Vitalité(s) du cinéma d’auteur français queer et LGBT en 2018 par Maxime Antoine

par | Oct 18, 2018 | Articles | 0 commentaires

Les récentes sorties en salles du programme de courts et moyens métrages « Ultra Rêve » (C. Poggi / J. Vinel, Y. Gonzalez, B. Mandico) et du film « Sauvage » (C. Vidal-Naquet), deux œuvres singulières, libres et stimulantes, constituent en quelque sorte le point d’orgue et la (temporaire) conclusion logique d’une suite de films français aux thématiques LGBT, queer et féministes sortis sur nos écrans cette année et qui forment un corpus esthétique et thématique cohérent. Si une telle série ne date sans doute pas de 2018 – on pourrait faire placer le début de cette vitalité retrouvée, de cette quasi renaissance du cinéma LGBT d’auteur en France avec le succès critique et public du « 120 Battements par minutes » de Robin Campillo l’an dernier, force est de constater qu’une série de fils invisibles semble lier entre eux les quatre longs métrages et les trois courts et moyens qui vont nous intéresser dans les lignes à suivre. Déroulons un peu ces fils, et parlons donc des « Garçons sauvages » de Bertrand Mandico, de « Plaire, aimer et courir vite » de Christophe Honoré, d’ « Un couteau dans le cœur » de Yann Gonzalez, du précédemment cité « Sauvage » de Camille Vidal-Naquet et des trois films contenus par « Ultra Rêve » : « After School Knife Fight » de Coggi et Vinel, « Les îles » du même Gonzalez, et enfin « Ultra Pulpe » du même Mandico.

Les liens entre certains de ces films sont tout d’abord factuels : Gonzalez et Mandico sortent chacun deux œuvres dans l’année, et partagent l’affiche d’ « Ultra Rêve » ; l’acteur Félix Maritaud, d’ailleurs déjà révélé dans « 120 Battements par minute » l’an dernier, apparaît quant à lui dans les deux films de Gonzalez et il crève l’écran dans le rôle principal de « Sauvage ». Il donne ainsi un visage – et un corps – à ce renouveau du cinéma queer français.

D’autres visages et d’autres corps sont également familiers, récurrents : chez Mandico tout particulièrement, les actrices Vimala Pons ou Elina Löwensohn apparaissent toutes deux, tandis que cette dernière et Mandico himself font un caméo dans le long métrage de Yann Gonzalez. Lui-même a « ses têtes », puisque Nicolas Maury ou Kate Moran étaient déjà présents dans son premier film. Si cette pratique n’est pas nouvelle, ce réseau de résurgences et d’acteur·ices ou réalisateur·ices qui apparaissent chez les uns et les autres apporte une cohérence, une sorte de communauté familière et familiale qui incarne un instantané du cinéma queer français.

Un peu à l’écart par son casting – mais aussi la longévité de sa carrière, Honoré et son film rejoignent notre corpus à la fois thématiquement, mais aussi grâce à son tandem d’acteurs : d’un côté Pierre Deladonchamps, inoubliable et charmant visage de « l’ Inconnu du lac » d’Alain Guiraudie en 2013 et qui a récidivé dans le rôle queer à mort de Paul Grappe, soldat travesti du film de Téchiné « Nos années folles », en 2017 ; de l’autre Vincent Lacoste, le jeune premier du cinéma d’auteur comique français, révélé dans « Les Beaux Gosses » de Riad Sattouf et qui a prouvé depuis « Jacky au royaume des filles », autre film de Sattouf complètement queer et féministe, qu’il pouvait tout jouer.

C’est précisément ce même Vincent Lacoste, qui en jouant dans le film d’Honoré le rôle d’Arthur, jeune intello breton bisexuel et parfaitement libre dans l’expression de son discours amoureux, donne à voir un type de personnage pratiquement inédit, du moins rarissime dans le cinéma français actuel. Outre la mise en scène lyrique et élégante d’Honoré, la force de ce film réside dans la singularité d’une telle histoire d’amour (entre un jeune bi et un dramaturge quadra et séropo en train de mourir à petit feu dans les années 1990 – personnage rappelant fortement un certain Jean-Luc Lagarce), qui sort complètement des clichés habituels des comédies dramatiques auteurisantes, bien souvent assez réactionnaires de ce point de vue, ou incapables de penser plus loin que dans la binarité homo / hétéro les relations qui régissent leurs personnages.

