Une lesbienne (in)visible : trois éléments dans la comm’ de Chris qui posent problème.

par | Nov 8, 2018 | Articles

L’ouragan médiatique autour du deuxième album de Chris (autrefois Christine and the Queens) est à présent passé, mais vous n’y avez sûrement pas échappé, à moins d’avoir passé l’été et une bonne partie du mois de septembre en ermite coupé de la civilisation. S’il est impossible de nier le succès critique et commercial du disque et « personnage » alter-ego que clame avoir créé l’artiste pour ce nouvel opus, certaines de ses déclarations en interview ont crispé les mâchoires de ses détracteurs, et ce jusque dans la communauté LGBTQ. Retour en trois points sur ce qui ne va pas dans la mécanique bien huilée de la chanteuse androgyne nantaise.

La « femme phallique » :

Dans une interview au Parisien datée du 9 juillet, Héloïse Letissier, a.k.a Chris, répond à la question de savoir si Chris est un homme ou une femme en ces termes : « Une femme aux dernières nouvelles. Mais une femme phallique. Puissante. ». Les propos font le tour du web, amusent, suscitent des moqueries. En septembre, au micro de France Inter, elle développe l’idée comme une « nouvelle forme de féminisme », un « oxymore », revendique d’emprunter des termes « au patriarcat ». Soit.

Ce qui est problématique ici, c’est que ce personnage de Chris, qui succède donc à celui de Christine, supposément plus « femme » et moins « phallique », serait ainsi doté d’attributs masculins parce que la chanteuse s’est coupé les cheveux, porte des vêtements neutres, et roule des mécaniques avec la musculature développée lors de la tournée du premier album. Côté subversion, on a connu plus subtil que de ramener la masculinité à des muscles, une coupe de cheveux, un look et surtout… une bite. L’expression semble donc ici formatée pour le bonheur hasardeux d’un bon mot maladroit, qui sonne bien en interview, mais qui peine à cacher la bêtise d’un coup de comm’ « dans l’air du temps ».

Résumer son androgynie au simple fait d’être une femme un peu « butch », c’est gênant, y mêler une référence génitale à la fois vulgaire et pseudo sophistiquée, c’est plus qu’embarrassant.

Une lesbienne à temps partiel :

 Le malaise de cette première déclaration est décuplé par celui généré par une autre de ses sorties, cette fois dans une interview accordée à Télérama. Si elle évoque un problème réel, et dont il faudrait parler plus souvent, celui de l’homophobie internalisée (ou en l’occurrence, de la lesbophobie internalisée) et de la biphobie, qui fait qu’une personne pansexuelle ou bi·e rencontre parfois (souvent) de l’hostilité de la part d’autres personnes « strictement » homosexuelles, sa tournure de phrase est très maladroite. Son « je suis lesbienne, mais pas tous les jours, par tout le temps. » notamment, semble témoigner d’une confusion des termes.

Celle qui a fait un coming-out pan il y a quelques années, qui évoque volontiers ses relations avec filles ou garçons, semble ici vouloir à la fois s’identifier comme lesbienne et en refuser les implications, un peu comme si l’orientation sexuelle était quelque chose que l’on pouvait commander et changer sur demande. Une telle maladresse contribue ainsi par ricochet à invisibiliser les lesbiennes, ici ramenée à une communauté vaguement uniforme et biphobe tout en surfant sur l’image très vendeuse de la pop star féminine aux penchants saphiques (Madonna, anyone ?), soit le fantasme numéro 1 du public hétérosexuel masculin. Là encore, on a vu mieux niveau progressisme et subversion. Pire, en employant ce terme plutôt qu’en parlant de pansexualité ou de bisexualité, ce sont bien ces personnes là auxquelles elle nie toute légitimité, ramenant leurs orientations à une forme d’homosexualité par intermittence.

Depuis, l’artiste a de nouveau employé le terme de pansexuelle, notamment dans une formule aussi clinquante qu’absurde, jugez plutôt « Mais je suis pansexuelle ! Complètement hétérosexuelle, complètement gay, et complètement indécise, aussi. ». Ici, si c’est l’indécision qu’il faut visiblement retenir – elle en a parfaitement le droit – on notera de nouveau une confusion dans l’usage de termes extrêmement binaire pour définir ce qui est justement censé sortir de la binarité, un peu comme tout son discours sur l’androgynie ramenée à du masculin et du féminin : Chris semble bien en peine à dépasser les vieilles catégories qu’elle entend subvertir.

