Le Salon des Dames – SOUS LES BAS LA GRENADE

by | May 28, 2018 | Le Salon Des Dames | 0 comments

On continue notre collaboration avec la revue Deuxième Temps. Tous les mois, Céline Giraud et Alicia Martins nous parlent de faits de société contemporains et les mettent en relation avec des œuvres et des artistes passé·e·s, présent·e·s ou futur·e·s. Histoire de faire dialoguer tout ce petit monde. 

“SOUS LES BAS LA GRENADE”

Le vêtement est un outil social qui permet de dire la classe et les goûts, mais qui a également permis aux femmes de s’émanciper. En effet, si elles étaient tenues de revêtir des corsets et autres habits restrictifs pour les mouvements, c’est aussi par ce biais qu’elles ont compris le diktat qui s’imposait à elles. Mais comment procéder pour s’en défaire ? De la jupe au costume d’homme, retour sur l’emploi revendicateur du travestissement

 
Les femmes derrière le vêtement – Tout un arc des pratiques artistiques porte sur les questions de genre. Des artistes jouent sur la duplicité comme Marcel Duchamp, partant en quête d’un soi, autre que ce qu’ils étaient jusque là. En recourant à leur propre corps, ils mettent en scène leur fiction ; en semant le trouble, ces inventeurs jouent avec ce concept. Et nous, spectateurs, nous nous confrontons à l’attribution arbitraire des rôles dévolus aux femmes et aux hommes. L’un de ces marqueurs est d’apparat : si l’habit ne fait pas le moine, il en raconte beaucoup sur la personne qui le porte. Et à l’heure où les femmes se font siffler à l’Assemblée sous prétexte qu’elles sont en robe, les tissus prennent des couleurs militantes. Les exemples comme celui-là sont nombreux dans l’histoire et ne sont jamais anecdotiques.

Dans les années 1920 aux US, les idées féministes commencent à faire leur chemin dans les universités. Galvanisés par les discours prônant l’indépendance et l’égalité, des groupes de femmes fraîchement diplômées, se sont joués des codes imposés par la société en portant des tenues d’hommes pour revendiquer leur réussite. Après tant d’années à étudier, il s’agissait de faire carrière ! Mais cette chose étant d’abord réservée aux hommes, ces étudiantes se sont parées d’accessoires masculins comme la cravate, la canne, la cigarette, symboles de la haute société. Il y a là une transgression joyeuse et éhontée : c’est une fête, presque un carnaval, alors qu’à ces époques, de tels actes étaient vus comme vulgaires.

Anonyme, Image tirée de l’exposition “Mauvais genre”  

Il ne faut pourtant pas se tromper : revêtir des vêtements d’homme ne veut pas dire que ces femmes reniaient leur sexe ! Cet acte témoigne d’un désir d’émancipation que l’on retrouve dans l’Autoportrait aux cheveux coupés de Frida Kahlo. En raccourcissant fictivement ses cheveux, attributs féminins au possible, et en portant un costume d’homme, l’artiste brave les interdits sociaux. Si être une femme c’est l’être au travers des yeux d’un tiers, alors je serai autre ! semble nous dire l’artiste. Loin de perdre son identité, elle l’affirme avec panache et défiance, bien que sereine. Kahlo est une artiste remarquable en de nombreux points mais sa force de caractère les supplante. Ici c’est la rupture avec l’amour de sa vie qu’elle consomme.

Frida Kahlo, Autoportrait aux cheveux coupés, 1940. Huile sur toile, 40×28 cm. New York, The MoMA, donation Edgar Kaufmann, Jr.

  Porter des vêtements d’homme semble être un jeu dont les règles seraient dictées par des femmes revendicatrices : tout ceci ne serait finalement qu’accessoire. Dans son film The King, Eleanor Antin montre même son travestissement, assise devant un miroir. Puis, comme si elle était actrice dans un théâtre, elle part à la rencontre de ses villageois pour écouter leurs doléances. Affublée d’un large chapeau et d’une longue cape, elle parcourt les rues tel Don Quichotte. Les scènes sont étudiées et fabriquées, illustrant la fiction même dans laquelle on s’enferme. Les genres ont été conçus théoriquement, et ces artistes nous poussent à les déconstruire et repenser.

De simples vêtements et un ajustement de posture suffisent pour ressembler au “sexe fort”. Le patriarcat tiendrait-il donc à si peu de choses ?

   

Eleanor Antin, King of Solana Beach Performance, 1973. Photographie en noir et blanc, 77x115cm. Courtesy Ronald Feldman Fine Arts, New York. Copyright the Artist.

Cette manière de se travestir pousserait à repenser le façonnage de nos connaissances : les femmes aussi marquent le temps et pourtant, on les connaît peu, avouons-le. À ce sujet, l’excellent podcast de Simone et les philosophes explique pourquoi il est nécessaire de se refaire une culture, et de rendre féminine l’expression “grands hommes”.

Céline Giraud & Alicia Martins

Fondatrices de la revue Deuxième Temps

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