Lettre à Lü Bicheng (1883-1943)

Lettre à Lü Bicheng (1883-1943)

Lettre à Lü Bicheng (1883-1943)

Lettre à Lü (ou Lv) Bicheng (1883-1943), première rédactrice en chef d’un journal en Chine, fondatrice d’écoles pour femmes, et militante féministe pour l’éducation des femmes et leur droit de vote.


 

Chère Lülü,

 
Cette semaine, j’en ai gros sur la patate. J’ai envie de te parler d’un truc magnifique, une ingéniosité de la nature, un épisode grâce auquel tout le monde est né.
 

Eh oui, on va parler des règles. Les menstruations, les ragnagnas, les Anglais, les trucs quoi. Le sang qui sort de la chatte de la moitié de la terre, une fois par mois.

 
Allez, un peu de math menstruelles : une fois par mois ça veut dire approximativement 12 fois par an. Jusque là, tout va bien. Si on part du principe qu’une femme a ses règles pendant 38 ans de sa vie, elle vivra environ 456 menstrues. Et tu sais combien elle dépensera pour les épancher ? 23 500 € en moyenne. Donc 675€ par an. Un petit loyer tranquille oklm en tampons, serviettes, antidouleurs, sous-vêtements neufs pour remplacer les tâchés etc.
 
Pourtant, c’est loin d’être la teuf dans le monde des règles tu sais. Je veux dire, quitte à lâcher autant de maille on s’attend à un service 5 étoiles. Et bien non, figure toi que nous vivons dans un monde où, quand bien même les femmes dépensent l’équivalent de 6 750 malabars par an, elles peuvent perdre une jambe à cause d’un choc toxique (comme la mannequin Lauren Wasser). Un monde où les publicités de protections hygiéniques ne montrent pas de sang. Alors qu’on parle des règles. Donc de sang. L’année dernière, une pub pour des serviettes a pris le parti de mettre du “sang” de couleur rouge. Oh la tollé, je te raconte pas.
 
Oui Lü, aujourd’hui les règles c’est tabou. C’est ce que raconte le court-métrage Period Stories de Charlotte Forsgård () : qui a déjà demandé haut et fort à une assemblée une serviette ou un tampon ? Combien de journées a-t-on passé avec l’impression que notre utérus se suicidait, sans rien dire à personne ? Je pense à mon amie qui a passé un gros concours pendant son 1er jour de règles : tout donner, en étant tordue de douleur.

Les bonnes femmes, ça doit vivre avec ça et c’est tout.

 
Ça doit tellement vivre avec ça que, bien que 1 femme sur 10 soit touchée par l’endométriose, 1 gynéco sur 100 est formé·e à la maladie. Et même pour les maladies que tous les praticiens connaissent (kystes aux ovaires, torsion de l’utérus etc), il arrive trop souvent que les patientes ne soient pas prises au sérieux. « Enfin madame, c’est une douleur de règles, c’est le poids de la procréation et c’est tout ». Bah oui, on est douillettes nous, c’est pas comme si on avait ça tous les mois et qu’on savait faire la distinction entre une douleur de règles et un putain de champignon nucléaire dans notre bide.
 

Alors stop, les règles c’est pas crade, dégueu, puant : c’est la vie, bordel. Et c’est en commençant par bien nommer un problème qu’on le résout.

 

Sur ce, longue vie aux utérus palpitants !

 
Texte – Clémentine Biard
Illustration – Pamela Tamby

Le Salon des Dames – À VOS BARBES

Le Salon des Dames – À VOS BARBES

Ce mois-ci Cacti vous dévoile une collaboration des plus inédites avec la revue Deuxième Temps. Céline Giraud et Alicia Martins nous parlent de faits de société contemporains et les mettent en relation avec des œuvres et des artistes passé·e·s, présent·e·s ou futur·e·s. Histoire de faire dialoguer tout ce petit monde. 

