LE SALON DES DAMES – Femme qui rit…

par | Oct 16, 2018 | Le Salon Des Dames

Aux origines, la femme est une inspiratrice, une muse héroïne de pièces de théâtre ou de romans. Elle se nomme Thalie et restera longtemps juste un symbole. Non des moindres, certes, puisque c’est elle qui nourrit l’imagination de l’homme. Chacun sa place, après tout. Le “sois belle et tais-toi” était donc déjà là dans l’antiquité grecque.

Femmes, faites-nous rire !


Au théâtre, pendant longtemps les femmes ne jouent pas la comédie mais les hommes les représentent en se travestissant. “Pourquoi faire autant de simagrées ? C’est vrai, ne serait-ce pas plus simple de demander à une femme de jouer le rôle d’une autre femme ?” diraient d’aucuns. “Mais c’est que les femmes n’ont pas d’humour ni de talent !” répondrait l’autre. L’histoire et les bonnes vieilles traditions sont si tenaces ! Mais d’ailleurs, d’où vient cette idée ?


Dès que le catholicisme a prit de l’ampleur, le rire fut considéré comme un élan disgracieux et honteux. Montrer ses dents et s’esclaffer étaient réservés aux gueux et païens. Autant dire qu’une dame de ce nom ne devait surtout pas le faire. Rendez-vous compte, le simple retroussement de lèvres de Mona Lisa lui a valu d’être taxée de prostituée, le pire du pire pour une femme de cette époque !

Marcel Duchamp. 

L.H.O.O.Q – 1919

Ainsi l’aspect comédie revêt les couleurs humaines de Zola : selon les manières dont sont représentés les sujets, nous pouvons dire à quelle classe sociale ils appartiennent. Au musée des Beaux-arts de Lyon, il y a un tableau intéressant qui traite ce thème : Les mangeurs de Ricotta de Vicenzo Campi (1580). Aujourd’hui, on n’y voit aucune excentricité, c’est une scène de taverne. Mais il nous suffit de regarder d’un peu plus près la femme pour comprendre comment elle était perçue. Le collier de perles rouges et la bague veulent nous faire croire à du raffinement mais le décolleté pigeonnant et le sourire aux dents jaunes ne nous dupent pas : celle qui rit est une pouilleuse qui donne son corps.

Vicenzo Campi. 

Les Mangeurs de Ricotta. 1580

Rire c’est se relâcher, se dévoiler, transformer son visage et son apparence tout en s’exprimant vocalement (et parfois très bruyamment). Donc si on voulait être une personne élégante, le rire était exclu. Autant dire qu’une femme comédienne cherchant à provoquer des émotions chez le spectateur n’était pas courante. En France, la première qui monta sur une scène fût l’italienne Isabelle Andreini en 1603. Avant, l’accès était tout bonnement interdit.

Femmes en scène


Dans le registre plus directement ‘comique’ et populaire qu’est le cirque, on relève peu de figures clownesques féminines dans la tradition. En fait il n’en existe pas, car l’Auguste, le clown blanc et le contre pître, sont tous masculins dans leurs désignations. Jusqu’à il y a peu, ce métier était exclusivement masculin comme l’analyse ​cet article​. Cette année encore, en 2018, les femmes sont très peu présentes dans les grands festivals comme celui d’Avignon. La directrice de théâtre Carole Thibaut a d’ailleurs refusé un Molière durant cette édition, en dénonçant l’écrasante majorité d’hommes : 89% d’auteurs hommes contre 11% de femmes. Non qu’elles ne créent pas, elles ne sont simplement pas ou peu mises en valeur.
Jouer un rôle serait donc si vulgaire ? Si les femmes en veulent un, le domestique est tout à elles ! En tout cas, c’est ce que semble moquer frontalement Martha Rosler dans Semiotics

of the Kitchen de 1975.

Parodiant une émission de cuisine, l’artiste nous fait une démonstration de tous les objets présents chez elle. Le sous-titre justement satirique, donne la critique : “For Educational In-House Use Only”.

La comédie féminine, celle qui provoque le rire, semble avoir été longtemps exclue de la bourgeoisie. Les tableaux nous ont montré cette classe dans un raffinement singulier. Est-ce pour autant que les femmes ne riaient pas ? On en doute. Ainsi, loin des planches, les peintures témoignent de la comédie humaine, celle quotidienne à laquelle nous avons à faire. Comme l’a souligné Carole Thibaut, tout reste à faire dans les domaines artistiques pour que les femmes parviennent à occuper la place qu’elles méritent.

Par Deuxième Temps 

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