Une histoire sélective, subjective et politique de l’esthétique queer dans la musique pop depuis les années 60

Une histoire sélective, subjective et politique de l’esthétique queer dans la musique pop depuis les années 60

par Maxime Antoine

Lorsque Cacti m’a demandé d’écrire un article sur « l’esthétique queer dans la musique », des myriades d’idées m’ont accaparé l’esprit mais une question s’imposait : par où commencer ? C’est-à-dire, à partir de quand peut-on réellement parler de « queer » et de musique ? Si des personnes LGBTQIA+ ont toujours fait de la musique et ont parfois été « out » au sens actuel du terme pendant leur carrière, même à des époques plutôt hostiles, la notion de queer requiert ici une sorte d’extravagance et d’auto-spectacularisation qui place la sexualité, l’androgynie ou bien le flou sur l’identité de genre au centre de la proposition musicale de l’artiste concerné. Essayons d’en retracer quelques exemples fameux.

 

  1. Parmi les précurseurs ou les figures fondatrices et tutélaires, on pourrait citer Little Richard, un des créateurs du rock’n’roll dans les années 1950 qui était noir et notoirement gay, dans le sens où sa gestuelle, ses vêtements, son maquillage connotaient d’une façon très entendue sa musique déjà puissamment chargée de sexe.

Quand on sait que les 90% du rock qui ont suivi dans les années 60 et 70 aux USA et en Europe sont le fait de groupes de mecs hétéros et blancs, c’est plutôt rigolo. En revanche, dans les années 60, particulièrement en Allemagne et aux USA, la figure du hippie, immortalisée dans la comédie musicale « Hair » en 1967 (et au cinéma en 1979 dans le chef d’œuvre de Milos Forman), ce rebelle aux cheveux longs, à la sexualité libérée, contestataire et usager de psychotropes, est une autre interprétation fondatrice du queer : sans le hippie et la musique psyché ou acid folk qui l’accompagne, pas de David Bowie, qui avant l’explosion glam rock s’affichait avec une longue chevelure blonde et une robe très ample sur la pochette culte et censurée à peu près partout dans le monde de son troisième album, « The Man Who Sold The World » (1970).

Le même Bowie, frustré par l’insuccès de sa musique, qui saura bien vite s’inspirer de quelques-uns de ses contemporains ou prédécesseurs (Arthur Brown, Alice Cooper, Lindsay Kemp) pour faire émerger dès l’année suivante avec quelques autres un genre musical queer par excellence : le glam rock.
Si l’on sait aujourd’hui que la plupart des acteurs principaux de cette scène était en fait plutôt hétéros, comme Marc Bolan de T-Rex, la sur-sexualisation et surtout l’ambiguïté qui règne sur leur apparence a cristallisé dans l’imaginaire collectif la vision de la rock star androgyne et sexy, brouillant la frontière entre les genres et les sexes. Bowie en reste le maître incontesté par sa capacité à se renouveler, se réinventer sans cesse pour au final dépasser les étiquettes musicales, le moins connu Jobriath est lui l’exemple parfait de héros glam et queer à mort passé complètement à la trappe aujourd’hui.

En parallèle de cette scène dont ils étaient musicalement proches, on trouve en revanche Freddie Mercury de Queen et Elton John. Le premier est une icône bisexuelle connu tant pour ses frasques hors normes, ses looks extravagants, sa voix d’opéra que pour sa fin tragique, mais on oublie aussi que les trois premiers albums de Queen sont du glam rock fortement empreint de hard rock et de rock progressif, une sorte de musique mutante, queer rien que par le son qu’elle propose, si l’on veut. Le second est quant à lui la plus grande figure musicale populaire gay des années 1970 à nos jours, sorte de pendant branché et cool (à l’époque) d’une autre idole queer, elle bien dans le placard : Liberace. Le pianiste exubérant, idole des mamies de Las Vegas, est probablement la chose la plus queer à avoir foulé notre terre et pourtant officiellement c’était un homme rangé et parfaitement hétéro. Officiellement, seulement.

