La Chronique de Roger Dressepipe – Bienvenue chez Cacti

by | Oct 24, 2018 | La chronique de Roger Dressepipe | 1 comment

Homme de terrain, reporter de l’extrême, mais surtout misogyne aussi nigaud et maladroit qu’attachant, Roger Dressepipe s’enfonce au plus profond des femmes pour aller et venir sur les clichés machistes qui s’accrochent encore à elles…

  “Bonjour ma bonne dame, je me présente : Roger Dressepipe, votre nouveau reporter vedette pour les 30 ans à venir ! Haha, je plaisante, d’ici là j’aurai déjà ma tribune dans Paris-Match ou VSD. Vous allez voir, on va se poiler ensemble, et quand je dis “poiler”, je ne parle pas uniquement de la virilité qui exulte de mon corps en de majestueuses gerbes. Bref, je souhaiterais être introduis rapidement auprès de votre patron afin de déverser illico presto sur vous et la rédaction mon génie créatif. Le ton était donné. Pour mon 1er jour au sein de la rédaction de Cacti, j’avais sorti le grand jeu. Costume italien Giovanni RANA, chaussures pointues en croco garanties “dépeçage à vif”, baise-en-ville relié cuir et  Ray-Ban Aviator édition spéciale Top Gun sur le nez. Alors que je patientais, guettant du coin de l’œil l’arrivée du boss, je me permis un tour d’horizon de la rédaction. Aux murs, des motifs quelque peu enfantins – arcs-en-ciel, triangles roses, drapeaux de pays inconnus aux couleurs criardes – égayaient la pièce. Également, quelques bibelots en plastique fluorescent aux extrémités turgescentes étaient disposés çà et là, rappelant vaguement des formes de cactus à une ou deux branches. Surement un jeu de mot, déduis-je en mon for intérieur : des cactus pour rappeler le « Cacti » du magazine, habile. Toutefois, après 10 minutes d’intense observation, je notais que ma petite secrétaire n’avait pas bougé d’un ongle. Pire que ça, les bras croisés derrière son ordinateur, elle n’avait cessé de me fixer d’un regard étrange, subtile mélange d’incompréhension totale et de haine profonde. Je tentais de désamorcer la situation :
– Très jolies ces statuettes, c’est du Philippe Starck non ? Vous savez de quelle galerie elles proviennent, j’aimerais énormément en faire cadeau à ma mère ? Son appartement est d’un triste, elles seraient parfaites sur sa cheminée, lançai-je avec un sourire que je savais tout à fait irrésistible.
À ces mots, l’hôtesse d’accueil, si mignonne pourtant dans sa robe bleu pastel, me dévisageât, les dents serrées. Puis, sans crier gare, tout son être sembla se décoincer d’un coup d’un seul pour se secouer en laissant place à un rire sonore. J’avais fait mouche.
– Ah c’est bien ma petite, je vois que mon humour ravageur a encore fait une victime ! Maintenant que la glace est brisée, soyez mignonne et allez me chercher votre supérieur. Promis, je ne lui dirai pas que vous m’avez fait poireauter un quart d’heure, ce sera notre petit secret !
Cette fois, elle ne se fit pas prier : quand une femme montre les crocs, un compliment placé de manière subtile suffit à transformer une tigresse en adorable petit chaton. Évidemment, je ne pensais pas un mot de ce que j’avais pu lui dire. La dénoncer me permettrait de gravir les échelons plus rapidement. Enfin, si je la laissais un jour coucher avec moi, je reconsidérerais peut-être la situation… Ah, qu’il est bon d’être un homme, qu’il est doux d’être moi ! Tassé sur mon tabouret, je profitais de ces quelques minutes de tranquillité pour me plonger dans un rêve érotique incluant la fougueuse hôtesse, Jennifer Aniston (mais à l’époque de Friends, entre la saison 4 et la 8), et un chalet de chasse en Corrèze. Nous allions entamer une partie de strip-Twister lorsque ma petite secrétaire arriva au galop, un café à la main.
– Merci ma toute belle, vous êtes une crème. Et votre patron ? – Il est devant vous. – Haha, riais-je. – Huhu, retorqua-t-elle. – Ho ? fis-je. – Hé ! affirma-t-elle. – Ha. compris-je.