“À vos barbes”

Y’a t-il un genre plus légitime à avoir des poils ? Alors qu’il fut un temps où on cherchait les meilleures manières de s’épiler, aujourd’hui on se demande de plus en plus pourquoi le faire. Notre rapport aux poils est compliqué. Et encore plus lorsque s’en mêle la notion d’intime.
La sexualisation des corps est partout, mais on cache bien souvent le sexe féminin. On va jusqu’à le censurer. L’image de la vénus de Willendorf, statuette du paléolithique, a été supprimée sur facebook car on y voyait un physique de femme. En 2011, L’Origine du monde de Courbet a subi le même sort.

La Vénus de Willendorf, statuette en calcaire, droits: (c) NHM Vienna (Lois Lammerhuber/Edition Lammerhuber)Gustave Courbet, L’origine du monde, 1866, Huile sur toile 46 x 55 cm, droits : © RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski

 

Cette-fois le rejet n’était pas que celui du charnel, les poils aussi posaient problème. La société nous entraîne à craindre ces représentations, puisque même La Poste a refusé d’éditer un timbre à l’effigie de cette peinture. On la considérait comme une « image à caractère pornographique » : pour détourner Molière, « couvrez ce poil, que je ne saurais voir ! ». On peut comprendre que la toile ait choqué à sa réalisation en 1866, car c’était la première du genre mais aujourd’hui cela ne fait plus sens. Car à l’inverse, pourquoi les représentations de pénis – poilus – ne posent jamais problème ? C’est bien lorsqu’elle est sur une femme que la pilosité dérange.

 


Des artistes comme Deborah de Robertis se mobilisent face à cela. Dans différents musées, elle pose jambes écartées face à des oeuvres phares. On entend parler d’elle régulièrement pour les scandales que font ses apparitions : elle s’y attend, choisi d’utiliser les réponses qu’on lui oppose pour prendre position. Montrer son sexe, c’est ainsi s’exprimer. En prenant physiquement la place et le point de vue des oeuvres, elle veut aussi mettre en avant l’organe féminin découvert, le “vrai” : celui laissé naturel, donc poilu.
On retrouve cette question de façon plus poussée encore dans son projet Fémibarbie . A l’occasion de l’exposition retraçant l’histoire de la poupée, elle a cherché à incarner le symbole de la femme en cherchant le réalisme. Celle-ci a des tétons, et porte un postiche de poils pubiens pour les rendre plus présents encore. En distribuant des figurines à cette effigie, elle veut proposer aux enfants d’aujourd’hui un autre emblème du corps.

 

Deborah de Robertis, Miroir de l’origine (série “Mémoire de l’origine”), 2014, droits : Deborah de Robertis

 

 

Et pour d’autres, vivre poilu.e.s ne se discute pas. Frida Kahlo, artiste mexicaine, figure majeure de l’histoire de l’art, en a même fait un signe physique à part entière : le duvet n’est pas uniquement visible chez les hommes.
Ce n’est pas nouveau. Pourtant, lorsqu’il s’agit d’une femme, les critiques fusent : il donne un air négligé et vulgaire. Le poil est viril, masculin… et surtout pas féminin ! Mais alors, a t-il un genre ? Ana Mendieta, artiste américaine faisant partie de la grande mouvance féministe des années 1960, s’est emparée de cette question, notamment dans sa performance Untitled (Facial Hair Transplants) de 1972

Frida Kahlo, Autoportrait avec un collier d’épines et un colibri, 1940, peinture à l’huile, 47 cm x 61 cm, crédit : Ayant droit

 

 

 

Menée par une volonté de transgression, elle transplante sur son visage la barbe et la moustache d’un homme. Par ce simple geste, les genres sont bousculés d’autant qu’ici, ce n’est pas n’importe quels poils que la créatrice utilise : ils proviennent directement d’un humain. Ainsi, l’artiste semble s’apposer minutieusement un masque. Et quel masque ? On oppose souvent le corps nu, lisse et imberbe à celui robuste et poilu. Les clichés sont nombreux et réducteurs. Les images préconçues par les sociétés et les cultures laissent croire que les genres doivent suivre des schémas précis. Or, ni les chromosomes ni les sexes ne les déterminent.
Les artistes comme Mendieta critiquent de telles constructions : est-ce que les caractéristiques biologiques suffisent à ranger les individus dans des catégories spécifiques ? Comme le rappelle Geneviève Fraisse dans Les excès du genre. Concept, image, nudité (2014), les “genres” ont été inventés. D’abord par les biologistes, ensuite par les sciences humaines. Ce sont des outils pratiques mais pas déterministes. Pourtant, lorsque ces artistes ont, tour à tour, utilisé les poils dans leurs travaux, elles l’ont fait pour revendiquer un état, une place, leur corps.