A la même époque émerge une autre contre-culture où sexe, contestation politique mais aussi couleur de peau se mêlent : le disco. Musique chantée essentiellement par des femmes noires et pour des hommes, peut-être la musique « gaie » par excellence, son historique mériterait un article à lui tout seul, mais gardons en tête que toute la musique queer des années 80 doit en grande partie son identité à l’émergence du disco dans les années 70, et que le disco est aussi responsable du premier boys band ouvertement gay, les Village People.
En effet, au tournant des années 80 la donne a changé : le glam ne vend plus, Elton John est quelque peu ringardisé, Queen n’est pas au meilleur de sa forme artistiquement même si Mercury demeure une superstar internationale, et le punk d’un côté et le disco de l’autre se sont imposés. Improbable fusion des deux, la new wave va alors relancer durablement l’esthétique queer dans la musique, avec plusieurs artistes de premier plan qui jouent de codes réactualisés : Depeche Mode par ses textes crus, et leurs looks mi-gueules d’ange mi-mauvais garçons en cuir aux penchants SM se taille une place de choix dans les charts et les dancefloors avec des titres comme « Master and Servant » ou « Boys Say Go ! » au début des années 1980.

Côté filles quelques reines du punk jouent d’une image sulfureuse, à la fois garçonne et ultra-sexualisée, Nina Hagen en Allemagne, Debbie Harry de Blondie aux USA et surtout Siouxsie Sioux avec son groupe The Banshees en Angleterre, qui impose une image très gothique de l’androgynie qui trouve un écho dans le Robert Smith des Cure (un temps guitariste pour Siouxsie, et membre d’un super-groupe éphémère The Glove avec un des Banshees).
Autres figures incontournables et dont on se souvient autant des looks mythiques que des chansons cultes : Boy George de Culture Club, sorte de mutant hippie-new wave, George Michael, qui modernise la pop star homo à la Elton John en se parant de cuir et en puisant dans le funk quelques tubes mémorables, mais surtout Jimmy Somerville, chanteur des très engagés Communards (pas besoin d’un dessin), puis de Bronski Beat, qui signe un des plus beaux hymnes LGBT de l’histoire de la musique avec le clip de « Smalltown Boy » en 1984. Citons enfin Dead or Alive, auteurs d’un unique tube « You Spin Me Round (Like a Record) » en 1984 (et associé au regretté Pete Burns, chanteur très « fem-queen » dont l’évolution physique à travers les années est une forme de performance queer à elle seule), et deux autres groupes importants : Frankie Goes to Hollywood, qui prônent à travers leurs chansons les amours homosexuelles et un univers plutôt fetish, et Pet Shop Boys, très engagés politiquement pour la reconnaissance des droits LGBT avec un single comme « It’s a Sin » en 1987.
En France la new wave est résolument pop, et des artistes comme Pierre et Gilles contribuent à fixer l’image d’artistes queer ou queer friendly comme Etienne Daho, Axel Bauer et Niagara (ces derniers plus orientés cuir, latex et fetish « dominatrix »).

Si les filles semblent jusqu’à présent peu représentées sur notre radar des musiques queer, c’est qu’elles sont surtout concernées par le féminisme dans un premier temps, avant de rejoindre à partir surtout des années 90 le mouvement queer via le punk. Idole absolue de toute la scène Riot Grrrl à cette époque, Patti Smith a su s’imposer dès la cultissime pochette de son premier album « Horses » en 1975 l’image d’une femme refusant les stéréotypes de la féminité, portant des vêtements masculins, défiant du regard l’objectif de son ami Robert Mapplethorpe ou exhibant, plus tard, ses aisselles poilues sur la couverture de « Easter » (1978).

Les Riot Grrrl, ces filles punk énervées à qui l’on doit le classique « Rebel Girl » de Bikini Kill en 1993, sont très proches du mouvement appelé Queercore, qui à la fin des années 80 et au début des années 90 essaime au Canada, aux USA puis en Europe autour d’une poignée de groupes aujourd’hui encore assez obscurs décidant d’allier la férocité politique du punk aux revendications queer. A ce sujet je ne peux que recommander fortement le documentaire éponyme de Yony Leser (2017), habilement sous-titré « How to Punk a Revolution ».

Tous ces artistes, hommes, femmes, transgenres et autres non-binaires, ont contribué et contribuent encore aujourd’hui à façonner les nombreuses représentations de la musique queer, qui a l’image de la communauté dans laquelle elle s’enracine, sont multiples, floues, troublantes. Piochant sans cesse dans les genres du passé pour en créer de nouveau, les artistes queer actuels, qu’ils aient pour nom Peaches, Anohni, Christeene, Mykki Blanco, The Scissor Sisters, etc. doivent tous quelque chose à ces pionniers et pionnières du rock, du disco et de la funk, du glam, de la new wave ou du punk. Car si la musique queer a des frontières floues et a parfois connu un grand succès commercial, elle reste malgré tout une contre-culture par excellence, usant des normes et des stéréotypes pour mieux les renverses, les pervertir voire les détruire.

