Le Salon des Dames – À VOS BARBES

par | Mar 26, 2018 | Le Salon Des Dames | 0 commentaires

Ce mois-ci Cacti vous dévoile une collaboration des plus inédites avec la revue Deuxième Temps. Céline Giraud et Alicia Martins nous parlent de faits de société contemporains et les mettent en relation avec des œuvres et des artistes passé·e·s, présent·e·s ou futur·e·s. Histoire de faire dialoguer tout ce petit monde. 

 

“À vos barbes”

 
Y’a t-il un genre plus légitime à avoir des poils ? Alors qu’il fut un temps où on cherchait les meilleures manières de s’épiler, aujourd’hui on se demande de plus en plus pourquoi le faire. Notre rapport aux poils est compliqué. Et encore plus lorsque s’en mêle la notion d’intime.
La sexualisation des corps est partout, mais on cache bien souvent le sexe féminin. On va jusqu’à le censurer. L’image de la vénus de Willendorf, statuette du paléolithique, a été supprimée sur facebook car on y voyait un physique de femme. En 2011, L’Origine du monde de Courbet a subi le même sort.

 
Cette-fois le rejet n’était pas que celui du charnel, les poils aussi posaient problème. La société nous entraîne à craindre ces représentations, puisque même La Poste a refusé d’éditer un timbre à l’effigie de cette peinture. On la considérait comme une « image à caractère pornographique » : pour détourner Molière, « couvrez ce poil, que je ne saurais voir ! ». On peut comprendre que la toile ait choqué à sa réalisation en 1866, car c’était la première du genre mais aujourd’hui cela ne fait plus sens. Car à l’inverse, pourquoi les représentations de pénis – poilus – ne posent jamais problème ? C’est bien lorsqu’elle est sur une femme que la pilosité dérange.
 

Des artistes comme Deborah de Robertis se mobilisent face à cela. Dans différents musées, elle pose jambes écartées face à des oeuvres phares. On entend parler d’elle régulièrement pour les scandales que font ses apparitions : elle s’y attend, choisi d’utiliser les réponses qu’on lui oppose pour prendre position. Montrer son sexe, c’est ainsi s’exprimer. En prenant physiquement la place et le point de vue des oeuvres, elle veut aussi mettre en avant l’organe féminin découvert, le “vrai” : celui laissé naturel, donc poilu.
On retrouve cette question de façon plus poussée encore dans son projet Fémibarbie . A l’occasion de l’exposition retraçant l’histoire de la poupée, elle a cherché à incarner le symbole de la femme en cherchant le réalisme. Celle-ci a des tétons, et porte un postiche de poils pubiens pour les rendre plus présents encore. En distribuant des figurines à cette effigie, elle veut proposer aux enfants d’aujourd’hui un autre emblème du corps.

Et pour d’autres, vivre poilu.e.s ne se discute pas. Frida Kahlo, artiste mexicaine, figure majeure de l’histoire de l’art, en a même fait un signe physique à part entière : le duvet n’est pas uniquement visible chez les hommes.
Ce n’est pas nouveau. Pourtant, lorsqu’il s’agit d’une femme, les critiques fusent : il donne un air négligé et vulgaire. Le poil est viril, masculin… et surtout pas féminin ! Mais alors, a t-il un genre ? Ana Mendieta, artiste américaine faisant partie de la grande mouvance féministe des années 1960, s’est emparée de cette question, notamment dans sa performance Untitled (Facial Hair Transplants) de 1972
 

 
Menée par une volonté de transgression, elle transplante sur son visage la barbe et la moustache d’un homme. Par ce simple geste, les genres sont bousculés d’autant qu’ici, ce n’est pas n’importe quels poils que la créatrice utilise : ils proviennent directement d’un humain. Ainsi, l’artiste semble s’apposer minutieusement un masque. Et quel masque ? On oppose souvent le corps nu, lisse et imberbe à celui robuste et poilu. Les clichés sont nombreux et réducteurs. Les images préconçues par les sociétés et les cultures laissent croire que les genres doivent suivre des schémas précis. Or, ni les chromosomes ni les sexes ne les déterminent.
Les artistes comme Mendieta critiquent de telles constructions : est-ce que les caractéristiques biologiques suffisent à ranger les individus dans des catégories spécifiques ? Comme le rappelle Geneviève Fraisse dans Les excès du genre. Concept, image, nudité (2014), les “genres” ont été inventés. D’abord par les biologistes, ensuite par les sciences humaines. Ce sont des outils pratiques mais pas déterministes. Pourtant, lorsque ces artistes ont, tour à tour, utilisé les poils dans leurs travaux, elles l’ont fait pour revendiquer un état, une place, leur corps.
 

La pilosité est d’abord transgressive avant d’être trans-genre. Et c’est bien là où le bât blesse : tant qu’elle sera choquante, elle restera genrée.

 
 
 
Textes – Céline Giraud et Alicia Martins,
Fondatrices de la revue Deuxième Temps
 
Crédits images :

  • La Vénus de Willendorf, statuette en calcaire, droits: (c) NHM Vienna (Lois Lammerhuber/Edition Lammerhuber)
  • Gustave Courbet, L’origine du monde, 1866, Huile sur toile 46 x 55 cm, droits : © RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski
  • Deborah de Robertis, Miroir de l’origine (série “Mémoire de l’origine”), 2014, droits : Deborah de Robertis
  • Frida Kahlo, Autoportrait avec un collier d’épines et un colibri, 1940, peinture à l’huile, 47 cm x 61 cm, crédit : Ayant droit
  • Ana Mendieta, Untitled (Facial Hair Transplants), 1972, 7 photographies en couleur, 48.9 x 32.4 cm, droits : The Estate of Ana Mendieta Collection, LLC

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