À l’évidence, Jacqueline Delubac est bien née. D’une famille qui a fait fortune sur le travail et le commerce de la soie lyonnaise, l’enfant manifeste toutefois une âme d’artiste. Elle veut danser, jouer, émerveiller. Elle n’a pas encore vingt ans, lorsqu’elle part s’installer, accompagnée de sa mère, à Paris, pour y tenter de vivre pleinement ses ambitions. Elle est repérée par un fameux revuiste lors d’une soirée chez des amis et Jacqueline démarre au théâtre de l’Empire dans une imitation de Joséphine Baker qui horrifie sa mère, doutant alors quelque peu des choix de carrière de sa fille. Mais la jeune femme exprime une infatigable volonté d’indépendance, à Paris elle fait les bonnes rencontres ainsi que ses débuts au cinéma en 1930.

Elle rencontre Sacha Guitry, ce dernier cherche alors une jeune et belle actrice française capable de jouer avec un accent anglo-saxon. Elle se présente simplement : « Moi, (…) venant de ma province, je n’avais pas une aussi grande admiration que les parisiens pour un acteur (…) je n’éprouvais pas le moindre trac à l’idée de cette rencontre1. » Ils partagent la scène pendant quelques mois et partent ensuite pour une tournée anglaise. Guitry tombe sous le charme, Jacqueline a la moitié de son âge, lui est déjà marié à Yvonne Printemps. Les deux amants échangent leurs vœux quelques années plus tard en 1935, juste au lendemain du divorce. Jacqueline jouera dans vingt-trois pièces et onze films de Guitry, mais elle est encore jeune et étouffe, elle dit qu’elle a : « trop de désirs (…). J’ai envie de danser, de m’amuser, de rire avec des compagnons de mon âge (…) » C’est ce qu’elle fait en 1938 lorsqu’elle quitte définitivement Sacha, emportant avec elle les parures de bijoux et peut être aussi une sensibilité nouvelle pour la peinture, héritée de ces années passées avec le collectionneur Guitry.
 
Jacqueline est mondaine, indépendante, elle est la Parisienne et fait partie des femmes les mieux habillées au monde selon Vogue2. Mais le beau n’est jamais vain chez cette femme qui acquiert ses premières œuvres autour de 1944, en revendant les bijoux de son ex-mari. Son premier tableau de maître est L’atelier aux raisins (1942) de Raoul Dufy. Au début des années 1950 elle met un terme à sa carrière d’actrice et se consacre pleinement à sa vocation de collectionneuse.
 
Une seconde moitié de vie passée à se forger un œil, à voyager entre Paris et New York dans les galeries les plus prestigieuses, pour cette femme qui ne fréquentait pas les salles de vente. Jacqueline Delubac meurt en 1997, après avoir été renversé par un cycliste à la sortie de la boutique Hermès rue du Faubourg-Saint-Honoré. Quatre ans auparavant, elle avait décidé de léguer sa collection au musée des beaux-arts de Lyon. Trente-cinq toiles d’artistes prestigieux comme Bacon, Monet, Manet, Renoir et Rodin rejoignent les collections du musée. Nous devons énormément à cette femme inspirée et sensible, forte et indépendante, que nous regardons aujourd’hui à travers cette incroyable collection.
 
1  In Genève actuel, du 20 septembre 1993. 
2  In Jacqueline Delubac, le choix de la modernité, Actes Sud – musée des Beaux-Arts de Lyon, 2014. 
 
Trois œuvres du legs Delubac à aller voir au musée des Beaux-Arts de Lyon :
– Francis Bacon (1909-1992), Etude pour une corrida, n°2, 1969.

 
– Wifredo Lam (1902-1982), La femme au couteau, 1950.

 
– Fernand Léger (1881-1955), Les deux femmes au bouquet, 1921.

 
Texte: Lucas Iannuzzi
Illustration: Jill Salinger