Le détective Lester avait maintenant les jambes submergées jusqu’aux genoux de feuilles mortes, il portait toujours à son genou droit une atèle chauffante, le détective Lester était fragile de la rotule. Tout ça pour dire qu’il ne sentait pas encore le froid sur son genou droit. Il n’en était pas pour le moins inquiet, voilà maintenant neuf minutes, d’après le chronomètre de sa montre waterproof, qu’il était en cavale.

Essayant de courir au milieu des gigantesques amas de feuilles, il ne put s’empêcher de vérifier les arbres qui l’entouraient. Bizarrement, beaucoup d’eux portaient encore leur manteau d’été. D’où venaient toutes ces feuilles ? De toute manière, il n’avait pas le temps de réfléchir plus à cette question, somme toute intéressante. La deuxième interrogation était la suivante : comment pouvait-il voir sur quoi il marchait ? Impossible, il ne pourrait éviter crotte de chien ou préservatif abandonné, il ne pensait pas au danger d’une racine résistante sur laquelle il pourrait trébucher. Ce qui le turlupinait lui, c’était vraiment la saleté.
Arrivé au bord d’un petit lac et sorti de la foliation plantaire, il prit le temps de vérifier ses poches, il avait toujours l’ouvre lettre d’Aziz, c’était un objet pointu et coupant, si l’on s’acharnait à vouloir couper avec. Il ferait de cet ersatz de scalpel son arme de défense dans les circonstances où se il se trouverait en position inconfortable. Lester ne s’était jamais battu auparavant, il avait bien lancé le poing une ou deux fois en occasion belliqueuse, mais jamais son coup n’avait atteint un morceau de chair. En fait, le détective Lester n’était pas vraiment ce qu’on peut appeler un vrai détective. Il avait, un matin de grande détresse, publié une annonce dans un journal local offrant ses services ‘’détective/espion/homme de confiance, retrouve les introuvables’’. Jusque là, il avait aidé une sexagénaire à changer le loquet de sa porte d’entrée. Il en était maintenant à sa deuxième affaire.
Bien sûr, puisque notre héros est en ce moment même assis sur un tronc d’arbre, au bord d’un joli lac peuplé des canards les plus braves, occupé à retourner ses chaussettes et refaire ses lacets, nous avons quelques minutes pour évoquer l’affaire.
Suite à son annonce, Lester avait reçu l’appel d’une femme hongroise qui avait depuis une semaine et quelques heures, perdu son chat. Déterminée à le retrouver, sans dépenser plus d’argent qu’il ne le faudrait, elle avait tout naturellement fait appel aux services de Lester. Celui-ci, recevant un mail alors qu’il macérait dans son bain, s’était rapidement habillé, chaudement, car, il faut le dire, c’était l’automne à Brooklyn et il faisait froid. Notre ami était persuadé que pour être détective, il fallait paraître détective, et cela passait principalement par le choix du manteau et de sa coupe de cheveux, tous deux similaires à l’accoutrement d’un prof de littérature en université.
Peut-être nous égarons nous, donc, Lester va chez la femme, la femme lui demande de retrouver son chat, la femme (toujours la même) lui donne une photo de son chat (perdu) et Lester s’en va chercher le chat (de la femme) dans les alentours. Il n’avait pas vraiment de plan de bataille. Seulement voilà, la femme en question, que nous appellerons Irina puisque c’est son prénom, était suivie de près par un gang de trois hommes patibulaires venus de Hongrie, eux aussi. Barnabas, Ferenc et Mihaly – si je cite leurs prénoms c’est que je les trouve assez impayables pour être cités – étaient respectivement, le frère, le père et le fils d’Irina. Tous trois refusaient que leur sœur, fille, mère rencontre un homme (ah ces hommes, pas un pour rattraper l’autre !) Elle avait était trompée, bafouée, humiliée et ruinée par son époux et ils s’étaient tous trois
solennellement jurés, avec du sang ou de la bave, que cela n’arriverait plus jamais (au moins ça part d’une bonne intention…) Alors bien entendu, lorsque Mihaly, caché derrière la porte du salon le temps de l’entrevue, répéta à sa famille qu’il avait vu un petit mais charmant Lester sortir de chez sa mère, ils ne perdirent pas une seconde pour le suivre jusqu’au coffee shop gluten free où le détective avait choisi de commencer l’enquête.
Là, ils s’approchèrent en masse de lui, le cachant complètement du reste du monde tant ils le surplombait. Et, de la plus courtoise des manières qu’il soit, le sommèrent de rendre la photo, de gentiment rentrer chez lui et de ne plus jamais contacter Irina. Lester était bien embêté, il s’était lui aussi solennellement juré, avec du sang ou du vin, de ne jamais abandonner une affaire. Dans un élan d’héroïsme, il renversa son chocolat aux pépites de cookies sur le plus costaud de ses bourreaux et s’enfui en courant, de façon plutôt approximative, en effet, il ne s’était pas préparé à courir et il y avait sa rotule bien sûr.