La pilosité est d’abord transgressive avant d’être trans-genre. Et c’est bien là où le bât blesse : tant qu’elle sera choquante, elle restera genrée.

 

 Ana Mendieta, Untitled (Facial Hair Transplants), 1972, 7 photographies en couleur, 48.9 x 32.4 cm, droits : The Estate of Ana Mendieta Collection, LLC

 

 Textes – Céline Giraud et Alicia Martins

Fondatrices de la revue Deuxième Temps

Bannière Rozen LeGall

N°6 – FAIRE DU VÉLO LA NUIT SOUS DOLIPRANE CODÉINÉ

N°6 – FAIRE DU VÉLO LA NUIT SOUS DOLIPRANE CODÉINÉ

N°6 – FAIRE DU VÉLO LA NUIT SOUS DOLIPRANE CODÉINÉ

ÉVA MERLIER FAIT DES PHOTOS Chapitre 2

ÉVA MERLIER FAIT DES PHOTOS Chapitre 2

Tous les mois, Cacti vous présente le travail et l’univers de photographes prometteurs. Ce mois-ci c’est Éva Merlier, oscillant entre Lyon et Paris, elle nous présente sa belle série photographique  : Invisibles 

 

Chapitre 2 – Terence 


Photos – Éva Merlier 
Textes – Térence DC

Les salaires des femmes journalistes sont inférieurs de 12% à ceux de leurs confrères

Les salaires des femmes journalistes sont inférieurs de 12% à ceux de leurs confrères

Les salaires des femmes journalistes sont inférieurs de 12% à ceux de leurs confrères


Alors que l’Islande met en place des sanctions pour parvenir à une réelle égalité salariale femmes-hommes, les inégalités continuent de faire rage dans la majorité des pays. Dans le domaine journalistique, les salaires des femmes sont inférieurs de 12% à ceux de leurs confrères. A travail égal, salaire inégal. Cette triste chanson, on la connaît désormais par cœur. Et si on te rétorque que « ouais ces chiffres sont aberrants c’est du n’importe quoi », demande donc la preuve du contraire.

Concernant la place des femmes dans les médias, aucune femme n’est aux commandes d’une matinale à la radio. « Ouais mais y a Léa Salamé ». Certes, mais elle partage l’antenne avec Nicolas Demorand. La radio détient la palme d’or du moins paritaire : les femmes représentent 38% des effectifs selon le CSA. Plus encore, l’écart de salaire se creuse derrière les micros. Les femmes gagnent un salaire de 24% inférieur à celui des hommes. Là n’est pas le tout, les inégalités concernent également les invités. Les expertes interrogées ne représentent que 37% des invités à la radio. « Bah ouais les meufs vous avez rien d’intéressant à raconter ».
 
Au-delà du manque de représentativité des femmes dans les médias, celui-ci est encore plus visible au niveau de leur direction. Dans cette logique, 77 femmes travaillant chez le Parisien ont posé une candidature commune symbolique pour la direction. Pour protester, d’autres femmes fondent des associations, à l’instar de Prenons la une qui milite pour une juste représentation des femmes dans les médias.
Si toi aussi, t’es en manque de voix féminines, tu peux heureusement écouter celles qui s’élèvent, comme celle de Lauren Bastide, au micro du podcast La Poudre. Elle interview avec douceur des femmes, inspirantes dans leur parcours artistique ou politique.
 
Texte – Clara Gabillet
Graphisme – Victoria Dubois