Le Salon des Dames – MERCI BEAUCOUP BLANCO

par | Avr 30, 2018 | Le Salon Des Dames | 0 commentaires

On continue notre collaboration inédite avec la revue Deuxième Temps. Tous les mois, Céline Giraud et Alicia Martins nous parlent de faits de société contemporains et les mettent en relation avec des œuvres et des artistes passé·e·s, présent·e·s ou futur·e·s. Histoire de faire dialoguer tout ce petit monde. 

 

« Merci beaucoup Blanco » 

Sexualisation : déconstruire le fantasme colonial

 
Une révolution politique s’opère dans le monde muséal : certains pays détroussés durant les colonies exigent qu’on leur rende leurs objets cultuels et traditionnels. C’est bien. Autant dire que certaines structures risquent de se vider, comme le Quai Branly. Mais est-ce un problème ? Le point de vue de l’Occident sur les cultures africaines, subsahariennes ou arabes est révélateur de la relation toxique qu’il a construit avec elles. Mais ça, tout le monde le sait : les populations ont été bafouées, les ethnies volées par des explorateurs sans vergogne. Autant dire que les femmes de couleur, dans toute cette histoire, ont été oubliées. Enfin, oubliées, pas exactement parce qu’elles tenaient bien un rôle.
L’orientalisme, comme on l’entend en art, est un sujet qui a eu le vent en poupe dès le déclin de l’Empire Ottoman. Pendant que les conquistadors et autres colons se battaient les terres, les artistes entreprenaient de voyager. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils en ont pris plein les mirettes : les récits qu’ils en font sont aventureux, magiques… et biaisés.

(Jean Gérôme, Dans la Grande Piscine à Brousse, 1885 – Huile, 70 x 100, Collection privée)

Leurs peintures montrent des scènes de harem, de bain. Les couleurs sont chatoyantes et mielleuses, les peaux étrangement claires ; les femmes sont marquées par des hanches aux courbes larges et douces voulant charmer le regardeur curieux de l’autre continent. Du grand fantasme donc, dirigé vers un public bien précis, vous l’aurez deviné.
Pourquoi avoir menti ? Comme le dit l’auteur Edward W. Said (théoricien de cette question), c’est parce que l’Orient n’existe pas. Il est un monde “imaginaire construit sur le mystère” qu’on souhaite “merveilleux et luxueux”. Eh oui, les artistes sont charmés par leur propre vision erronée.

(Jean-Auguste-Dominique Ingres, L’Odalisque à l’esclave, 1839 – Peinture à l’huile, 72 x 100, Fogg Art Museum, Cambridge)

 
Dans certains grands tableaux de l’histoire de l’art, les femmes sont donc représentées mi-occidentales mi-orientales, sans aucune subtilité. Celles qui ont le droit à un portrait sont exotiques par leur vêtement, chaleureuses par la lumière et blanches par les projections du peintre. Quand aux peaux noires, elles marquent souvent le service. Ainsi, l’orientalisme raconte peu de choses sur les cultures ou les habitants. Ces derniers sont au pire une caricature, au mieux un prolongement du désir colonial.
 
Cette vision (majoritairement masculine) érotisée de l’époque est aujourd’hui critiquée par des artistes : dans une installation contemporaine, Valérie Oka demande crûment “Tu crois vraiment que parce que je suis noire je baise mieux ?”.

(Valérie Oka, Body Talks (“Tu crois vraiment que parce que je suis noire je baise mieux ?”), 2015 – néon, installation au centre d’art de Wiels)

 
Évidemment, la question est rhétorique ; sa force est de lancer le débat sur la perception aberrante et patriarcale des occidentaux. Oka rapporte d’ailleurs :

« Ça vous semble choquant ? Pas plus tard qu’il y a une semaine, un jeune mec me disait : « Ah, qu’est-ce que j’aimerais me taper une Black !  […] C’est hallucinant d’entendre encore des choses comme ça. Les stéréotypes coloniaux sur la femme noire comme sex-toy sont ancrés dans l’imaginaire ». (Issu de cet article)