Une coulée de sueur glacée me fit frissonner les omoplates.
– Oui, je sais, ça vous surprend. Je vous ai bien observé, monsieur Dressepipe, vous êtes le genre à ne jurer que par la théorie du sexe fort. Vous voyez les femmes au mieux comme le compagnon fidèle de l’homme, situées à peu près entre la poupée gonflable et le Golden retriever, au pire comme des parasites que les mâles acceptent de nourrir pour peu qu’elles les laissent faire leurs trucs d’homme.
Les choses prenaient un tournant pour le moins inattendu. Bien qu’un tantinet décontenancé par ce revirement de situation, je n’en perdis pas pour autant ni humilité ni savoir-vivre et laissais la dame continuer son discours. Interrompez une femme et vous en prendrez pour des heures à vous faire sermonner.
– Vous avez une grande confiance en vous monsieur Dressepipe, et c’est une qualité qui vous honore. Pourtant ce n’est pas pour cela que nous avons décidé de vous intégrer au sein de l’équipe de Cacti. Non, c’est pour votre totale méconnaissance de la femme. Je vous vois venir, vous allez me dire sur votre ton suintant l’arrogance et le machisme pleinement assumé : « mais des femmes j’en ai connu plus d’une, et des plus farouches que vous ! ». Oui, peut-être. Seulement je ne vous parle pas des femmes, je vous parle de la femme. Pas seulement le mélange de jambes, de fesses et de décolleté dont vous vous tartinez les yeux à longueur de journée. Non, je vous parle bien de cet être constitué des mêmes organes que vous, des mêmes faiblesses et des mêmes forces. Ho, il y avait bien d’autres candidats pour ce poste, et des plus illustres je vous le garantie. Mais c’est de vous dont j’avais besoin. Je vais vous ouvrir les yeux sur notre monde, monsieur Dressepipe, et je veux que vous en reportiez chaque détail dans vos articles. Vous serez ce découvreur intrépide qui, au sortir d’une grotte mystérieuse cachée dans un lointain pays, met la main sur une nouvelle civilisation et s’empresse de tenter de la comprendre. Vous naviguerez à vue, balloté entre les femmes et leur intimité, leur sexualité, leurs désirs, leurs peurs et leurs secrets. Ce ne sont pas des articles que je veux, c’est un journal de bord, le produit brut et sans fard de vos découvertes. Qu’en dites-vous monsieur Dressepipe, voulez-vous être mon explorateur ?
Quel choc. Je restais là, décontenancé, secoué, branlé comme rarement. La tête me tournait devant ce flot d’informations. Devais-je accepter sa proposition sans rechigner ? Devais-je m’emporter devant ses propos humiliants ? Devais-je arrêter de fixer sa poitrine somme toute plus que correcte ? J’avais fait tout ce chemin, je ne pouvais plus reculer. Qui plus est, mon chômage s’étant arrêté net le mois dernier, j’avais grand besoin de ce travail, j’étais acculé. Et Dieu sait comme je déteste me faire acculer.
– Madame, je serai votre Indiana Jones. Vous pouvez compter sur moi pour explorer votre cavité. – Vous êtes…déconcertant monsieur Dressepipe. Mais votre maladresse m’amuse, pour l’instant. Si je vous dis demain, 8h30 ? – J’y serai. – Bien. Ah et au fait, la statuette pour votre mère, je sais où vous pourrez vous en procurer facilement et effectivement, il y a de grandes chance que ça lui fasse très plaisir. Par contre ce n’est pas destiné à aller sur une cheminée, mais plutôt… disons… à l’intérieur. – Je ne vous suis pas, répondis-je interloqué. – Ce que vous tenez entre vos mains, ce n’est pas une statuette design d’un cactus comme vous semblez le penser, c’est un godemichet.  
  Par Léo Minary Bannière par Camille Dochez & Lucie Mouton

1 Comment

  1. Vendola

    extra drôle fluide et contemporain ! Dialogues à la Audiard narration à la Dard , à la Izzo…” où l insecurité ôte toute sensualité aux femmes “…
    A quand la suite ? j ai hâte.

    Reply

Submit a Comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *