! Cessons de repousser ceux qui ne nous ressemblent pas. Vous êtes dans le vrai, vous êtes dans le juste : les femmes laides aussi ont le droit d’enfanter, c’est évident ! Les hommes, même lorsqu’ils sont répugnants, ne se privent pas de leur côté pour engendrer à tour de bras, les saligauds, alors pourquoi pas vous ? Allez, je suis de votre côté ! Faites-leur brouter le gazon à ces réactionnaires moyenâgeux !

Sur ce, s’en suivit un silence d’une bonne dizaine de secondes, preuve s’il en est que mon allocution l’avait touchée en plein cœur. J’en gribouillai quelques extraits sur mes post-it afin d’y graver les passages les plus substantiels, et parti sans demander mon reste. En bon journaliste que je suis, il m’était désormais indispensable d’aller recueillir les arguments, bien qu’à n’en point douter fallacieux et infondés, des détracteurs de ces dames.
C’est dans une ambiance toute différente que je me retrouvai alors. Ici, dans les rangs bien formés de l’opposition, point de beuglements inintelligibles, point de panneaux revendicateurs fabriqués avec des restes de pack de 12, point de poils dépassant d’aisselles huileuses, mais plutôt une sorte d’austérité revendicatrice, de colère fluette, d’émeute disciplinée. Je m’engageai en direction d’un petit troupeau de serre-têtes aux couleurs tout à fait sobres et convenables :

– Je me présente : Roger Dressepipe, journaliste et reporter de guerre urbaine. Je n’irai pas par 4 chemins mesdames : pourquoi tant de haine envers ces femmes, certes différentes, parfois dérangeantes, souvent désagréables, mais qui finalement, n’ont comme seul tort d’être nées comme elles sont ?

– Mais mon bon monsieur, nous n’avons bien évidemment rien contre ces femmes ! J’ai moi-même un très bon ami qui en connait une dans sa paroisse avec qui il n’hésite pas à partager son missel. Seulement vous comprenez, comment voulez-vous que des enfants qui grandissent avec ce genre de personnes comme parents s’en sortent dans la vie ?

– Je ne saisis pas bien… Je ne voudrais pas être rude, mais à bien y regarder, il y en a au moins deux ou trois rien que dans votre groupe qui semblent un peu, disons, “comme-celles-d’en-face”…

– Pardon ?

– Oh allez, la petite dame qui boite dans le fond et celle avec le col Claudine et le bec de lièvre, vous n’allez pas me dire que… Enfin objectivement… Même quelqu’un de bien bourré en sortie de boîte à 4h du matin pourrait dire que…

– Mais je ne vous permets pas ! Mon Dieu mais quelle humiliation ! Allez-vous-en, suppôt de Satan !

– Ah très bien, vous êtes dans le déni, vous n’assumez pas ! Vous êtres frustrées ! Tout s’explique alors ! Je n’ai pas besoin d’en savoir plus, cette fois j’ai tout ce qu’il me faut!

J’enfourchai alors illico ma trottinette, encore atterré par ce que je venais d’entendre. De retour chez Cacti, il me fallait lâcher ce que j’avais sur le cœur.

– Patronne, dis-je en ouvrant la porte de son bureau d’un grand coup de pied afin d’augmenter l’effet dramatique de mon entrée, j’ai compris pourquoi vous m’aviez envoyé couvrir ce sujet sur la PMA, et je retire ce que j’ai dit ce matin. Vous n’êtes pas une souillon qui insulte les hommes en refusant de se maquiller pour eux.

– Vous n’avez pas dit ça ce matin. Mais merci pour le compliment.

– Oh ? Je l’aurais seulement pensé alors ? Ça se comprendrait… Ceci étant, ça ne change rien à mon propos. Si vous souhaitez avoir des enfants, vous avez parfaitement le droit de ne pas vous maquiller.

– Mais de quoi me parlez-vous ?

– Aujourd’hui est un grand jour pour vous et vos sœurs, et sachez que je serai toujours avec vous pour couvrir votre derrière devant l’adversité.

– Vous voulez dire « couvrir vos arrières » je suppose…

– Ah, oui, aussi.

– Et votre chronique ? Ne me dites-pas que c’est ce que j’aperçois dans votre main ?

– Non Madame, ceci n’est pas une chronique, c’est une ode à la Femme.

– Et tout ça sur 2 post-it, magnifique. Je sens que vous avez encore du chemin à faire parmi nous mon petit Roger…

 

Par Léo Minary

Illustrations par Camille Dochez

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