Avant de se quitter, je vous laisse avec 5 disques queer incontournables, tous genres et époques confondu·es :

David Bowie – Aladdin Sane (1973)

The Communards – Communards (1986)

Prince – Lovesexy (1988)

Peaches – The Teaches of Peaches (2000)

Against Me! – Transgender Dysphoria Blues (2014)

Par Maxime Antoine

LA GAZETTE D’UNE MAL-BAISÉE – partie 4 – Les choses qui vont bien

LA GAZETTE D’UNE MAL-BAISÉE – partie 4 – Les choses qui vont bien

LA GAZETTE D’UNE MAL-BAISÉE – partie 4 – Les choses qui vont bien

Disclaimer : je ne prétends pas être la représentante de la communauté lesbienne, et comme nous sommes toutes différentes les unes des autres (si si), mon expérience n’est pas universelle.

Partie IV : Les choses qui vont bien

Ça fait trois semaines que je clash sur papier les trucs relous contre lesquels les lesbiennes doivent se battre un peu tous les jours. J’ai reçu que des emojis tristes et y’a une nuage qui me pleut dessus depuis. Donc cette semaine ce sera légèrement différent : un soupçon de feel good !

Parce que oui, y’a des trucs qui vont bien dans le monde des lesbos. Si si. Déjà on est quand même super stylées. Bah oui, regardez King Princess, Anita de Sense8 et maintenant Amandla Stenberg, BOUM.

En plus, la cérémonie des Out d’Or des 18-19 juin derniers a mis en valeur quelques beaux projets / personnalités :

  • Mx Cordélia et ses conseils et critiques niveau littérature (ICI)

 

  • La vidéo d’El Païs pour la journée de la visibilité lesbienne (ICI mais sans sous-titres français encore)

 

  • Marinette Pichon aka l’ancienne capitaine de l’équipe de France de foot, l’une des premières sportives françaises à avoir outé.

 

  • Les podcasts d’Élodie Font sur le parcours de la PMA (ICI) + sur son coming out en tant que lesbienne (LÀ)

 

  • Et MADAME Muriel Douru (CLIQUE ICI), dessinatrice qui fait vraiment du bien et dont je suis secrètement amoureuse (NON JE RIGOLE MIMI)

 

Ces dernières années, les personnages lesbiens ont fait un boum sur les petits écrans :

Orange is the New Black

Grey’s Anatomy

Orphan Black

Lip Service

Faking It

Sense8

même Black Mirror

Même s’il manque encore un peu de diversité, bon sang ça fait du bien de voir des filles comme toi et comme moi en héroïne !

Mention spéciale pour Féminin / Féminin qui explore une multitude de thèmes en plein d’épisodes et qui me fait beaucoup pleurer (de rire ET de tristesse).

On est contentes aussi parce qu’on devrait bientôt pouvoir bénéficier de la PMA pour avoir des bébés avec notre amoureuse (si on le souhaite), et qu’en plus les Français·es sont moins con·nes qu’en 1990 puisqu’ils sont aujourd’hui 6 sur 10 à y être favorables, contre 24% avant : +1 pour l’égalité des droits entre femmes hétéros et femmes queer.

Et surtout ça va super bien dans le monde des filles qui aiment les filles parce que THE L WORD VA REVENIR SUR NOS ÉCRANS BON SANG DE PÉTARD. Et ça, c’est tout ce qui compte. #Shane.

Texte de Clémentine Biard 
Illustration de Paul Lecat

Le Salon des Dames – TO QUEER OR NOT TO QUEER

Le Salon des Dames – TO QUEER OR NOT TO QUEER

Le Salon des Dames – TO QUEER OR NOT TO QUEER

On continue notre collaboration avec la revue Deuxième Temps. Tous les mois, Céline Giraud et Alicia Martins nous parlent de faits de société contemporains et les mettent en relation avec des œuvres et des artistes passé·e·s, présent·e·s ou futur·e·s. Histoire de faire dialoguer tout ce petit monde. 

“TO QUEER OR NOT TO QUEER” 

Ingo Swann American, 1933- 2013 Oh! God! , n.d. Collage

La “subculture”, terme utilisé en sociologie, définit les cultures souterraines et cachées par celles plus mainstream. L’art queer en fait partie parce qu’il est né d’idées non-conventionnelles. Aussi – et malheureusement – les images auxquelles la plupart des gens pensent  en se référant à lui, sont celles hypersexualisées (voire sexuelles). Et avant que l’on se plonge dans ces créations, on faisait partie de ces plupart. Nous en avions des connaissances très partielles et anciennes comme par exemple le traitement de l’homosexualité, qui existe bien mais ne reflète pas l’essence de l’art queer. C’est bien là l’un des problèmes des subcultures : elles sont méconnues.