Ce même trouble, cette même liberté flotte dans les autres films que nous explorons : dans « After School Knife Fight » un doute sensuel et étrange plane entre ces trois garçons qui semblent convoiter la même fille, comme si pour certains d’entre eux, elle était un moyen de vivre une romance gay qui tairait son nom. Dans « Les Garçons sauvages », le changement progressif de genre de ses héro·ïne·s modifie la nature des relations qu’iels ont entre elleux et avec le capitaine. Dans « Les îles », le désire circule comme dans une boucle fermée, partant d’un trio mec-fille-monstre avec cunnilingus et fellation, passant par des amours homosexuelles troublées par un personnage queer angrodyne ou peut-être transgenre, puis retournant au désir-plaisir strictement féminin. Dans « Sauvage », si la prostitution exclusivement masculine sert de toile de fonds, l’amour que porte Léo (F. Maritaud) à Ahd (E.Bernard) est contrarié d’un côté par la violence mutuelle des deux amants, de l’autre par la versatilité sexuelle d’Ahd, qui s’affiche volontiers avec d’autres femmes. Ainsi, dans tous ces films, les désirs, préférences, orientations et même genres des personnages ne vont pas de soi, ils fluctuent, circulent, changent, surprennent.

De même, les corps des personnages sont les objets de nombreuses transformations ou transgressions : chez Mandico il y a les transitions de genre presque magiques des personnages, mais aussi les créatures de rêve monstrueuses, les morts qui reviennent, et beaucoup de prothèses et de sécrétions peu ragoutantes – le titre même de son moyen métrage, « Ultra Pulpe », est éloquent. Chez Gonzalez, il y a le meurtre rituel fétichisé très giallo de « Un Couteau dans le cœur », mais il y a aussi le corps indécidable d’un personnage des « Îles » et le monstre défiguré d’ailleurs commun à ses deux films. Chez Honoré, il y a bien sûr la maladie qui emporte peu à peu le personnage joué par Deladonchamps et qui rend la relation entre Arthur et Jacques, condamnée, impossible. Le suicide de ce dernier étant d’ailleurs une transgression ultime du corps, son annihilation. Une même logique de destruction est à l’œuvre dans « Sauvage », dont la violence brute particulièrement intense passe en premier par le corps de ses comédiens, Maritaud en tête. La relative noirceur (maladie, meurtres, suicide, drogues, violences) qui traverse ces différents films n’est pas neuve dans le cinéma LGBT, mais elle est ici à chaque fois travaillée d’une manière très charnelle et empirique, étroitement liée pour chaque film avec le genre auquel il appartient (giallo/thriller, drame réaliste au style documentaire, mélodrame).

Enfin, difficile d’évoquer tous ces films sans louer leur incroyable beauté plastique et le travail prodigieux et puissamment original de chacun sur la mise en scène et la photographie. Honoré travaille sur le lyrisme de son mélodrame très référencé, tout en nuances de bleu et qui rappelle fortement les films de Demy ou « Jeanne et le garçon formidable » de Ducastel et Martineau, les chansons en moins. Le montage est au cordeau et les décors, cadres et plans qui entrent en adéquation avec l’atmosphère du film créent à mesure du récit l’impression d’un opéra sentimental et à fleur de peau, miroir de la romance mortifère des deux amants. Mandico et Gonzalez renouent chacun à leur manière avec la flamboyance arty d’un cinéma de genre et d’auteur friand du bis ou de la série Z, avec leurs éclairages au néon, les roses et les bleus qui dominent, le travail du grain ou du noir et blanc, les références à Fassbinder, Kenneth Anger, James Bidgood ou Dario Argento. Visuellement leurs films sont les plus aboutis et les plus travaillés, de purs joyaux qui renouvellent complètement l’imaginaire érotico-fantastique pour l’un (Mandico) où démontrent toute la virtuosité stylistique de l’autre (Gonzalez), qui insuffle dans des univers très Lynchéens, Caraxiens ou Argento-esques un discours amoureux profondément typique de leur auteur. Pas de doute, en 2018 le ciné d’auteur français

« [is] here, [is] queer, get used to it ! ». 

Par Maxime Antoine