Une « transfuge de classe » :

C’est sans doute la déclaration la plus problématique – et le plus bête – de Chris. En dehors de l’appareil de comm’ et de promo qui lui a laissé tout le champ libre pour développer autour de son personnage androgyne de Chris, elle laisse échapper ces propos sur le plateau de Mouloud Achour dans Clique début septembre : « Dans mon corps, il y a une mémoire des muscles de la classe ouvrière (…) Les gens avec qui je m’entends bien dans le milieu de la chanson sont des transfuges de classes comme moi. ». Rappelons simplement que contrairement à ce qu’elle croit, Chris n’est pas du tout une transfuge de classe (c’est-à-dire quelqu’un qui a accédé à une classe très supérieure de celle d’où elle vient, ou plus rarement l’inverse). Elle est issue d’un milieu bourgeois relativement aisé, fille d’enseignants (dans le secondaire et le supérieur), passée par l’ENS Lyon – on fait difficilement mieux en termes de reproduction sociale.

D’ailleurs, son éducation et sa connaissance de la méthode et du jargon universitaire transparaissent dans sa stratégie de promotion, puisqu’elle cite volontiers Bourdieu, qu’elle s’engouffre tête baissée dans une argumentation très gender studies pour justifier son projet musical (depuis son premier album, les « Queens » de son ancien nom de scène faisant référence à des drag queens) et que son « femme phallique » est une expression empruntée à la psychanalyse freudienne (qui, on le sait, n’est ni très féministe, ni très queer friendly). Si grâce à son carton commercial elle se retrouve de fait dans une sphère de la société plus élevée que celle de ses parents, du moins financièrement, culturellement elle a toujours fait partie d’une petite élite intellectuelle et financièrement stable. Se prétendre ainsi « transfuge de classe », est au mieux une belle ineptie, au pire une douteuse stratégie démagogique de séduction, pour parler à un public « populaire ».

 

En bref :

A travers ces trois exemples, on remarque d’abord une chose : Chris contrôle parfaitement son image, elle semble avoir minutieusement bâti autour de cet alter-ego (en est-ce seulement un ?) une rhétorique bien huilée, truffée de mots savants et d’expressions quasi-universitaires pour vendre son concept. Néanmoins, s’il semble faire un tabac auprès du public et des critiques, ce concept ne résiste pas longtemps à l’analyse et se révèle plus proche d’une jolie coquille vide formatée pour un plan marketing vieux comme le monde – on pourrait remonter à David Bowie, qu’elle cite à tout bout de champ, et dont le cynisme à changer de corps et d’identité s’accompagnait toutefois d’une démarche artistique autrement plus solide – et osée pour l’époque.

La subversion de surface, consistant à jouer gentiment avec des codes et des stéréotypes omniprésents sans vraiment les déconstruire, est un fil rouge de l’industrie musicale et pratiquement toutes les grandes popstars y ont eu recours dans leur carrière pour doper les ventes, faire du buzz ou « choquer le bourgeois », avec plus ou moins de succès ou de subtilité. L’omniprésence médiatique de Chris et sa façon de se replier systématiquement et défensivement derrière ce personnage et ce jeu sur le genre lorsqu’on l’attaque artistiquement sur la qualité de sa musique (notamment dans l’affaire du copier-coller en guise de composition pour les sons de son single « Damn dis-moi », auquel elle a préféré opposer une accusation de misogynie bien pratique pour éviter le débat), semble confirmer la vacuité de cette démarche, perçue non plus comme le moteur créatif de sa musique (qui reflète finalement assez peu, voire pas du tout un tel questionnement du genre) mais bel et bien comme simple argument commercial. On remarquera enfin que, si queer et subversive qu’elle se réclame, sa musique est étrangement inoffensive d’un point de vue politique et militant, ce qui n’est pas anodin non plus.

 

Par Maxime Antoine

Bonus :

Parce qu’on vous aime bien, on vous laisse avec une mini-playlist d’artistes queer et allié·es contemporains qui politisent leur sexualité ou leur identité en la plaçant au cœur de leur démarche artistique sans forcément en faire leur argument marketing principal.

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