C’est ainsi que nous nous retrouvons dans une petite forêt avoisinant le quartier, au milieu de la profusion de feuilles mortes, avec un détective poursuivi. Pensant avoir semé les hongrois, Lester s’accorda donc quelques secondes au bord de ce mignon petit lac – qui, il l’apprit plus tard, était artificiel et dont le PH de l’eau était mortel au bout de deux jours pour les canards qui s’y aventuraient. Il repensait à toutes ces feuilles et à quel point elles créaient un charmant paysage saisissant de couleur. Il sorti son téléphone de la poche arrière de son pantalon, le dépoussiéra du tabac qui l’entourait et prit quelques photos. « Waow ! » dit-il à voix basse. Il avait hâte de rentrer et montrer cela à Aziz, il aurait sûrement une explication sur la provenance de ces fameuses feuilles.
Mais pour l’instant, il lui fallait reprendre sa course, il entendit des pas en hâte ainsi qu’une langue inconnue que son oreille lui permettait de définir comme européenne de l’est, signe immédiat de danger pour lui. Il ne savait plus par où aller, il avait froid, il était fatigué, les bruits se rapprochaient. Désespérément et spontanément, il se jeta sous les feuilles, s’enterrant à toute vitesse afin de ne plus être visible de la surface de la terre.
Barnabas, Ferenc et Mihaly s’avançaient de plus en plus, une pelle à la main, frappant dans tous les sens afin se dégager un chemin au milieu de la végétation morte, dans un soucis de garder une image effrayante, ils tapaient également dans les arbres. Leur vacarme n’avait d’égal que leur imprécision, en effet, ils passèrent à quelques centimètres de l’homme recherché sans même penser à sa présence, se perdirent trois fois et décidèrent de sortir de cette forêt, las de tourner en rond.
Une fois les trois compères éloignés, Lester se déterra légèrement, il se sentait protégé au milieu de toutes ces feuilles, il prit quelques photos de plus et les envoya à Aziz, en légende, #Beautyofthenature. Au moment de prendre sa dernière photo, il s’aperçu qu’un chat avait décidé de bloquer son champ de vision. Un chat gris, avec le ventre blanc et la queue ébouriffée par un accident de pétard du 4 juillet. En sortant la photo qu’Irina lui avait donné, il finit d’examiner les ressemblances et conclut que sa mission avait, par miracle, était résolue. Seul problème, l’animal de la femme hongroise avait deux oreilles noires, celui se prélassant au milieu des feuilles, deux oreilles blanches. Lester ignora ce fait, il empoigna le félin et rebroussa chemin jusqu’à l’appartement.

Il continuait de s’émerveiller devant la masse de feuilles et leurs couleurs, quel plaisir de se balader en forêt. Le chat, qu’il nommait Myosotis car il ne se souvenait plus du nom qu’on lui avait indiqué, se laissait habilement faire, profitant de quelques rayons de soleil qui perçaient les feuillages tous les six ou sept pas de Lester. Au sortir de la forêt, notre détective fit attention de ne pas être repéré, pour se faire, il marchait en zig zag, la tête baissée, le chat sous sa parka. Il grimpa à toute hâte les escaliers de l’appartement et
frappa deux coups secs à la porte, Irina ouvrit, il lui fourgua brusquement le chat dans les bras, la photo, et tendit la main pour réceptionner les 100$. La femme lui remit une enveloppe sur laquelle figurait un dessin de chat. Elle observa le matou et lui fit remarquer que ce n’était pas le sien, Lester expliqua que ses oreilles étaient devenues blanches suite au traumatisme qu’il avait vécu. Ou, autre solution probable, il avait été follement ébloui par la beauté de la nature, qu’il découvrait pour la première fois sûrement. Si Irina voulait une preuve, elle pouvait l’accompagner pour une ballade demain à 14h, c’était la proposition de Lester.
En repartant chez lui, il espérait que les feuilles restent exactement en place comme elles l’étaient aujourd’hui. Il espérait aussi qu’il ne ferait pas trop froid, qu’Irina soit sensible aux couleurs, qu’elle s’entende bien avec Myosotis et qu’elle accepte de boire un thé avec lui après la promenade. Il avait oublié Barnabas, Ferenc et Mihaly, mais Lester était détective, il n’avait pas peur de trois costauds qui ne savaient même pas se repérer au milieu de feuilles mortes.
Claudia Bortolino, détective le dimanche.
Illustrations: Jill Salinger & Lucie Mouton