L’artiste appartient à la nouvelle génération, qui estime qu’il est temps de passer à autre chose tout en reconnaissant les faits du passé. On l’a vu avec l’orientalisme, c’est avant tout par la sexualisation que les plasticiens ont représenté les femmes de couleur. C’est donc souvent cet aspect de l’histoire que les réalisations mettent en lumière. L’idée est aussi de l’évoquer pour s’en débarrasser pour de bon. Tracey Rose, créatrice sud-africaine, utilise son propre corps pour transmettre son opinion à ce sujet. Dans son autoportrait Venus Baartman, elle incarne Sawtche Baartman.

(Tracey Rose, Venus Baartman // La vénus Hottentote, gravure)

Cette femme issue de l’ethnie Khoisan a été réduite en esclavage pour être exhibée, nue, à travers l’Europe du XIXe siècle. Son parcours rappelle celui de Joséphine Baker, figure plus connue du siècle suivant. Toutes deux ont été condamnées parce que leurs corpulences ont intrigué l’Occident. Baartman est un symbole de la sexuallisation du corps féminin noir. La critique est double : Rose s’attaque autant à l’exotisme qu’à la vision de la femme en général. Elle décide d’exposer ses formes, renversant la situation pour ne plus être victime du regard des autres. Faire revivre cette icône, c’est aussi nous rappeler qu’aujourd’hui la société façonne encore des Sawtche Baartman.
Car le racisme et les préjugés sont encore présents et doivent être évoqués. La brésilienne Michelle Matiuzzi oeuvre pour tenter de libérer la femme de couleur. Dans Merci beaucoup, Blanco ! elle se peint en blanc et s’expose dans un espace sombre.

(Michelle Matiuzzi, Merci beaucoup, blanco !)

Elle prend différentes poses plutôt provocantes, sous un éclairage qui souligne ses formes. Les postures choisies “soulignent les stéréotypes de la féminité noire” selon ses mots. Dans son titre ironique, le reproche est clair : le choix du français est là pour rappeler le passif des traites négrières et le regard contemporain sur la femme noire en Europe. Car là non plus, les principes énoncés ne changent pas toutes les situations. Et à nouveau, il s’agit d’une prise de pouvoir sur les regards extérieurs. Matiuzzi sait que sa nudité attirera l’oeil, et l’emploie pour transmettre son message.
Ce n’est donc pas terminé. On peut d’ailleurs déplorer que les femmes soient les seules à évoquer ces sujets : ça prouve qu’ils posent toujours problème. La commissaire d’exposition Koyo Kouoh déclare d’ailleurs avoir « toujours rêvé, par naïveté ou optimisme, de ne pas devoir faire des expositions spécifiques d’artistes femmes. Malheureusement, le statut de la femme en Afrique et en Occident n’est pas encore réglé. ». (propos issus de l’article précédemment cité)
 
Céline Giraud & Alicia Martins
Fondatrices de la revue Deuxième Temps
 
Crédits :

  • Jean Gérôme, Dans la Grande Piscine à Brousse, 1885 – Huile, 70 x 100, Collection privée
  • Jean-Auguste-Dominique Ingres, L’Odalisque à l’esclave, 1839 – Peinture à l’huile, 72 x 100, Fogg Art Museum, Cambridge
  • Valérie Oka, Body Talks (“Tu crois vraiment que parce que je suis noire je baise mieux ?”), 2015 – néon, installation au centre d’art de Wiels.
  • Tracey Rose, Venus Baartman, autoportrait photographique, 2001. Courtesy of the artist and The Project, New York. Source theguardian.com
  • La vénus Hottentote, Geor. Loftus, gravure à l’eau-forte, 20,5 x 27,7 cm, 1815. Bibliothèque nationale de France, département Estampes et photographie. Source gallica
  • Michelle Matiuzzi, Merci beaucoup, blanco !, photographie de performance par Hirosuke Kitamura, 2010. Source site internet de l’artiste

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