Le constat est sans appel, le cinéma – comme la plupart des institutions culturelles – n’est pas une activité mixte ou alors à la marge. Rappelons que cette année, à Cannestrois femmes étaient en sélection officielle sur 19 réalisations, nombre record, stagnant depuis l’an dernier.
Le bilan de l’autre côté de l’Atlantique n’est guère plus mirobolant : Kathryn Bigelow est la seule femme à avoir remporté l’Oscar du Meilleur Film et celui de la Meilleure réalisation, il y a déjà 7 ans pour Démineurs (2010).
Constat sans appel donc, qui s’explique aisément par des structures historiques et culturelles très fortes, mais qui ne semble pourtant pas en adéquation avec le nouveau souffle apparu à partir des années 2000 et l’émergence croissante de réalisatrices talentueuses et reconnues.
On aurait pu parler de Maren Ade, des françaises Céline SciammaJustine Triet, d’Andréa Arnold,de Sofia Coppola et de tant d’autres. Mais on préfère mettre l’accent sur une toute nouvelle génération. Anna Rose Holmer et Rosemary Myers ont un point commun : la sortie en France, en ce début d’année 2017, de leur premier film. The Fits, pour la première – sorti en janvier – et Fantastic Birthday, pour la seconde – sorti à la fin du mois de mars – sont passés presque inaperçus dans la mécanique infernale de l’actualité. Ils sont pourtant deux jolies réussites.
 
Que ce soit Gus Van Sant pour The Fits ou Wes Anderson pour Fantastic Birthday, ces deux premiers opus se réfèrent à des cinéastes majeurs du début du 21e siècle, en surface seulement, pour mieux les déborder. Holmer reprend les codes formels d’Elephant par une observation méticuleuse et stylisée de la jeunesse américaine, à travers de longs travellings-avant qui cartographient les couloirs et les salles d’un gymnase, son unique décor. Myers, de son côté, fait preuve du même maniérisme visuel que son illustre modèle (format carré, symétrie des plans, jeux de couleurs vives) mais abandonne tout l’aspect mécanique (on compare souvent les films de Wes Anderson à des maisons de poupées animées) pour une douceur et une fluidité qui emmènent le film ailleurs, vers une dérive plus onirique, plus fantastique.
 

 
Thème commun aux deux films – par ailleurs largement répandu dans cette nouvelle vague féminine mondiale, pensons à Grave de Julia Ducournau, dans un autre genre – le mal-être adolescent et le difficile passage à l’âge adulte, du point de vue des filles. A l’ombre d’A nos Amours, mais surtout depuis Virgin Suicides de Sofia Coppola – cinéaste pionnière – le sujet est enfin sorti de son carcan et devenu un lieu de réflexions et de saillies artistiques.
 

The Fits ose le fantastique : Tony, sa jeune héroïne androgyne, est de plus en plus attirée par un groupe de jeunes danseuses qui s’entrainent au premier étage de sa salle de boxe. Une à une, les filles sont atteintes d’étranges convulsions, proches parfois de l’extase. L’enjeu du film est moins l’explication ou la guérison, que la recherche dans cette sensation extraordinaire, dans ce frisson de volupté, une sorte d’essence de la féminité dans une jouissance mystérieuse.
Bande Annonce – The Fits
 

Fantastic Birthday, quant à lui, s’empare du merveilleux, plongeant Greta – apeurée par la fête d’anniversaire géante que lui a organisée sa maman pensant bien faire – dans un songe peuplé de créatures tantôt effrayantes, tantôt amicales, des figures fondamentalement psychanalytiques. Il y a, dans ces deux jolis films, une envie de propositions formelles nouvelles qui en dit beaucoup sur le rafraîchissement du paysage cinématographique qui se prépare. En se réappropriant une façon de faire et de penser le cinéma, stylisé et non académique tout en le dépassant, on assiste peut-être enfin à l’émergence d’une véritable expression féminine et féministe, loin des maquillages hypocrites – morales disneyennes et autres femmes super-héros aux attributs essentiellement masculins – que l’on nous servait habituellement.
Bande Annonce– Fantastic Birthday
 
Texte: Thomas Choury