Lettre à Audre Lorde (1934-1992)

by | May 21, 2018 | Breaking news pour l'outre tombe | 0 comments

Lettre à Audre Lorde (1934-1992), poétesse afro-américaine féministe et lesbienne, engagée dans la lutte pour les droits civiques des Afro-américains.

Chère Audre-à-la-joie,

Cette semaine, pas mal de choses se sont passées dans le monde de l’égalité femmes/hommes.
D’abord, côté Cannes : le monde du cinéma n’en finit plus de trembler, décidément ! Avec la montée des marches par 82 femmes, représentant le nombre réalisatrices sélectionnées pour la Palme d’Or (contre 1645 hommes, c’est-à-dire littéralement 20 FOIS PLUS), le ton était lancé.
Sauf que oui oui on est tous Time’s Up, le viol c’est mal, tout le monde applaudit les discours féministes etc. Mais ce qui est dénoncé a pris place dans la même communauté qu’aujourd’hui, à peu de choses près.
Alors Asia Argento en a eu un peu marre de l’hypocrisie de certain·es : elle est intervenue lors de la cérémonie de clôture pour rappeler qu’elle avait été violée à Cannes en 1997 par Harvey Weinstein. Et pour toutes celles et ceux qui ont fermé les yeux et/ou qui ont fait pareil, « nous savons qui vous êtes et nous n’allons pas vous permettre de vivre dans l’impunité ». BOUM, palme de la badassitude di-rect.
 
Sur une note moins réjouissante, on peut parler du projet de loi sur les violences sexuelles en France.
Outre le fait que cette loi regroupe tellement de choses qu’elle ne prend pas le temps de les creuser (cyber-harcèlement, outrage sexiste, violences sexuelles sur les mineur·es etc), elle n’est clairement pas à la hauteur de ce à quoi les associations de défense des victimes de viols sur enfants, les médecins, les professionnel·les de la protection de l’enfance s’attendaient.
 
Elles et ils ont donc lancé le #LeViolEstUnCrime, associé à une pétition pour retirer l’article 2 du projet de loi.
 
Pourquoi est-ce qu’il est problématique, Audre-de-vie ? Eh bien tout d’abord il faut saisir la nuance entre « atteinte sexuelle sur mineur·e » et « viol sur mineur·e ». La première est un délit, le second est un crime. Pas la même gravité, pas les mêmes sanctions : 10 ans d’emprisonnement pour l’atteinte sexuelle sur mineur·e, 15 à 20 ans pour le viol sur mineur·e.
 
Normalement, l’atteinte sexuelle ne prend pas en compte la pénétration : ça, c’est un viol. Sauf que l’article 2 crée un nouveau délit, celui de l’« atteinte sexuelle avec pénétration ». Oui, un viol quoi. Ah mais d’accord, un viol qui ne sera pas puni comme un viol ! Et non, un viol qui sera puni de 5 à 10 ans de prison en moins, on adore alalala.
 
C’est quoi le motif ? Quand on a du mal à prouver le non-consentement de la victime, hop atteinte sexuelle sur mineur·e avec pénétration. Le truc, c’est que les associations ont peur de voir les juges s’engouffrer dans cette brèche juridique, et que la majorité des viols sur mineur·es soient requalifiés en atteinte sexuelle avec pénétration, parce que ça prend moins de temps. C’est plus simple enfin, arrêtez de vous plaindre les victimes de viols et laissez-nous partir plus tôt en week-end bordel !
 
Et malgré toutes ces mobilisations, le projet de loi a été voté le 15 mai dernier avec 149 député·es présents sur 577, lol.
 
Bref, je vois une certaine ironie dans la tenue des discours engagés du Festival de Cannes, en même temps que le vote d’une loi qui ne va pas au fond des choses et qui tente de faire joli. Tout ça à quelques centaines de kilomètres d’écart, wink.
 
Allez, ciao et luttons pour que ça se passe Audre-ment eheheheh.
 

Longue vie aux rabat-joie !

 
Texte – Clémentine Biard
Illustration – Marie Rigaud

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