Quelque chose m’a échappé. C’est l’histoire d’un groupe : Decibelles et de ma cécité manifeste à son endroit. N’étant pas vraiment un pourfendeur de l’immobilisme musical qui, chaque jour, gagne un peu plus de terrain sur les ondes, j’essaye juste de rester un type ouvert et curieux.
 
C’est en soi une vue de l’esprit, j’en conviens, puisque je reste tributaire de styles, d’étiquettes que l’industrie musicale aime coller sur les artistes qu’elle ne comprend pas et qu’elle ne saurait vendre. Mais cette industrie, je l’alimente régulièrement avec de maigres contributions pécuniaires dans un triste full-circle, ignorant probablement quantités de groupes, c’est malheureux je sais. Ainsi il y a de cela trois ans, j’entendais pour la première fois leur nom : Decibelles.
 
Il était question d’un trio féminin de Lyon qui pratiquait de l’indie punk aux accointances noise. J’étais déjà brassé par l’éternel ressac des genres. Alors oui je suis de Lyon comme elles, mais je ne suis pas un enfant du punk et je qualifie parfois de pop les fantasques Ulver. Comprenez bien qu’entre ces derniers et Decibelles, les jambes de Jean Claude ne suffisent plus à joindre les deux rails. Alors la supposée curiosité dont je me faisais le chantre devait logiquement m’emmener à elles. Il n’en fut rien. Je ne me l’explique pas, peut-être que j’accordais trop d’importance à ces qualificatifs, c’est idiot, déso. Rien n’est immuable cela dit ; ce groupe est resté là, dans un coin de ma tête. Nous voilà trois ans plus tard et l’opportunité de les rencontrer s’est présentée.  Il y a environ dix ans, sur les hauteurs de Grenoble dans un Vercors que j’ai moi-même connu enneigé la moitié de l’année, Fanny Bouland (batteuse) et Sabrina Duval (guitariste) forment Decibelles. Pedro Joko, leur premier album, voit le jour début 2011, suivront trois formats courts.
 
Aujourd’hui les Decibelles sont trois, Julia est arrivée pour grossir les rangs il y a quelques mois au poste de bassiste et elles présentent leur deuxième album, Tight (sorti le 31 mars chez Kidnap Music). Dix titres fougueux, matures et directs. Des titres plus courts aussi, sous la barre des deux minutes, loin des expérimentations de leur précédente sortie SLEEP SLEEP, peut- être parce qu’il faut pouvoir les imaginer joués live : «on mise sur les titres les plus forts, si on n’arrive pas à se faire plaisir dessus sur scène cela ne sert à rien.» Sans idée péremptoire sur comment devrait sonner leur musique, elles ne se posent aucune contrainte dans les phases de composition qui partent le plus souvent de ce qu’elles aiment écouter, de ce qui leur plaît chez d’autres, comme Meat Wave qui fait l’unanimité. Du coup, elles se jouent des étiquettes et prennent le truc à contrepied quand elles justifient le peu de textes chantés en Français : «c’est dur, on a du mal à trouver des lignes de chant avec des textes en Français. Ça sonne moins bien, mais c’est aussi parce qu’on est des filles par rapport à nos tessitures on peut vite tomber dans un  truc assez niais. »
 
Loin de répondre aux sirènes commerciales qui leur intimeraient l’usage de la langue de Shakespeare pour s’assurer une place au soleil aux côtés des déjà cités Meat Wave et autres Shellac, elles mènent leur barque comme elles le veulent. Une intégrité qui porte ses fruits lorsque les grands Shellac leur demandent d’assurer leur première partie sur plusieurs dates de leur tournée européenne.
 
Elles nous disent être impatientes et sans peurs : «On a déjà joué avec eux, on n’était pas très fortes et ils étaient vraiment cool ! Ils nous avaient bien aimé, ils nous ont rappelé donc…» Fanny ajoute : « C’est genre des papas qui font pas peur ! » La simplicité semble rimer avec authenticité lorsqu’il s’agit de ces filles qui prouvent sur leur dernier album qu’elles n’ont cure des postures et autres clichés parfois véhiculés à leur endroit. On peut donner dans les choeurs punks sur Hu ! Hu !, lancer un cri de ralliement sur Les Yeux Secs, sans se voir affublé du sobriquet punkettes, n’en déplaise à certains. Oui parce que l’on peut aussi assurer de belles lignes de chants sur All Wet et simplement déclamer sur Le Seum.
 
Ce dernier morceau de l’opus est un des meilleurs. Savant mélange d’accords dissonants et de puissantes montées. Toute en tension, l’instrumentale accompagne un texte simple et grinçant qui fait une liste non exhaustive des petites choses de la vie qui agacent ces demoiselles : il y a bien d’autres choses qui nous foutent le seum, mais nous n’avions pas assez de couplets pour le dire…
 
Dans Le SeumDecibelles brise le fameux quatrième mur et Sabrina s’adresse directement à nous coupant court aux stériles tergiversations : «J’vais pas faire de la poésie car j’en ai rien à foutre, si tu arrives jusqu’ici c’est bien que tu m’écoutes. «
Une meilleure conclusion ?
Texte: Lucas Iannuzzi