 Siméon Salomon, Sappho et Erinna dans le jardin a Mytilene, 1864, Tate.

Certaines photographies de l’art queer parlent de sexe. Et entendons nous bien, ce n’est pas un mal, au contraire même. Toutefois, est-ce là l’unique sujet qu’il puisse traiter ? La provocation, le militantisme et l’excès qui se cachent derrière étaient nécessaires lors de l’explosion du mouvement dans les années 1990 puisque la sexualité était aussi liée à des luttes d’antan. Mais qu’en est-il aujourd’hui ?

“Va te faire queer un oeuf !”

D’abord, il faut dire ce qu’est l’art queer, qui, contrairement à ce que suggère son nom, ne parle pas que du “queer”. Malgré l’anglicisme qui fait cool, dans son contexte artistique, le mot veut dire autre chose.
Fondamentalement, ce mouvement a pour objectif de combattre l’oppression du binaire et les conséquences qui en découlent. S’il ne s’inscrit pas à l’origine dans une démarche gay ou lesbienne, il va tout de même combattre l’homophobie mais son leitmotiv reste celui de l’hétéronormativité rejetant tout ce qui n’est ni masculin ni féminin. Ainsi l’art interroge toutes les oppressions du corps (sexués ou non), ce qui le rend politiquement fort.
Proche de cette philosophie, l’artiste Coco Guzman (ou Riot) a conçu un projet proposant plusieurs genres. Non sans humour, elle fait Genderpoo, petites figures que l’on voit sur les portes des toilettes.

 

(Image : Coco Guzman, Genderpoo, installation participative, feutre noir, 2008-)

 

Activiste, elle se voit souvent expliquer ce qu’est le queer à des gens novices sur ces questions :

“ Leur image était celle d’une sexualité de dildos, de pratiques BDSM, de performances et de polyamorie (relations ouvertes) bien loin de leurs priorités qui étaient tout autres et relevaient davantage du quotidien. Pour beaucoup et pour moi-même, il est très dicile de se retrouver dans cette image hypersexualisée du queer. Bien que reconnaissant l’importance du sexe dans nos vies, je trouve que là n’est pas vraiment la question. On se retrouve encore à devoir travailler dans des lieux non queer-friendly, à devoir marcher dans des rues imprégnées d’homophobie, de transphobie, et à devoir vivre avec des familles qui, elles, ne connaissent pas le queer.”

Tout comme l’artiste, nous pensons que cette hypersexualisation n’exprime plus suffisamment les luttes des citoyens. Il faut pousser plus loin ces questions pour trouver le nœud du problème. Et c’est bien dans le quotidien qu’il se situe comme on peut déjà le voir avec la question du poil. Genderpoo soulève justement des problèmes simples mais excluant, que peuvent rencontrer les queers.
Les questions soulevées par l’art queer sont importantes puisqu’elles retracent tout le cheminement des interrogations sociales. Pourtant, les luttes montrées par ce mouvement subculturel tendent à l’oubli. Non pas qu’elles soient devenues vaines mais parce qu’elles ne sont pas encore suffisamment retenues par l’histoire. Alors nous nous posons une petite question : si l’UNESCO reconnaît certaines langues comme du patrimoine afin de les sauvegarder comme héritage culturel, ne pourrions-nous pas l’étendre à certains combats ? Et ainsi faire de la “patrimonialisation” des minorités sexuelles ?

Céline Giraud & Alicia Martins 

Fondatrices de la revue Deuxième Temps

LE KALEIDOSCOPE DE CACTI – É.G.A.L.I.T.É

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Chez Cacti on aime les gens, ça, vous êtes au courant. Alors pour le Pride Month et les Un an de Cacti on a eu envie d’allez les voir chez eux, de filmer leurs bouches, leurs mains, et de les faire parler de grands thèmes qui nous sont chers. Sous la caméra de Manon Grand et Jocelin Rigottard, on dissèque les mots pour qu’ils ne veulent plus rien dire, pour qu’ils nous appartiennent et nous échappent.

Cette semaine c’est ÉGALITÉ 

 

Crédits – Manon Grand, Jocelin Rigottard, Évance Breteuil, Gabrielle Richard

N°18 – La Playlist de Bambi Blue featuring Hétéroclite

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